Le Cinéma Japonais et… #1 : Mathieu Capel

Dans le cadre du cycle cinéma japonais, je vous propose cette série d’entretiens avec des passionnés et/ou professionnels pour connaître leurs regards sur le Cinéma Japonais, de quoi compléter cette discussion.
Commençons avec Mathieu Capel - historien du cinéma, traducteur - il a participé à la grande rétrospective Kijû Yoshida du printemps dernier à Paris…
1 - Quand/Comment avez-vous découvert le Cinéma Japonais ?
2 - Qu’est-ce que vous aimez dans ce cinéma ?
3 - Place du cinéma japonais en France & son évolution
4 - Les éditions DVD, les échec et la critique…
5 - Le cinéma japonais et la critique : les difficultés
6 - Sur les écrits des cinéastes indépendants…
7 - Sur les documentaires TV d’Oshima
8 - Qu’est-ce qui vous passionne dans le ciné indépendant ?
9 - Sur les rétrospectives…
10 - Des points à “améliorer” en France ? Lesquels ?
11 - Sur le sous-titrage…
12 - Quels sont vos films japonais préférés ? Des conseils ?
Wildgrounds : Quand/Comment avez-vous découvert le Cinéma Japonais ?
Mathieu Capel : Je ne saurais vous dire précisément quand j’ai découvert le cinéma japonais. Je me souviens vaguement avoir vu les 7 samouraïs au Cinéma de minuit il y a vingt ou vingt-cinq ans, mais je ne suis pas sûr que cela ait été très déterminant. Disons que j’ai depuis longtemps une sensibilité certaine pour la culture japonaise : je ne l’explique pas, et ne cherche pas non plus à le faire. Mes activités actuelles (recherche, traduction) ont en revanche une origine déterminée : la découverte de 10 films de Kijû Yoshida au festival du film de La Rochelle en 1996 [NDR : le programme complet de l'édition '96]. C’est à partir de là que j’ai commencé à avoir un intérêt plus raisonné pour le cinéma dit japonais. Etant assez peu satisfait du peu qui était écrit sur lui, j’ai commencé à voir d’autres films contemporains. Je me suis ainsi rendu compte que pour comprendre Oshima, il fallait voir Yoshida, que pour comprendre Shinoda, voir Imamura pouvait aider, inversement et ainsi de suite. C’est comme ça que je me suis retrouvé à voir beaucoup de films japonais.
Qu’est-ce que vous aimez dans ce cinéma ? Qu’est-ce qui vous a “accroché” ?
Je ne crois pas aimer le cinéma japonais plus que le cinéma français, italien ou américain, etc. Disons que j’aime beaucoup de cinéastes de nationalité japonaises, pour m’intéresser de près au cinéma japonais. Et cet intérêt est motivé d’une part par des raisons professionnelles, d’autre part par des raisons affectives, personnelles et non raisonnées - j’ai vécu plusieurs années au Japon, en ai appris la langue. Autre chose : il y a au moins autant de films japonais affligeants que de bons films, et encore je suis gentil. Donc dire que j’aime le cinéma japonais est peut-être abusif. Je m’y intéresse, mais n’aurai aucune indulgence pour un film médiocre sous prétexte qu’il s’agit d’un film japonais. Bref, je ne suis pas sûr que parler de “cinéma japonais” soit de toute façon un bon réflexe…

Tatakau heitai (1939, Fumio Kamei)
Quelle était la place en France du cinéma japonais à l’époque de votre découverte ? Quelle évolution aujourd’hui ?
Si je me réfère à 1996, le grand changement, c’est bien sûr l’apparition et la banalisation du DVD. L’appréhension que l’on peut avoir de la production nationale japonaise a beaucoup changé pour le spectateur lambda. Mais de mon point de vue la profusion actuelle devrait surtout enseigner combien notre perception était - et reste - lacunaire. En termes de réception critique, tout cela n’a pas beaucoup bougé, si ce n’est sur internet, peut-être. Mais le landerneau de la critique cinématographique continue de vénérer de manière plus ou moins exclusive le même panthéon de cinéastes - en lui ajoutant de temps à autre, bien heureusement, certains noms, comme Naruse. Le plus dommage est peut-être l’aspect monolithique de cette réception : la découverte d’autres cinéastes devraient permettre de réévaluer d’autres cinéastes très surestimés à mon goût - et inversement, des cinéastes essentiels passent fatalement après les “grands maîtres”, alors qu’ils sont tout aussi intéressants. Mais là aussi, parler constamment de “grand maître”, c’était peut-être utile au sein des studios de l’époque, mais ça ne veut rien dire. Chaque fois qu’on “redécouvre” un cinéaste, on parle du “grand maître” de machin chouette. C’est peut-être utile comme argument de vente, mais il faudrait dépasser tout cela.
Dans le cas du coffret Naruse, il y a eu des bons articles (Positif), pourtant l’éditeur n’a pas souhaité continuer dans cette voie (apparemment idem pour Uchida et Kudo). Même accompagnés par la presse, et par les superlatifs un peu lourds, les films n’intéressent pas (ou que très peu) ! Même dans ce genre de cas, vous pensez vraiment que le “problème” (un grand mot, encore un superlatif !) vient d’une approche critique faisandée ?
Concernant Naruse, je m’explique assez mal le four de l’édition DVD : les DVD existent en Espagne, pourquoi pas en France (mais CinéCinéma en fait un cycle estival [NDR : voir cet article])… Cela dit, je n’ai même pas pu l’acheter ce coffret, c’est bien trop cher pour moi, hélas. Et entre Nuages flottants-le Repas-Nuages d’été, dont deux existaient déjà en VHS, et l’autre que l’on diffuse parfois à la télé, eh bien, mon argent, je l’ai investi ailleurs, malgré tout l’amour que je porte à Naruse. Je ne veux pas faire de mon cas une généralité, mais peut-être conviendrait-il de changer d’angle marketing : pourquoi ne pas faire pour Naruse, Kudo, Shinoda, ce qu’ils ont fait pour Kurosawa ? Les DVD simples ou doubles sont plus abordables… Et peut-être le choix des films n’était-il pas le bon : pas vraiment de surprise ni de découverte. Ce n’est pas le cas de Kudo : là, je tire mon chapeau à Wild side et Fabrice Arduini, c’est une prise de risque comme on aimerait en voir plus - et comme on en voit régulièrement chez Wild Side. Uchida, dans le genre, c’était pas mal aussi, tout comme Shinoda. Mais n’y a-t-il pas un problème de communication ? Et encore une fois, sortir ces films uniquement en coffret, est-ce que ce n’est pas un peu casse-gueule ? Là encore : demandez aux intéressés, leur réponse seront bien plus précises que mes hypothèses. Pour comparer, il faudrait savoir comment se sont comportés les Nomura, ou les Uchida depuis qu’ils existent individuellement… Dans la série des prises de risque, l’intégrale de Yoshida chez Carlotta est aussi incontournable.
Donc la critique n’explique pas tout, loin s’en faut. Mais je continue à croire que des articles réguliers, des articles de fond, d’analyse, permettraient de mieux inclure ces cinéastes dans le paysage. Il faut dire ce qui est important chez eux, pourquoi, etc, sinon, on retourne toujours à Mizoguchi et Kurosawa.

Eros + Massacre (1969, Kiju Yoshida)
Au niveau de la critique, est-ce que vous rencontrez des difficultés à faire passer des textes ? Est-ce qu’à ce niveau-là, il n’y aurait pas déjà une réticence à aborder des films/cinéastes japonais ? (par ex, un dossier sur Ichikawa à la manière de celui sur Antonioni serait-il envisageable ?)
En un mot, oui. Mais cela tient-il vraiment au sujet ? Je crois que le nom du critique ou auteur concerné y est aussi pour beaucoup. Quand on s’appelle Jonathan Rosenbaum, il est plus facile de sortir un papier sur Masumura… C’est un cercle vicieux : il faut avoir publié pour être publié. Parfois, néanmoins, s’ouvre une brèche : sans préciser outre mesure, pour moi, mes activités pour la rétro Yoshida m’ont offert (provisoirement et fragilement) la visibilité que je n’avais pas. Mais auparavant, un texte sur Mizoguchi m’avait permis aussi d’être lu et accepté par un comité éditorial exigeant (la revue a capoté, le texte n’est pas sorti, malheureusement, mais il est possible qu’il sorte ailleurs à la rentrée). Donc pour résumer, et pour caricaturer, si vous êtes “connu”, vous pourrez passer des textes sur des cinéastes discrets, sinon, mieux vaut choisir Mizoguchi (tout en sachant que le terrain est glissant).
Un dossier Ichikawa à l’instar du dossier Antonioni ? Très bonne idée, mais la différence est l’accessibilité de ses films… Ce serait forcément lacunaire, mais cela permettrait de voir autre chose de lui que La Harpe de Birmanie ou Feux dans la plaine (excellents films par ailleurs). En revanche, Kagi, Ana, c’est un peu raté… Yoshida et Masumura ont écrit sur Ichikawa, ce serait déjà un bon début pour un dossier que de traduire leurs textes.
Concernant les écrits des cinéastes indépendants, est-ce que vous en avez lu beaucoup ? Si plusieurs textes de Yoshida sont lisibles en français, il me semble que la face critique de Oshima n’est pas très bien connue.
Je ne suis pas d’accord avec vous, je trouve que c’est le contraire. Grâce à ses Ecrits, sortis aux éditions des Cahiers du cinéma, on a quelque chose de bien plus représentatif de la plume critique d’Oshima (mais pour moi Oshima est plus un fédérateur, un écrivain de manifestes, qu’un critique) que ne l’est Ozu ou l’anti-cinéma pour Yoshida. Je ne désespère pas de traduire ou faire traduire l’anthologie parue en 2007 au Japon, Henbô no rinri.
Pour les écrits d’autres cinéastes (indépendants ou non), pas mal de compilations, d’interviews ou de rééditions sont disponibles au Japon : Masumura, Nakahira, Katô, Matsumoto, Kuroki, Tsuchimoto, Ogawa, Yoshida, Oshima, Shinoda, Imamura, bien sûr. Sans oublier l’interview fleuve, absolument passionnante, d’Adachi Masao par Hirasawa Gô… Il y a de quoi créer toute une collection avec des écrits de cinéastes japonais. Donc, oui, je commence à en avoir lu pas mal.
En parlant d’Oshima, avez-vous pu voir ses documentaires TV ?
Les docus TV d’Oshima sont difficilement visibles, pour des questions de droit, j’en ai eu confirmation récemment en discutant avec Hirasawa, qui s’occupe du prochain coffret Oshima au Japon. (Il ressort Yunbogi, le Carnet des ninjas, etc.) Au Cinéma du réel, il y a dix ans, j’avais pu voir deux-trois docus, notamment Les Soldats oubliés… Et ils avaient passé Yunbogi lors de la grande rétro Oshima à la Villette. Mais c’est tout - à part ses 100 ans de cinéma japonais, qui de mon point de vue est une vaste fumisterie (pourquoi Carlotta ressortent-ils ce docu que Wild side avait déjà sorti il y a peu dans le coffret Kurosawa ? Quid ?) : de toutes façons Oshima est (était) complètement mégalo, à le lire on se demande parfois si au lieu des frères Lumière ce n’est pas plutôt lui qui a inventé le cinéma…
Je ne sais pas si c’est possible à résumer, mais qu’est-ce qui vous passionne dans le ciné indépendant ? Qu’est-ce qui vous a littéralement scotché ?
Concernant le cinéma indépendant, peut-être faut-il s’accorder sur ce qu’on appelle cinéma indépendant : j’en ai pour ma part une définition très large, j’y mets autant les films ATG (même si c’est une filiale de la Tôhô) que les documentaires d’Hani ou Imamura, les films de Yoshida à partir d’Histoire écrite sur l’eau et ceux d’Oshima à partir de Shiiku, même s’ils sont distribués par des majors… Mais il y a aussi les Kuroki (tous les Iwanami Pro !!! Mon royaume pour voir les premiers Kuroki), les Matsumoto, Ogawa, Tsuchimoto, Wakamatsu, Teshigahara… Même Masumura et Ichikawa ont fini par faire des films via ATG… Du coup, ça en fait du monde, et je ne crois pas qu’il soit possible de définir une esthétique unitaire, à part peut-être une plus grande liberté formelle… Des fois c’est mieux, des fois non (je pense à Okamoto, dont Nikudan n’est peut-être pas aussi réjouissant que ses films studios). Après c’est une question de goût : j’ai toujours préféré, et de loin, Godard à Truffaut.

Passion Ardente (1967, Kiju Yoshida)
Dernièrement il y a eu des grandes rétrospectives (Nikkatsu, Masumura, Yoshida…), selon vous, est-ce que ces évènements facilitent la reconnaissance des cinéastes (au niveau du public, amateurs/cinéphiles/critiques) ? Le public est-il bien réceptif ? Concernant Yoshida, vous avez peut-être pu discuter avec lui, qu’est-ce que cette rétro représentait pour lui, était-il satisfait à la fin de la rétro ? Quel est votre bilan personnel pour cet évènement ?
Pour avoir suivi de près la rétro Yoshida, il m’a semblé que la réception était bonne. Je m’attendais à une presse un peu plus mitigée alors qu’elle a salué dans l’ensemble la découverte de l’intégralité de ces films. Pour cela, je crois que c’est un succès. L’important aussi, c’est qu’il sera difficile de parler désormais de nouvelle vague japonaise, ou de cinéma japonais d’après-guerre, sans avoir un oeil sur Yoshida. C’est une nouveauté, je crois, et une excellente chose. (NB : les chiffres de fréquentation au Centre Pompidou sont également très satisfaisants).
Je suis moins au fait des autres rétrospectives, mais j’ai l’impression qu’il y a eu moins de presse, ou que les répercussions ont été moindres (cela dit sous toutes réserves). Pour Masumura, j’ai l’impression que l’édition de DVD, ou la première rétrospective à l’Etrange festival, ont eu plus d’impact… Ce qui est dommage parce que ce sont les premiers films de Masumura qui m’intéressent, jusqu’à Tsuma ha kokuhaku suru (aka Confessions d’une épouse). Ceux dont on dispose en DVD sont ceux qui m’intéressent le moins, à part peut-être la Femme de Seisaku. Quant à la Nikkatsu, ce genre de rétrospective est absolument essentiel, c’est formidable, mais il faudrait communiquer un peu mieux : on passe les films (très rares par chez nous) de Yamanaka Sadao et personne n’est là pour en faire la réclame et dire combien c’est un cinéaste important. Il est perdu dans la masse, c’est dommage. Toutefois, et c’est essentiel, cela permet de voir les films sans préjugés ni hiérarchie préétablie.
Cela dit, je me demande si ce genre de rétro (qui plus est, là où elle est, au fin fond du 16ème arrondissement) gagne de nouveaux spectateurs, et si elle ne s’adresse pas à ceux qui s’intéressent déjà au cinéma japonais. Tout cela, ce sont des questions, je n’en sais pas grand chose, il faudrait demander à Fabrice Arduini ou Jean-François Rauger leur avis sur la question [NDR : successivement programmateur à la MCJP et la Cinémathèque Française]
Qui plus est, ces rétrospectives sont trop récentes pour que l’on puisse juger de leur impact : on peut repenser à d’autres plus anciennes, qui ont peut-être marché en termes de fréquentation, mais dont la fortune critique est quasi nulle. Je pense à deux exemples : qui se souvient de la rétro Katô Tai à la Cinémathèque ? Qui a lu depuis un article un peu conséquent sur lui, qui est un cinéaste de premier plan ? Sans parler d’Imamura : à sa mort, lire la presse était édifiant, les gens n’avaient finalement rien à dire parce qu’ils ne connaissaient pas ses films période Nikkatsu (à part Désir meurtrier), ou Imamura Pro (à part Histoire du Japon). S’il n’y a pas de presse, ou mieux, de catalogue, au moment des rétrospectives, les cinéastes, même les plus connus (Imamura, quand même !), passent à la trappe. Les développements critiques sont un relais essentiel, et sans eux, les rétros se succèdent sans changer notre vision globale de la production japonaise. Pareil pour Masumura : on attend toujours un texte un peu sérieux.
La situation actuelle du cinéma japonais en France : est-ce qu’il a encore des points à “améliorer” ? Lesquels ?
Les points à améliorer : la réception critique, et le renouvellement de ses outils. On arrête les histoires de grand maître et de monde flottant, on tempère l’enthousiasme pour un cinéma trash censément aussi subversif que la société japonaise serait répressive. Bref, on insère un peu de nuance dans tout cela. Ce que je veux dire, c’est que le cinéma japonais en France semble se partager aujourd’hui en deux grands tendances : d’un côté les maîtres indéboulonnables (Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, Naruse), de l’autre, le cinéma de genre, les serials, les roman-porno et les chambara. Entre les deux, où sont passés les films qui n’appartiennent à aucune de ces catégories ? Où est passé l’effervescence du cinéma indépendant des années 60 et 70 ? Il y a, je crois, trop de réflexes interprétatifs (encore une fois : le-monde-flottant-et-l’impermanence d’un côté, ce-film-subversif-critique-la-société-japonaise-répressive, de l’autre), et pas assez de nuances : du coup, on passe à côté de pas mal de choses.
Autre grand point à améliorer : le sous-titrage !!!!!!! Les sous-titres récents sont très bien en général, et il y a de très bons traducteurs. Mais parmi ceux qui datent des années 80 et avant, combien faudrait-il refaire ! Ozu, Kurosawa, Mizoguchi, sont massacrés à cause de traductions parfois franchement approximatives ou fantaisistes. Cela tient peut-être moins à la qualité des traducteurs qu’aux moyens qui étaient les leurs à l’époque. Les moyens actuels, surtout avec le DVD, sont bien meilleurs que ceux dont on disposait il y a 20 ans : retraduire Voyage à Tokyo, ou Vivre, permettrait de découvrir des films bien différents. Les sociétés de DVD, lorsqu’elles rééditent des films dont les traductions sont anciennes devraient systématiquement demander une réévaluation de leur traduction, et les faire refaire le cas échéant. Il ne sert à rien d’avoir des copies magnifiques (son et image) si la traduction est frelatée.
Enfin : les textes de cinéastes, de critiques, de philosophes japonais, trop rares, bien trop rares en langue française (je pense notamment à Nakai, Hasumi, Hanada.). Il faut les traduire, impérativement, pour comprendre un peu mieux ce qui se trame.

Nippon Zero Nen (1969, Fujita-Kawabe-Urayama-Saitô)
Comment en êtes-vous venu au sous-titrage ? L’envie de rendre accessible dans la meilleur forme possible des films que vous aimez ? Comment considérez-vous cette activité ? Est-ce que cette approche minutieuse d’une oeuvre vous permet de mieux cerner le film (et ses détails) ?
J’ai commencé le sous-titrage il y a peu, à peine un an, en fait. J’ai depuis sous-titrés une dizaine de films, essentiellement du Yoshida (9 films), en plus des Seins éternels de Tanaka, Parade funéraire des roses de Matsumoto, et quelques courts-métrages d’animation pour une rétro à Montréal… J’espère pouvoir continuer, car l’exercice me passionne, mais cela dépend des distributeurs/programmateurs/éditeurs, pas de moi…
J’y suis arrivé parce que Yoshida (que je connais depuis pas mal d’années maintenant) m’a demandé de participer au sous-titrage de ses films. Il y avait eu un projet de ressortie d’Eros il y a plusieurs années, et Yoshida m’avait déjà sollicité à l’époque sans que le projet aboutisse. Mais quand l’idée de la rétro est arrivée, il m’a à nouveau demandé de participer au sous-titrage. Yoshida étant un cinéaste très important pour moi, il va sans dire que je suis très heureux d’avoir pu le faire.
Le but du jeu était bien sûr d’être le plus fidèle possible à la lettre des films. Certains de ses films avaient été très mal sous-titrés il y a quelques années, il fallait tout reprendre, j’avais donc parfois une sorte de modèle de ce qu’il ne fallait pas faire. Ce qui aura pallié, je l’espère, mon inexpérience. Parmi ceux qui sortiront chez Carlotta l’an prochain, reste Coup d’Etat dont les sous-titres demandent à être refaits : le film est passé à Beaubourg en l’état (tout comme Histoire écrite sur l’eau), pour des questions matérielles.
Ce qui me permet de vous répondre au sujet des titres : oui, bien sûr, le cinéma japonais en France regorge de titres fantaisies, hélas, du niveau de Sueurs froides pour Vertigo. je n’ai jamais compris pourquoi il fallait que le public français subisse Dernier caprice au lieu du titre original [NDR : traduction littérale du titre original = L'Automne de la famille Kohagawa]. Le Goût du sake, encore, c’est compréhensible, mais Dernier caprice, là, non, je ne comprends pas, comme je ne comprends pas que quelqu’un ait pu s’arroger le pouvoir de décocher ce titre minable… La Légende du grand judo, dans le genre miteux, ça se pose là, aussi. D’autres exemples, à foison : Furyo, L’Empire des sens, Rébellion et Baby cart - c’est tellement mieux, Lone wolf and cub… Bref, pour revenir à ce qui m’a occupé ces derniers mois, redonner les titres de Yoshida dans leur littéralité était aussi un enjeu : en accord avec Yoshida, d’autres titres ont pu être glissés en lieu et place des titres usuels : Histoire écrite sur l’eau, au lieu de Histoire écrite par l’eau, Passion ardente au lieu de Passion obstinée, Adieu, clarté d’été au lieu d’Adieu lumière d’été, Les Hauts de Hurlevent au lieu d’Onimaru. D’autres sont restés inchangés, malheureusement, comme Coup d’Etat, qui s’appelle en fait Loi martiale ou Etat d’urgence.
Juste un exemple encore, pour répondre à une autre de vos questions : bien sûr, traduire un film permet parfois d’en avoir une appréhension tout à fait différente. Dans mon cas, l’exemple d’Eros est sûrement le meilleur, puisque c’est un film que je ne connaissais qu’en japonais ou avec le premier sous-titrage, effrayant de maladresse. Là, du coup, j’ai pu me rendre compte du travail d’orfèvre que constitue le texte de Yoshida et Yamada, et découvrir comment une sorte de logique textuelle, très structuraliste en fin de compte, présidait au film, à l’enchaînement de ses séquences, etc. C’est un film dont l’objet est tout autant Osugi que le discours (historiographique notamment), donc avoir un oeil sur le texte japonais autant que sur sa traduction est primordial pour moi, dont les recherches concernent de près Yoshida et le cinéma de l’époque. Mais traduire un film pareil, avec ses jeux de mots, est d’autant plus difficile : j’espère que la traduction que j’en propose est satisfaisante et n’oublie pas trop de choses en route.

Nippon Zero Nen (1969, Fujita-Kawabe-Urayama-Saitô)
Pour conclure, quels sont vos films japonais préférés ? Des conseils à donner pour les curieux ?
Je n’aime pas beaucoup les hit-parades. Cet exercice est trop personnel, et soumis à de tels changements à mesure des années que cela me semble un peu vain. Qui plus est, je pense que la réception du cinéma japonais a beaucoup souffert de ce genre de hiérarchies. Permettez-moi, donc, de me défausser. En revanche, je voudrais proposer une liste non exhaustive de films ou d’auteurs que je désespère de voir édités en DVD ici.
Yamanaka Sadao, donc. Les trois films qui subsistent de son ample filmographie suffisent à dire son importance. Un coffret, agrémenté des quelques fragments qui restent de ses films précédents, constituerait une “intégrale” tout à fait remarquable. Tsuchimoto Noriaki, l’un des grands documentaristes du Japon, vient de mourir dans l’indifférence générale (je parle de la France : il en est autrement dans le monde anglo-saxon ou au Japon, bien sûr [NDR : Un hommage en 2 films est organisé mi-Octobre prochain à Londres]). D’autres noms indispensables : Matsumoto Toshio ; le Kuroki Kazuo des années 60 et 70 (à partir de Roningai (1990), c’est moins intéressant), Fujita Toshiya, dont la nonchalance et la légéreté sont injustement oubliées ; Hani Susumu, Ogawa Shinsuke ; Imai Tadashi, passionnant mais oublié ici depuis les années 50 (à l’époque, Sadoul et Gérard Philipe ont chanté ses louanges = son Eaux troubles est un chef d’oeuvre) ; Katô Tai, évidemment ; Kumashirô, Sone, dans le registre du roman-porno. Et Wakamatsu ? Rien encore en DVD (son dernier film, sur l’Armée rouge japonaise, est impressionnant, et mériterait amplement d’être distribué)… Yanagimachi, c’est pas mal non plus !
Et, encore une fois, Imamura, tout de même… (Les meilleurs Shinoda sont sortis heureusement grâce à Wild side, le reste à mon sens est très décevant, à part peut être L’Ile du châtiment - je n’ai pas vu ses films Shôchiku antérieurs à la Fleur pâle, qui sauf erreur de ma part n’existent toujours pas en DVD au Japon). Et certains chef-d’oeuvres isolés : La Fille du lundi, de Nakahira ; Flammes de la dévotion, de Kurahara (à mon sens l’un des plus beaux mélos du cinéma mondial, à l’égal, sinon mieux, qu’un Sirk) ; Tsuma ha kokuhaku suru, de Masumura, et tout ce qui le précède ; Une Carmen d’Osaka, de Suzuki, tout comme ses films des années 80, Mélodie Tzigane et Kageroza. Amagigoe, un projet de Katô Tai finalement réalisé par Mimura Haruhiko ; la Ville des coupoles, d’Urayama [NDR : voir la bande-annonce] ; les Seins éternels, de Tanaka Kinuyo… Last but not least : Kamei Fumio, tout, y compris ses films de propagande (ne serait-ce que pour discuter le terme de “film de propagande”). J’en oublie, et laisse à d’autres le soin de compléter cette liste - et de me signaler les nombreuses merveilles qui m’échappent encore. Merci d’avance.
Merci à Mathieu Capel pour sa disponibilité.
Illustrations = quelques uns des plans préférés du Cinéma Japonais de M.C… Avez-vous reconnu le film de la première capture ?
Publié dans Dossiers
9 Réactions sur “Le Cinéma Japonais et… #1 : Mathieu Capel”
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Guillaume a dit:
22 juillet 2008 à 16:17meme si c’est un peu sombre sur mon écran, je dirai Buta to gunkan aka Cochons et Cuirassés de Imamura.
Sinon entretien interessant. j’aime bien son point de vue distancié. Apres, ça me fait oujours autant bizarre de voir les gens s’arreter aux années 80 (pour donner un chiffre rond). Il pue le cinéma japonais d’aujourd’hui ? -
Mathieu Capel a dit:
22 juillet 2008 à 17:41La remarque est légitime, et la réponse assez simple : je connais bien moins le cinéma contemporain que celui des années 40-50-60 (que j’étudie pour la thèse que je prépare) ! Je laisse donc à d’autres le soin de parler des films et cinéastes récents, en attendant la rétro Aoyama à l’automne (qui me permettra aussi de découvrir les films de Manda Kunitoshi, que je n’ai jamais réussi à voir jusqu’à présent)… Merci pour vos remarques.
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Guillaume a dit:
22 juillet 2008 à 18:46J’avais loupé ce détail : Seins eternels de TANAKA Kinuyo. C’est un titre alternatif officiel ou juste une traduction de votre part ? parce que quand je l’ai vu le titre etait Maternité eternelle, ce qui n’a pas de rapport direct ni avec le sujet ni avec le titre japonais (乳房よ永遠なれ) dont la traduction la plus logique est la votre. Ce qui ramene à la problematique des titres foireux (c’est vrai que chez OZU c’est un festival)
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Mathieu Capel a dit:
23 juillet 2008 à 3:00Pour ce qui est du film de Tanaka, j’en parle effectivement comme d’une traduction alternative et non avalisée par je ne sais quel bouquin ou édition DVD. Pour ma part, je l’ai traduit pour la rétro Erice/Kiarostami à Beaubourg, exactement au même moment où la Maison du Japon proposait le même film dans une version sous-titrée en anglais, sous le titre que vous citez, Maternité eternelle (permettez-moi de passer sur l’absence de communication entre ces deux institutions).
Traduire un titre est parfois ardu : la traduction que j’en propose se calque sur le titre anglais, Eternal breast, qui en regard du film m’a semblé assez raccord. Une traduction littérale me semblait difficile - cela dit, je l’ai tentée, mais il se trouve que l’on n’est pas toujours seul au moment de valider les titres… Une piste pour expliquer la bizarrerie de certains titres de films. Mais je ne voudrais pas avoir l’air de me défausser : Les Seins éternels me semblent décidément une bonne solution. -
Michael a dit:
23 juillet 2008 à 11:20Guillaume> Oui, bien joué, c’est bien Cochons et Cuirassés !
La suite de cette série dans l’aprem’.
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Guillaume a dit:
23 juillet 2008 à 12:24J’ai gagné quoi ? (une copie vhs du film de Tanaka j’espere. j’adore ce film, et ça fait longtemps que j’ai pas pleuré donc j’aimerai bien le revoir).
Sinon merci pour les explications Mr Capel. En effet Seins eternels est largement plus raccord avec le sujet que Maternité Eternelle.
(et ceci me fait penser qu’il faut absolument que je mette la main sur les autres réalisations de Tanaka) -
Shirobamba a dit:
23 juillet 2008 à 20:17Apologies to write in English on a French board, but my French writing capability is far less developed than my reading/understanding capability.
Thanks for this very thoughful interview with a lot of suggestions for further reflections.
Let me first introduce myself shortly: I‘m a librarian and lecturer at a German university. My main interests are intercultural exchanges / appropriations / receptions regarding Japanese culture in the West and vice versa. On a sideline I‘m especially interested in Japanese „New Wave“ / intellectual / political cinema of the 60‘s and 70‘s.
There‘s one major objection, that I want to make against the basic concept that underlies the interview and all other promotional endeavors of Michael‘s Wildgrounds blog and the whole discussion surrounding it: I‘m talking about the concept of a „national“ (that is French) reception/translation/promotion of a certain cinema (that is: Japanese cinema). I think, that this national perspective is misleading. If we take into account all Japanese films released on DVD with English AND / OR French subtitles, in Europe, the US and Japan, there‘s certainly more than most of us can afford to buy/rent/watch, even if we‘re only interested in a special era or genre. Matthieu has made the good point, that perhaps it‘s not a good idea to talk about „the Japanese cinema“ at large, and I would make the same point about the „national“ reception of Japanese cinema.
The idea of a „general public“ for any foreign cultural product in any country, let alone a niche product like most of the Japanese films under discussion here seems a bit adventurous to me. I guess the „general public“ in France (as well as in Germany, GB and the US) will never like undubbed foreign films, with stories that are developing at a snake‘s speed, which need historical and/or cultural knowledge to be properly understood.
The same holds for critical writing about Japanese cinema: if we look at a bibliography of French AND English literature published during the last 5 years we‘d find dozens of titles dealing with almost every aspect and era of Japanese cinema. It‘s true that there‘s still a whole lot to be desired, especially as Mathieu Capel has stressed the translation of Japanese authors into Western languages, but the overall picture is that more and more people are dealing with Japanese cinema on a theoretical and/or educaional level and more and more books are published.
If some of you are a little older, and able to remember the situation say 15, 20 years ago, you have to admit that things have improved enormously and I‘m sure they’ll improve further. Five years ago, who in their right minds would have expected the release of half a dozen boxsets with Hiroshi Shimizu films WITH English subtitles by Shochiku? (So, now they ARE listening to Donald Richie after all!) Or the eries of silents released by Digital Meme? Or Carlotta‘s incredible Yoshida adventure for that matter?
Please don‘t get me wrong: I don‘t want to say, that everything is perfect! But if we don‘t persist in the narrow confines of a single nation‘s/language reception things immediately look different.>Mathieu Capel: (…) de toutes façons Oshima est (était) complètement mégalo, à le lire on se demande parfois si au lieu des frères Lumière ce n’est pas plutôt lui qui a inventé le cinéma…
Shouldn‘t we grant him extenuating circumstances and take into account the public role of Oshima as the spokesman of a new kind of independent/ political cinema/production in Japan? Of course some, if not most of his statements are apodictic and uttered without a trace of Yoshida‘s humble understatement, but wasn‘t Oshima a much more public / political figure than most of the other independent directors? And isn‘t the rhetoric use of hyperbole a legitimate means in political discourse / struggle, especially in a political climate as repressive as it has been in Japan during the 60‘s?
>Matthieu Capel: Mais traduire un film pareil, avec ses jeux de mots, est d’autant plus difficile : j’espère que la traduction que j’en propose est satisfaisante et n’oublie pas trop de choses en route.
This is one of the very best subtitle translations from Japanese, that I came across lately, especially with a film that‘s so darn difficult to translate, because form and content are so intricately intertwined. I find your solutions for the mostly untranslatable word plays are really good and most important for the quality of the translation you‘ve kept the formal structure of mirroring repetitions with variations visible for the attentive viewer.
I‘m really looking forward to your translations of Kaigenrei and (perhaps?) Rengoku Eroica next year.Regards
Shiro
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Michael a dit:
23 juillet 2008 à 21:02« But if we don‘t persist in the narrow confines of a single nation‘s/language reception things immediately look different. »
Je suis bien d’accord avec toi, c’est bien l’une des idées qui se cache derrière cette série d’entretiens : connaître la perception nationale dans différents pays pour mieux comprendre l’état de reconnaissance à la fois en France (malgré de nombreuses sorties, on se plaint beaucoup), à la fois à l’international (qui s’avère être la meilleure solution pour découvrir des films japonais).
La suite arrive… et l’Allemagne sera au rendez-vous, n’est-ce pas

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