La Voie des Yakuza - 1968 - Akinori Matsuo

Les Trois Yakuza Hors-la-loi…
Au début des années 20, quelques temps après un terrible tremblement de terre, trois yakuzas s’élèvent contre la voie choisie par le milieu, qui sous l’illusion de l’honneur cherche à s’enrichir et à gagner du pouvoir en exploitant au mieux leurs territoires et leurs bonnes connaissances bien placées.
Pour ces trois hommes, être yakuza signifie respecter avec rigueur aussi bien le chef et l’honneur que la population, en fait ils conçoivent le yakuza de la façon la plus chevaleresque et ouverte qui soit, une sorte de noble homme de l’ombre veillant à la bonne santé des habitants. Inévitablement, il y a incompréhension, rupture entre cette vision pure et sincère et celle vers laquelle le milieu se dirige à grande vitesse sans remords ni problèmes moraux, l’argent vaut mille fois n’importe quel esprit noble. Ainsi ces trois yakuzas hors-la-loi ne peuvent que suivre avec fermeté leur idéal de l’honneur et de la justice, aller affronter les traîtres profanateurs.

Sus à l’honneur !
À partir d’une histoire assez classique, une fugue amoureuse remettant en cause une situation considérée comme stable et maîtrisée, le film va pouvoir poser sans problème un regard critique sur l’état du microcosme des yakuza en ces années 20. D’ailleurs le contexte historique n’est pas négligé et rentre parfaitement dans cette vision critique, quoi de plus efficace qu’un tremblement de terre pour bousculer les esprits et leurs valeurs, marquant ainsi l’évolution du monde des yakuza qui semblait figer dans une voie pure. De cet évènement tragique naît la conscience du profit chez ces anciens hommes d’honneur, plus que jamais, ils sont déterminés à tirer bénéfice de la tragédie afin de se relancer un peu dans les affaires et de parvenir à se créer une bonne situation financière, où comment l’égoïsme nombriliste ose se cacher derrière un code pour se comporter d’une façon des plus bâtardes à l’égard de tous, à commencer par ses propres frères.

La vermine yakuza
Pour un clan, il est l’heure de s’imposer complètement sur ses territoires et même plus, d’essayer de se créer d’autres relations pour étendre une influence, alors entre une guerre avec le clan ennemi, le chef prévoit de marier sa fille à l’honnête et délicat fils d’un politicien avertis et véreux. Le fils est un pervers né qui rêve sincèrement d’exploiter le corps de la jeune femme pour satisfaire ses propres désirs, sa seule importance c’est d’arriver à mettre la main sur la beauté, rien d’autres ne vient hanter son esprit de fils de, ni amour, ni tendresse, tout juste de la bestialité dégoulinante. Il est à l’image d’un père corrompu qui fait plus penser à un baron mafieux qu’à un honnête politicien, inspirant la crainte de son immense influence dans le domaine de la politique. Ce mariage arrangé symbolise donc l’union de la politique avec le monde des yakuza, deux sphères pourries qui espèrent pouvoir enfanter d’une montagne d’argent.

Pouvoir, argent et mépris
À cela, vient s’ajouter le mépris total du chef de clan pour les pauvres victimes du tremblement de terres qui pour la majorité sont des ouvriers n’ayant qu’un revenu modeste, leur permettant à peine de subvenir à leurs besoins les plus basiques. L’homme s’en prend à la source même, en profitant de son monopole pour fixer ses propres prix sur les matériaux fabriqués par les ouvriers, les plus bas possibles. Ainsi, la réalité de ce clan se dévoile, pour ces yakuza l’humanité et le respect n’existent pas, sinon comment vendre sa fille pour sa réussite personnelle et écraser les plus pauvres.
Ces hommes osent encore parler d’honneur quand la réalité n’est qu’une impitoyable course au pouvoir, où la manipulation et les coups bas ne dérangent pas une certaine noble morale. Mais si ces éléments sont apparents dès le début du film, ils ne prennent véritablement une ampleur qu’assez tardivement, car même chez nos yakuza hors-la-loi il y a une période plus ou moins de doute quant cette évolution des mentalités. Il y a d’abord Shinjiro, bras droit du chef, il est le second du clan, sa position a beau être confortable, il ne peut rester indifférent quand il comprend qu’il a indirectement cautionné la mort de son oncle, suivant le jeu du misérable chef. Reniant des valeurs putrides, il décide de se laisser porter par un amour et fugue avec la fille, promise au politicien pervers. Comment expliquer aux membres un pareil comportement sans se mettre en péril ?

Un chef grand-guignolesque
Le chef n’est pas fou au point d’avouer à tous qu’il n’est un fourbe, autant exploiter des valeurs et l’illusion de l’honneur qui comme souvent servent à se donner raison. Ainsi de ce qui n’est qu’un rejet pur et simple d’une mentalité sale devient un manquement au code, une traîtrise envers l’humble famille. Simple nuance qui enferme les hommes dans une impasse, servir toujours mieux les désirs d’un faible et laisser ses pensées personnelles à l’entrée. Être yakuza n’est pas synonyme d’épanouissement mais de soumission à l’argent ou cet honneur. Jokichi, le jeune frère du récent renégat, se retrouve partager entre les ordres du clan et ses sentiments, aussi bien pour Shinjiro que pour sa volonté de liberté, de quitter le milieu. Une nouvelle fois, le chef détient une simple solution, aller tuer Shinjiro pour gagner sa liberté !

Tout parait si facile quand le chef parle qu’on pourrait presque en oublier à quel point l’homme à la morale n’est qu’un lâche qui craint plus pour sa réputation et son avenir que pour la bonne santé des autres, yakuza ou pas. En dehors de la logique du clan, un vagabond borgne débarque de nulle part, s’il parait calme et cynique, c’est qu’il sait cacher son jeu et cette violence qui s’écoule dans chacune de ses veines car énervé il devient une bête indomptable qui tue et réduit les autres à l’état de viande. L’homme sait se moquer des valeurs des clans, se permettant d’exposer les longues formalités de politesse communes pour s’introduire tout seul dans des pièces où siègent des chefs et poser ses idées sans attendre un quelconque retour. Grand cynique, il a comme devise de vivre sans loi, libéré de l’hypocrisie d’une sphère contraignante, c’est un yakuza libre ! L’image même d’un homme qui poursuit à sa manière son idéal.

L’honneur des renégats
L’humanité et le respect mutuel servent de lien unissant nos trois yakuza hors-la-loi, et c’est sur cette base que peut se construire une amitié forte entre eux, faisant oublier qu’à la base la situation n’était pas vraiment favorable à une telle union. Un peu à la manière du film de Hideo Gosha, les hommes apprennent à faire confiance à leurs impressions sur le monde auquel ils sont censés appartenir, prenant une distance non négligeable entre leurs souhaits et la réalité moribonde.

Néanmoins, ici le propos est simplifié de tous les détails nihilistes du film de Gosha, il en reste avant tout une histoire sur l’amitié et la croyance en son idéal, des hommes justes et honnêtes qui s’affranchissent d’un milieu de yakuza corrompu et bien décidé à s’enfermer dans sa bulle idyllique de l’argent, refusant officieusement un code ancestral. En partant à la chasse au traître, nos yakuza sont loin d’imaginer qu’ils vont en fait découvrir l’amitié et la franchise pour ensuite se retourner violemment contre les véritables traîtres, donnant lieu à une scène où le sang coule à chaque fois qu’un sabre pourfend la chair corrompue. La voie du yakuza est finalement celle des hors-la-loi, de ceux qui rejetant un esprit souillé se sont montrés capable de suivre jusqu’au bout leurs croyances, sans jamais se désister ou faiblir, un yakuza n’est pas un lâche, il assume ses actes en accord avec sa conscience et ses valeurs.
Publié dans Cinéma Japonais



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