Le Cinéma Japonais et… #4 : Tom Mes
Débutée lors du cycle cinéma japonais, cette série d’entretiens vous propose de mieux connaître le regard de passionnés et/ou professionnels sur ce cinéma. De quoi compléter cette discussion.
Cette semaine, rencontre avec Tom Mes – co-rédacteur en chef de Midnight Eye, l’un des sites pionniers en matière de cinéma japonais :
1 - Quand/Comment avez-vous découvert le Cinéma Japonais ?
2 - Pour vous, qu’est-ce que le Cinéma Japonais
3 - Place du Cinéma Japonais dans le monde
4 - Cette situation est-elle améliorable ? Comment ?
5 - À propos de l’Industrie japonaise du film
6 - Relations difficiles - Industrie/distributeurs étrangers
7 - L’état actuel du Cinéma Japonais… au Japon
8 - Les films japonais et les Festivals
9 - Quels sont vos films japonais préférés ?
10 - L’édition DVD et ses choix risqués
11 - L’exemple du coffret Eiichi Kudo
12 - Que pensez-vous des rétrospectives ?
13 - L’impact d’une rétro, ex avec Tomu Uchida
14 - Le marché du manga et ses conséquences
15 - Écrire des livres, une aventure à conseiller ?
16 - Les difficultés rencontrées lors de l’écriture
17 - L’apport des livres dans la reconnaissance
18 - Avis sur les derniers Miike/Tsukamoto
19 - Internet, un modèle alternatif ?
20 - L’influence d’articles web
21 - Quels vont prochain projets ?
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Wildgrounds : Quand/Comment avez-vous découvert le Cinéma Japonais ?
Tom Mes : Je suis né à Rotterdam en Hollande. Chaque année pendant 10 jours, Rotterdam accueille un excellent Festival de films, et le reste de l’année, la ville est un désert cinématographique. Ce n’est pas évident de voir autre chose que les derniers films Hollywoodiens au cinéma. Heureusement, on captait toujours des chaînes de TV étrangères comme la BBC, ce qui m’a permis de découvrir les films japonais vers l’âge de 9-10 ans avec Les 7 Samouraïs et Yojimbo. Il y avait aussi beaucoup de choses intéressantes trouvables en VHS - même les magasins de vidéos de quartier proposaient des films étrangers, des classiques et même des imports. Akira Kurosawa a été ma première introduction au Cinéma Japonais, mais je n’aurais jamais regardé ses films si je n’avais pas déjà un intérêt pour la culture japonaise. Comme Mathieu Capel [lire cet entretien], je peux pas vraiment expliquer d’où vient l’origine de cet intérêt, mais il est là depuis mon enfance. J’étais intrigué par les arts martiaux et tous ces films occidentaux sur fond de culture japonaise me fascinaient : On ne vit que deux fois, la série TV Shogun, Soleil Rouge, en fait pratiquement tout ce qui était avec des ninjas et des samouraïs.
C’était mon enfance. Tout au long des années qui ont suivi, j’ai pu voir d’autres choses, comme Furyo de Oshima, qui ont légèrement ouvert mon regard sur le Cinéma Japonais. Mais le gros changement est intervenu avec l’arrivée de la nouvelle génération qui s’est imposée au début des années 1990 : Shinya Tsukamoto, Takeshi Kitano, Takashi Ishii… C’est le Festival de Rotterdam qui m’a fait découvrir ces films, et à l’époque c’était l’unique façon pour les voir. Découvrir ces films a réveillé mon intérêt pour le cinéma japonais - un intérêt plus pour les films en eux-mêmes que pour les images du Japon qu’ils essayent de véhiculer. À partir de là, j’ai essayé de regarder encore plus de films japonais à chaque édition du festival et j’ai progressivement commencé à comprendre l’incroyable étendu et diversité de ce qui se faisait, sans parler de la qualité.
Pour vous, qu’est-ce que le Cinéma Japonais ?
Je suppose que sa signification a été différente selon les époques, allant de simple exotisme à… En fait, je ne sais pas vraiment ce que ça m’évoque aujourd’hui. Depuis le début des années 90, il a surtout représenté une apparente source inépuisable de grands films et de réalisateurs talentueux. Si j’essaye de le définir plus précisément, je risque de trop le limiter.

Aujourd’hui, quelle est la place du cinéma japonais (ancien ou récent) à travers le monde ? Au niveau de la critique ? Des cinéphiles ?
Au niveau du grand public, non spécialiste, il est toujours prisonnier de l’étiquette “Japonais” : dès qu’on présente quelque chose comme étant Japonais, ce mot cela évoque un ensemble d’images pré-établies. Au final, cela attire toujours le même groupe de gens. Ce qui n’est pas amélioré par l’approche marketing des distributeurs et éditeurs DVD, avec leurs accroches comme “Asie Extrême” qui renforce seulement les stéréotypes. Ces stratégies ont rapidement échoué d’elles-mêmes, puisque cela force à sortir uniquement des films de cette branche - un grand film passera inaperçu parce qu’un distributeur n’aura aucune idée de comment le présenter au public, alors ils choisissent un film d’horreur traînant dans les fonds de tiroirs, parce que ça rentre dans la branche. De cette manière, on perd même son public de base - combien de films pourris faut-il acheter avec son argent durement gagné avant de stopper net ?
Au niveau critique, l’auteurisme et la canonisation des films ont largement réduit la vision du cinéma étranger - non-occidental. Pendant des décennies, les critiques Européennes et Nord Américaines limitaient le Cinéma Asiatique à Kurosawa, Mizoguchi et Ozu + Satyajit Ray. Ce qui représente seulement 4 réalisateurs de 2 pays qui ont produit - et continuent à produire - des 100aines de films chaque année ! Il y a aussi une sorte de supériorité culturelle qui rentre en jeu : suffit de comparer cette vision étroite du cinéma Asiatique avec celle bien plus large des cinéastes Français ou Américains pour s’apercevoir du déséquilibre. Ces problèmes nous ont empêché de voir plus loin, de creuser plus, d’étudier le contexte et l’environnement qui ont engendré ces grands cinéastes. Pour moi, il est ridicule de dire que s’intéresser plus aux films de genre de la Nikkatsu est inutile sous prétexte que nous savons déjà que Seijun Suzuki est le meilleur du lot : en dehors du talent, on peut aussi découvrir l’environnement de production unique mais complètement ignoré qui a donné le ton aux films de Suzuki. Il est talentueux, mais seul, Suzuki n’existe pas.
Selon vous, cette situation est-elle améliorable ? Comment ?
C’est un paradoxe, mais si nous voulons que la réception et la reconnaissance du Cinéma japonais s’améliorent par chez nous, je crois que nous devons arrêter de les cataloguer comme étant “Japonais”. C’est la seule manière d’atteindre un public plus large : laissons les films parler pour eux-mêmes, être jugés pour ce qu’ils sont, comme pour les autres films du monde entier. Qu’ils existent déjà avant d’être japonais. Sous cet angle, les festivals généralistes sont bien plus utiles que les festivals spécialisés. Je salue le nombre grandissant de festivals de films asiatiques et japonais - ils sont organisés par des gens rigoureux qui ont un amour évident pour les films. Mais ils sont pour les initiés. La découverte doit se passer autre part, et l’un de ses endroits c’est les festivals généralistes. On peut déjà largement exclure le rôle de la TV, qui dans la plupart des pays est devenue tellement formatées et vide de risque que voir des films étrangers diffusés est devenu très rare.
En tant que critique spécialisé dans le cinéma japonais, où tout cela m’amène ? J’ai l’air de me contredire, parce que tout ce que j’écris concerne des films qui sont “japonais”. Mais je crois que le rôle que d’autres et moi avons, c’est d’abord de remplir les vides, d’organiser un territoire inconnu, et puis de fournir l’élan à ceux qui viennent de découvrir, de leur donner des pistes à explorer pour commencer.
Et puis, rien de tout cela n’est valable si l’industrie du cinéma japonais ne coopère pas. De ce côté-là, il y a certainement des améliorations à faire !
Que voulez-vous dire par “ne coopère pas”? Vous pensez par exemple à l’absence de sous-titres… ?
Malheureusement, les exemples sont bien trop nombreux, mais d’une façon générale, une grande partie de l’Industrie japonaise se concentre sur le marché local. D’un côté, cela qui veut dire qu’une grande partie des films ne vise pas du tout le public Occidental, comme par exemple ceux avec les Idoles populaires. De l’autre côté, quand il s’agit de vendre leurs films aux territoires étrangers, les compagnies Japonaises peuvent se révéler intransigeantes - le fait que certains films Japonais restent invisibles n’est pas forcément la faute des distributeurs occidentaux.
Concernant les sous-titres : il n’y aucune raison qui pousserait les DVD japonais à devoir contenir des sous-titres étrangers. Après tout, sur nos DVDs on ne met pas de sous-titres japonais, n’est-ce pas ? Pourtant, ça pourrait être un plus si l’industrie était plus consciente de pouvoir vendre quelques copies en rajoutant des sous-titres anglais. En particulier sur un film qui a tourné dans des festivals étrangers avec une copie sous-titrée - dans ces cas-là, les sous-titres existent déjà.

D’après certaines interviews, les compagnies japonaises semblent assez vicieuses, donnant des mauvaises copies alors qu’ils ont les versions remasterisées en stock ! Au début, je croyais à une mauvaise blague, mais il semble que ce soit très sérieux !!
Je crois que c’est plus de l’obstination qu’une sorte de méchanceté. Cela a aussi à voir avec la manière de fonctionnement des organisations Japonaises. De ce que je comprends, le problème que vous soulevez est plutôt commun parmi les distributeurs de films en affaire avec le Japon. Le résultat, c’est bien sûr que les distributeurs et programmateurs de festivals hésitent à acquérir ou montrer des films Japonais. En fait, je crois que c’est l’un des facteurs de la montée des films Coréens ces dernières années. Pendant que les Japonais sont restés fidèles à leurs principes, demandant 1000 dollars pour la projection d’un seul film, pour le même montant, un festival pouvait rassembler plusieurs films Coréens plus leurs réalisateurs, parce que le Kofic [NDR : Site Officiel] couvre les frais.
En parlant du Cinéma Coréen, on parle beaucoup de son ralentissement (niveau qualité). Pensez-vous que le Cinéma Japonais traverse une même situation ?
Les facteurs qui ont entraîné le ralentissement en Corée sont vraiment spécifiques à la situation du pays. Au Japon, au niveau de l’Industrie les choses sont en train de s’améliorer. Les budgets augmentent, il y a de plus en plus de salles de cinéma mieux équipées, et la part du marché des films japonais augmente. Mais l’un des problèmes au Japon, c’est la chute du milieu de l’Industrie : les budgets moyens qui reposaient sur le marché de la vidéo pour rembourser leurs frais. Mais la demande pour ces films a diminué, donc les budgets aussi, ainsi que la qualité. Le Cinéma Japonais est entrain de se polarisé : soit on travaille avec un grand budget, acceptant toutes les restrictions qui vont avec (comme les starlettes, la forte influence des investisseurs comme les chaînes de TV et les agences de pub), ou on fait des très petits budgets. Au final, il est difficile pour les nouveaux talents de progresser vers des projets plus importants. Mais même, le plus grand problème au Japon c’est qu’une poignée de compagnies tiennent en main le vaste réseau de distribution et de diffusion. Cela signifie qu’une majorité des films se concurrencent dans une minorité de salles.
Vous avez fait de nombreux festivals. Avez-vous une idée de la perception des “films japonais” là-bas ? S’il est facile d’en faire sélection en compétition ? Par exemple, que pensez-vous de la sélection de Venise 2008 ?
Cette année a été plutôt étrange, parce que de nombreux films qu’on pensait aller à Cannes n’ont finalement pas été retenu. Koreeda, Kawase et Hashiguchi ont tous réalisé de nouveaux films mais n’ont pas été sélectionné, et idem pour Venise. Tokyo Sonata de Kurosawa méritait d’être en compétition à Cannes, mais a été relégué dans une sélection parallèle. Mais la sélection de Venise est pas mal, avec 3 films en compétition.
Au niveau de la perception des films Japonais en Festivals, cela correspond à la description que j’ai donné plus tôt. L’un des problèmes est peut-être que seul Kitano est considéré comme un auteur, et que presque tous les autres sont enfermés dans des petites niches dans les têtes des critiques et programmateurs de festivals. Par exemple, Naomi Kawase : j’ai l’impression qu’elle est seulement appréciée lorsqu’elle confirme certains stéréotypes exotiques à propos du Japon. Alors que Kitano peut fait ce qu’il veut et voir ses films bien distribués.

Quels sont vos films japonais préférés ? Des conseils à donner pour les curieux ?
Ce ne serait pas très intéressant de lister mes films ou réalisateurs préférés, parce que la plupart d’entre eux - même les moins exposés comme Sogo Ishii, sont connus de tous ceux qui sont entrain de lire. Mon conseil pour le cinéma japonais serait de creuser plus loin certaines catégories connues, en particulier les drames contemporains tels que Strawberry Shortcakes, Moon and Cherry, Vibrator, Not Forgotten, Sex Is No Laughing Matter, Scoutman, Heart Beating in the Dark, et It’s Only Talk. Ainsi que leurs réalisateurs, comme que Ryuichi Hiroki, Hitoshi Yazaki, Yuki Tanada, Shunichi Nagasaki, Makoto Shinozaki, Masato Ishioka et Nami Iguchi.
Bien sûr, il faut trouver un moyen pour regarder ces films, car ce n’est pas forcément évident. En France, le réseau de distribution pour le cinéma étranger - non Hollywoodien semble tourner autour de ce qui est sélectionné à Cannes. Tout ce qui n’apparaît pas dans un festival reconnu n’a aucune chance de sortir. Par exemple, un film comme Vibrator : c’est adapté d’un roman qui a été traduit en français et je crois que le roman a plutôt bien marché - alors pourquoi un distributeur entreprenant n’essaye pas de le sortir en France, ça me dépasse. Il y a d’autres moyens pour promouvoir les films que de les faire sélectionner à Cannes ! Les développements récents au niveau communauté manga ouvrent de nouvelles perspectives pour la distribution de films Japonais, et même si je trouve tout ce phénomène, encore une fois, trop formaté et auto-restrictif, il a réussi à créer un modèle pour une forme de distribution qui a complètement dépassé les barrière établies des programmateurs de festival et critiques de films, ce qui est une bonne chose. Au final, un film très intéressant comme Sakuran peut sortir au cinéma en France - et j’espère que c’est juste le début.
En France, comme aux USA/Angleterre, il semble que les choix risqués ne soient pas récompensés. Synapse Films, Panik House, Wild Side Vidéo… ont partagé leur déception à la vue des résultats de Docteur Hijikata, le coffret Eiichi Kudo…
J’ai beau aimé le film, je ne considère pas Docteur Hijikata comme un choix risqué, parce qu’il correspond bien à cette branche de “films étranges” dont le marché du DVD raffole. Qu’il ne se soit pas bien vendu vient peut-être plus de la situation actuelle du marché du DVD. J’avais l’impression que le coffret Kudo était sorti de façon trop inattendue. Personne ne connaissait Kudo, et je crois que c’est toujours le cas malgré le coffret. Aussi beau et courageux que soit ce coffret, je crois qu’il n’y avait pas une connaissance suffisante autour de Kudo pour que cela marche. Les gens ont besoin de savoir où ils vont mettre les pieds avant de l’acheter. Je crois que Mathieu Capel souligne un point intéressant lorsqu’il parle des problèmes de choix éditoriaux, de sortir un coffret DVD d’un réalisateur méconnu - alors que des éditions simples moins chères facilitent la prise du risque d’un consommateur en quête de découvertes.
Vous pensez qu’il n’y a pas eu assez de critiques/de textes pour le coffret Kudo ?
Et bien en comparant le cas Kudo à Tomu Uchida ou Mikio Naruse, qui ont aussi eu le droit à des coffrets dédiés, alors on s’aperçoit que la préparation du terrain pour Kudo au niveau de la visibilité des films et publicité avant la sortie des DVD a été moins importante. Les consommateurs n’achèteront pas quelque chose qu’ils ne connaissent pas, et les journalistes ne peuvent pas écrire sur des films qu’ils n’ont pas vu.

Que pensez-vous des rétrospectives ? Chaque années, plein de rétros sont organisées à travers le monde, pensez-vous que cela permet de changer la situation ? Par exemple, que reste-t-il de la rétro ATG de 2003 (ou d’une plus ancienne) ?
Certaines ont un impact, d’autres non. Il ne semble pas y avoir de raison précise. Je suis bien d’accord avec Mathieu Capel encore, lorsqu’il dit que la Maison du Japon [NDR : Site Officiel] par exemple est plutôt isolée, et donc que leur impact au niveau du paysage cinématographique est minimal. Là-bas, c’est plutôt rare qu’une projection soit pleine, et l’audience se compose d’expatriés japonais âgés et de “bourgeois madames from Passy”. J’exagère bien sûr - la programmation de la MCJP est excellente, mais la rétro Tomu Uchida qu’ils ont organisé il y a quelques années a eu bien moins d’impact en France que celle organisée plus tard au Tokyo Filmex [NDR : Site Officiel], à l’autre bout du monde !
Et puis, cela est aussi valable pour les rétros organisées ailleurs, dont la Cinémathèque Française. À l’étranger, c’est la même histoire. La rétro ATG a voyagé dans différents pays, mais comme la plupart des rétros, le seul véritable résultat palpable c’est un magnifique catalogue. On ne peut pas vraiment dire ce qui aura un impact ou non, et ce n’est certainement pas une raison pour arrêter d’organiser des rétrospectives. Mais il faut garder en tête que, aujourd’hui on semble mesurer l’impact d’un réalisateur par le nombre de DVD vendus, alors que Ozu et Kurosawa n’ont pas eu besoin du DVD pour s’imposer comme des figures majeures. Alors dans ce contexte, ne surestimons pas l’importance des sorties DVD à long terme.
Pour la rétro Uchida au Tokyo Filmex, quel a été plus précisément l’impact ?
Cela a voyagé dans plusieurs différents festivals et pays. Tout a démarré suite à une proche collaboration avec le Festival de films de Berlin, qui maintenant accueille les rétros annuelles de Réalisateurs Japonais du Filmex (Hiroshi Shimizu, Nobuo Nakagawa, Kihachi Okamoto…). Et cela a rendu le coffret Wild Side possible - parce que le Filmex a fait équipe avec les détenteurs des droits des films pour restaurer les copies avec des sous-titres anglais, qui peuvent être diffusées et vendues dans d’autres pays. C’est le grand avantage d’organiser une rétrospective au Japon, tandis qu’à la Cinémathèque ou la MCJP, par exemple, il faut emprunter les vieilles copies existantes, qui la plupart du temps sont inutilisables pour les distributeurs.
Pensez-vous que les fans de manga seraient intéressés par les films japonais (autres que Death Note ou un Miyazaki) ? Récemment en France, il y a eu JapanExpo, grand évènement sur les cultures asiatiques, et il semble qu’il n’y avait presque rien sur le Cinéma (Schroeder a fait une conférence pour Inju…) - peut-être pas assez kawaii j’imagine.
Je n’attends pas vraiment que les fans de mangas deviennent les sauveurs du cinéma Japonais, même si certains développeront clairement un intérêt plus large pour la culture Japonaise. C’est plutôt parce qu’il existe des fans de mangas, qu’une poignée de distributeurs (enfin, je crois qu’il n’y a qu’un pour l’instant) comprennent qu’il y a un marché qui n’a pas besoin d’une sélection Cannoise ou d’une bonne critique de Libération ou des Inrocks pour faire marcher les films. On peut sortir des films parce que c’est des adaptations de mangas ou parce que c’est influencé par le manga. C’est ainsi qu’il y a eu les sorties de Shinobi, Death Note, Nana et maintenant Sakuran. Tous ne sont pas des bons films mais ce qui est intéressant c’est qu’ils peuvent sortir. Donc si ce modèle peut marcher, pourquoi ne serait-il pas possible de l’appliquer aux adaptations de romans ? Le nombre de romans Japonais et Coréens qui sont traduits en Français sont bien plus nombreux que dans d’autres pays, preuve qu’il existe clairement un marché confiant et solide pour eux. Logiquement, il devrait aussi y avoir un marché pour les films adaptés de ces mêmes romans. Tony Takitani et The Old Garden de Im Sang-Soo sont 2 exemples, mais je crois qu’il y a un potentiel pour plus de sorties régulières. Si un distributeur intelligent s’associe avec Philippe Picquier et commence à viser le lectorat des magazines comme Elle et Marie Claire, ils découvriront un marché pour les films Japonais que personne n’avait imaginé.

Vous avez écrit des livres sur Tsukamoto et Miike aussi. Conseilleriez-vous à certains d’écrire des livres sur des réalisateurs/films japonais ?
Je ne le conseillerais à personne, parce que vous voulez le faire, cela prend beaucoup de temps et les retours financiers sont pour le moins qu’on puisse dire, minces. Il faut soit être fou, soit très déterminé. Ou les deux, de préférence.
Avez-vous rencontré des difficultés lors de l’écriture ?
Voir au-dessus. Aussi, être en communication avec les compagnies de films Japonais peut être très frustrant. Alors que de l’autre côté, pour ce qui est des réalisateurs, ils ont été incroyablement serviables.
Avec ces livres, pensez-vous avoir apporté un autre regard sur ces réalisateurs ?
Nous verrons à long terme leur impact, mais quiconque veut écrire sur Miike ou Tsukamoto ne peut ignorer ces livres. Dans le cas de Miike, le changement est plutôt évident : des films que personne ne connaissait avant que j’écrive dessus sont désormais en vente dans le Virgin Mégastore du coin.
Et que pensez-vous de leurs derniers films ? (En France, leurs films sont au mieux des direct-en-vidéo; Tsukamoto était idolatré, et puis, plus grand chose !).
Les deux ont opté pour des films plus commerciaux, à plus grands budgets tout en restant eux-mêmes, ce qui est clairement une réussite. Leurs films sont restés fascinant : Snake of June et Vital sont superbes; Izo, Sukiyaki Western Django et Big Bang Love seront sans problème reconnus à leur juste valeurs d’ici 20 ans.
Le cas de Tsukamoto en France est assez typique de ce que je disais plus tôt à propos des réalisateurs Japonais prisonniers à des catégories - ils sont punis quand ils essayent d’en sortir. C’est aussi valable pour les réalisateurs de films de genre, que des réalisateurs comme Naomi Kawase. J’imagine que les derniers films de Tsukamoto n’étaient pas assez Tsukamoto-esque pour ceux qui décident de ce qui doit être diffusé en France. Il faudra peut-être attendre Tetsuo 3 pour voir les gens se réinteresser à lui.
À propos de Midnight Eye. Pensez-vous qu’aujourd’hui Internet est devenu un endroit plus important/intéressant/facile pour parler/promouvoir les films, et peut-être vu comme un “modèle” alternatif ?
On ne peut plus vraiment dire qu’Internet est alternatif. Bien sûr, que cela a facilité pas mal de choses et amélioré grandement l’accès à l’information et aux films. Mais Internet est son propre médium. Il peut permettre de choses que les livres ou magazines ne peuvent pas, et réciproquement, livres et magazines ont leurs avantages. Ils se complètent tous entre eux, et personne ne devrait ignorer les atouts de chacun.

Pensez-vous que les articles de ME peuvent avoir la même influence que votre livre sur Miike ?
Nous avons lancé le site en 2000, et durant ces 8 dernières années, il y a eu beaucoup de changements dans la situation et la présence des films Japonais dans le monde. De nombreux facteurs ont contribué à ce changement, comme la banalisation du DVD et la percée de plusieurs réalisateurs et genres (Takashi Miike, Hideo Nakata, J-Horror…). Je crois que l’un de ses facteurs était aussi Midnight Eye, peut-être à un niveau mineur certes, mais néanmoins suffisant pour avoir eu un impact.
Un livre auquel j’ai contribué, Tokyolife: Art and Design vient juste d’être édité par Rizzoli International [NDR : fiche éditeur]. C’est un beau livre sur l’état actuel de la scène culturelle et artistique à Tokyo, pour lequel j’ai écrit un chapitre sur les films live-action (mon confrère Jasper Sharp de Midnight Eye a lui écrit sur les anime). D’autres projets sont en cours, mais je ne sais pas encore quand cela sera prêt à être publié.
Merci à Tom Mes pour sa disponibilité.
Illustrations = Quelques uns des plans préférés de T.M
Reconnaissez-vous les films ?
The English Version :
Mots-clés : Interview
Publié dans Dossiers
8 Réactions sur “Le Cinéma Japonais et… #4 : Tom Mes”
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Epikt a dit:
7 août 2008 à 19:50Très chouette tout ça, tu me permettras de l’inclure dans le recueil du cycle.
Il fait bien d’insister sur le fait que le cinéma japonais est, dans l’oeil du spectateur/critique/distributeur occidental, catégorisé - et pour finir stéréotypé. Mais on revient toujours au même constat, cf notre discussion sur le cinéma japonais en France.
(quand au fait que Kitano soit le seul dont la réputation permet d’éviter le boycott malgré son refus d’entrer dans l’image qu’on se fait de lui, c’est à relativiser : ‘Glory to the Filmmaker’ est distribué sur 4 copies seulement ! c’est toujours ça à prendre, mais ça montre bien que l’intérêt à son endroit est en déclin)
Sinon, pour ce que j’en connais ses conseils sont plein de bon sens.PS : jouons avec les photos, tiens…
1/ Crazy Thunder Road (Sogo Ishii), 2/ Bird People in China (Takashi Miike), 3/ Le Visage d’un autre (Hiroshi Teshigahara), 4/ Kyoshin (Sogo Ishii, encore lui), 6/ Lady SnowBlood (Toshiya Fujita) et 7/ Bullet Ballet (Shinya Tsukamoto).
Me reste la cinquième, un vieux truc en noir et blanc forcément, sans aucun doute un classique éternel que j’ai pas vu. -
logboy a dit:
8 août 2008 à 19:28nice. tom usually stays very quiet in terms of speaking publicly online (outside of ME, that is) so it’s nice to get easy access to some words that reveal a little more behind the workings of his mind, his taste.
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Gaor a dit:
10 août 2008 à 11:19Mince, un bouquin sur Tsukamoto… Ça m’aurait bien plu en français. Je sais lire l’anglais mais pfff, quelle flemme !
Chouette interview en tout cas.
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Gaor a dit:
10 août 2008 à 11:54La dernière image c’est ‘Snake of June’ de Tsukamoto. On attend toujours sa sortie en DVD en France…
À l’époque “Dionnet”, on a eu les ‘Tetsuo’, ‘Tokyo Fist’ et ‘Bullet Ballet’ (le trio emblématique de Tsukamoto, même si j’ajoute sans hésiter ‘Gemini’, incroyable film de commande) mais depuis ‘Snake of June’ à l’Étrange Festival (en présence du réal’ et de Asuka Kurosawa), on n’a plus rien. Cela dit, ai-je vraiment envie de voir ‘Nightmare Detective’ ?… Et ‘Vital’ m’a ennuyé. :/

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