Le joueur - 1964 - Buichi Saito

Le joueur - 1964 - Buichi Saito

Le tragique chemin d’un joueur, maître dans l’art du dé…

Sous contrôle des yakuzas, l’univers du jeu est toujours exploité comme une affaire rentable apportant un certain capital aux clans propriétaires des tripots, ces endroits où joueurs et amateurs viennent dépenser et perdre par amusement l’argent de la semaine. Le plus souvent au sein des films, la place du jeu est secondaire, reléguée à une petite scène source de tensions dramatique ou d’humour cyniques. D’ailleurs, on peut penser à la série Zatoichi qui présente tout au long de ses 26 épisodes, la scène culte du tripot où l’aveugle met au défi les voyants tricheurs, révélant la présence de dés pipés, acte rarement apprécié par les yakuzas (ça peut se comprendre, non ?).

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Mais même dans cet exemple, l’univers du jeu est à peine effleuré, il reste une branche fermement rattaché au monde des yakuzas, une simple aubaine financière pour les clans. Alors l’idée d’explorer cet univers en le plaçant au centre d’une histoire parait plutôt alléchante faisant ainsi sortir ces joueurs du statut anonyme pour en faire les véritables héros. On y découvre des hommes maîtrisant totalement les dés tout comme d’autres peuvent s’exercer avec excellence au maniement du sabre, à chaque art ses maîtres. Même si le jeu admet basiquement une seule logique, gagner ou perdre son argent, le talent permet aux joueurs d’en sortir et de faire du jeu un terrain d’affrontement moral. C’est dans ces moments-là que la véritable mentalité des maîtres honnêtes ou tricheurs d’expérience apparaît, donnant lieu à quelques surprises dépassant de loin le cadre d’un hasard binaire.

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Gen était un grand joueur de dés, mais craint dans toutes les salles plus que les tricheurs, il a connu le revers de la médaille de cette célébrité. Après un bras cassé, l’homme est définitivement brisé et pourtant tellement attaché à l’emprise du jeu. Mais c’est sa défaite contre le réputé Ryu qui le pousse à tourner la page et à se consacrer à l’éducation de son fils. Il aura beau essayé de l’éloigner de l’enfer du jeu, le fils ne pourra s’empêcher d’y sombrer, se dirigeant apparemment dans la même direction que son père. C’est ainsi que Masa devient rapidement Masa Kanto, un joueur réputé pour sa totale maîtrise du dé.

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Yakuza, dés-humanisés
S’il y a bien une chose que les yakuzas peinent à accepter, c’est bien de perdre la face et d’être rabaissé. Dans ces cas là, on peut parler d’honneur ou de dignité pour des hommes agissant misérablement et sans scrupules. La contradiction entre un code et la réalité n’est pas nouvelle mais cause toujours autant de dégâts car dans tous les cas, ces yakuzas cherchent à se venger. Et ils ne sont pas du genre à faire dans la subtilité, le plus rapide étant de prendre une lame et d’aller directement sabrer le gêneur dans un coin de rue sombre si possible. Sans en arriver à un extrême pareil, ils restent de magnifiques perturbateurs d’existence sachant s’attaquer au point faible des hommes comme une femme, une fortune ou le fruit d’un talent incommensurable. La déchéance de Gen a commencé à peu près de cette manière, quand l’homme trop réputé et trop porté par sa bonté humaine a démasqué ou déranger un tricheur bien établi.

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L’honneur des médiocres
Alors quoi de plus facile comme vengeance que de lui briser aimablement son bras d’or, réduisant à zéro ses perspectives d’avenir tout en rangeant dans un vieux placard poussiéreux sa réputation. Quoiqu’il fasse, le jeu demeure sous contrôle des yakuzas et doit apprendre à gérer avec la mentalité variante de ces individus. Malheureusement Gen va l’apprendre à ses dépens par la même occasion qu’il comprend à quel point le jeu est devenu pour lui une drogue, son apparente et unique raison de vivre. Mais même avant l’accident, sa réputation lui causait déjà beaucoup de soucis, il était interdit d’entrée dans presque toutes les salles ! Son vécu est dramatique, il a fait l’expérience de la célébrité et de son revers, devenant du jour au lendemain un moins que rien forcé de quémander de l’aide pour espérer survivre. C’est pourquoi après cette terrible chute, il va enfin se tourner un peu plus vers l’éducation de son jeune fils afin qu’il ne suive pas à son tour ces tragiques traces. Il y a l’espoir de lui offrir une vie honnête avec études puis travail décent, sans oublier une femme. En clair, le père projette sur son fils ce qu’il aurait pouvoir accomplir lui-même s’il n’avait pas du tomber dans l’art du dé.

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La maladie du jeu
Inévitablement, le fils brave l’interdit de son père envers le jeu pour s’y consacrer à son tour et devenir le digne successeur de Gen. Le jeune homme est déjà un maître du dé, il sait manier à la perfection son art et n’a même pas besoin de tricher pour pouvoir faire sortir les chiffres qu’il veut, il le fait instinctivement. Pour les joueurs, c’est souvent une très grande surprise que de rencontrer un homme pareil, certains n’en reviennent pas et l’accusent de tricherie tant il parait impossible de pouvoir faire sortir un nombre de fois d’affilée par simple maîtrise. Mais Masa se défend honorablement et livre ses dés aux sceptiques qui s’empressent de les casser pour voir s’ils sont pipés ou non, devant assumer le ridicule de leur demande face à un auditoire ferme qui à défaut de rigoler de bon cœur, sait faire couler le sang dans l’indifférence. On parle toujours d’honneur dans ces cas. Masa n’est pas du genre à faire dans la violence, en tant qu’honnête maître il préfère donner une chance aux sceptiques s’ils en valent la peine. L’homme est humble et généreux ne cherchant pas à se reposer sur ses acquis, il va de salle en salle en quête d’expérience afin de se perfectionner. Il est le portrait craché de son père et semble suivre la même pente glissante, comme s’il était lui aussi frappé de la malédiction du jeu qui offre d’un côté le talent pour mieux s’emparer ensuite de l’état de l’existence de ses victimes.

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Mise en scène d’un jeu
Durant sa quête d’expérience, Masa va enchaîner les parties allant de la plus anodine à la plus oppressante. Le découpage est toujours plus ou moins le même, avec gros plan sur le pot contenant les dés lors de l’instant fatidique suivi d’un autre gros plan rapide sur le regard des joueurs. De cette manière, la tension apparaît clairement même si l’enjeu est ridicule, il y a à chaque fois ce petit moment de vérité pendant lequel résiste un doute, laissant planer l’hypothèse que Masa puisse se tromper et perdre devant la foule de joueurs, eux aussi attentifs. Évidemment c’est lors des quelques grandes rencontres que cette tension est poussée à bout, lorsque Masa affronte par exemple un joueur d’expérience redouté par tous. La partie en devient alors encore plus instable, deux maîtres se font face et il est impossible de savoir ce que l’adversaire essaye de préparer ou ce l’œil a pu éventuellement louper lors du mouvement du lancé de dés.

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Dans ce cas là, la caméra alterne le regard des deux hommes, d’un côté Masa qui transpire et se retrouve dans une situation délicate au point que le décor du fond se met à changer et à traduire ses angoisses en adoptant une lumière rouge ou verte synonyme de danger et d’impuissance. De l’autre, l’adversaire redoutable qui semble lui aussi éprouver les mêmes sueurs froides visibles via son regard un peu perdu et une légère transpiration qui s’est déployer le long de son visage. À quelques rares moments, la caméra se permet un plan de profil de la scène, les deux joueurs sont face à face, chacun est concentré. Ce genre de plan peut prendre une ampleur visuelle remarquable, comme par exemple lorsqu’il n’y a plus que les deux joueurs séparés par le tapis de jeu, ils sont plongés dans une obscurité dont on ne distingue à peine qu’une infime partie de leurs visages, manière de prouver l’enfer du jeu et l’importance qu’il dénote pour les deux individus.

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Les esclaves du dé
Qu’importe le type de joueur, le jeu n’a rien d’autre à offrir que la déchéance et la mort. Il porte en lui les germes du malheur contaminant les hommes, le jeu devient pour eux une drogue, un aboutissement suprême. D’ailleurs que ce soit pour Gen, Masa ou Ryu, on ne trouvera jamais aucune trace de bonheur durable, tout simplement parce qu’ils auront préféré dévouer leur existence au jeu. Néanmoins, entre ces hommes il existe des rapports honnêtes qui dépassent la seule finalité d’une victoire ou d’une défaite, c’est par le jeu qu’ils parviennent à se sentir vivre et à pouvoir agir en tant qu’hommes. Ce constat dramatique prouve le niveau d’emprise que les dés peuvent avoir sur ces individus maudits enfermés dans un cercle vicieux. Quand la partie est terminée, les joueurs retrouvent la réalité d’une vie morne où l’art du dé ne représente plus rien.

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Publié le 21 juillet 2008
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Publié dans Cinéma Japonais
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    2 Réactions sur “Le joueur - 1964 - Buichi Saito”

    1. Guillaume a dit:

      Merci Michael ! Depuis le temps que je n’arrive pas à me motiver à voir ce film, ca m’a quasiment décidé à tenter l’experience.

    2. Michael a dit:

      Dans les films de la rétro cinécinéma que j’ai pu voir, je me souviens pas de grosses transcendances. En tout cas, celui-là a été une bonne petite surprise (et la Nikkatsu avait vraiment de beaux décors). Puis, c’est sympa de voir Ishihara en action !

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