Profonds Désirs des dieux - 1968 - Shohei Imamura

Profonds Désirs des dieux - 1968 - Shohei Imamura

Shohei Imamura et les origines mythologiques d’un Japon…

Sur une île japonaise encore épargnée par la modernité et ses influences occidentales, la vie des habitants s’organise autour des récoltes, travaux divers et cultes religieux. Ici, les hommes travaillent une terre fertile et mènent une vie simple, toujours protégés par l’aura des dieux. Personne n’oserait contredire les prophéties et les croyances sans craindre en retour une punition. En posant sa caméra sur cette île, Imamura dispose des bons éléments pour aboutir sa vision de l’homme, de la société japonaise et de ses interdits – sociaux ou sentimentaux.

Profonds Désirs des dieux - 1968 - Shohei Imamura

L’histoire se concentre sur la famille maudite de l’île, celle de tous les vices. Inceste, vol, dévergondage… sont autant d’horreurs qui bannissent la famille de la vie de l’île. Il n’y a que le grand-père pour relativiser et continuer à prier les dieux. Le père, source du mal, est enchaîné. Il ne peut rien faire sauf continuer à faire tomber cette géante pierre qui gâche l’exploitation des terres familiales. Sa femme est aussi sa sœur, elle est la maîtresse du chef de l’île qui l’a éloigné intentionnellement de son frère pour mieux satisfaire ses propres désirs. Quant aux enfants, la fille est une handicapée mentale et le fils un simple travailleur qui doit gérer la réputation de sa famille.

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Même sur une petite île, les hommes ont construit une vie sociale qui régule les comportements humains par des règles morales. Par exemple, l’inceste demeure un crime. Et comme dans toutes les sociétés, il existe une hypocrisie et des tabous profitables à certains. La religion joue un rôle central dans cette société, les habitants suivent les principes religieux et ne vont jamais chercher à les remettre en question. Il suffit qu’un homme prenne conscience de ce rapport pour qu’il détourne la religion de sa véritable nature, pour qu’il en fasse un outil de pression sur les autres. Tout est à son avantage. Cet homme, c’est le chef autoproclamé de l’île.

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La religion s’est bien organisée. Outre les prières personnelles et cérémonies régulières, il existe un clergé ayant accès à une zone interdite de l’île, un lieu de culte réservé aux chamans capables de dialoguer avec les dieux. L’endroit est un véritable paradis naturel, disposant d’une ressource rare et pourtant nécessaire à la vie de tous. Mais personne n’a le droit d’y toucher, la crainte d’une punition divine arrête les habitants. Ainsi cette source d’eau pure reste l’avantage d’une catégorie privilégiée quand les autres doivent se contenter d’une eau salée ou de l’alcool. La décadence est au cœur même de cette religion, avec cette élite qui ne respecte pas les principes moraux qu’elle veuille à faire appliquer. Sinon comment expliquer que le chef de l’île, l’homme sage par excellence, trompe ouvertement sa femme et manipule les habitants pour arriver à ses fins.

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La vie de l’île va commencer à évoluer avec l’arrivée d’un ingénieur arrivant directement de Tokyo. L’homme a pour travail de booster l’activité économique de l’île, d’en faire d’ici peu un lieu touristique et vivant. En clair, moderniser l’endroit, le sortir de son immobilisme campagnard. Si pour certains l’étranger est une source de bonnes nouvelles, car apportant du travail, pour d’autres il n’est qu’un perturbateur. D’ailleurs, il se retrouve rapidement confronté à un blocage imposé par la religion qu’il compte faire exploser. L’homme moderne ne s’embarrasse pas des rumeurs ou malédictions, il construit pour gagner de l’argent.

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À première vue, cet étranger citadin n’a rien à faire dans ce trou paumé. Il n’est pas du tout à sa place, très loin de sa famille aisée et de ses habitudes confortables. Tous ce qu’il voit dans cette île ne l’attire pas d’avantage, il y a toujours une distance entre lui et cette société. Néanmoins, l’étranger va réussir à s’intégrer de la manière la plus classique, il tombe amoureux de la jeune fille retardée. Si la société et ses valeurs créent un fossé entre les hommes, les sentiments comblent le tout. L’amour ne marche pas selon des règles strictes ou morales. L’ingénieur vient donc compléter la liste des couples de la famille maudite, après l’union impossible d’un frère avec sa sœur, voilà une paysanne sauvage fréquentant un citadin.

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En intégrant cette famille, l’ingénieur accepte de se conformer à ses traditions. Il abandonne son chantier pour aider le frère enchaîné à reboucher l’énorme trou du jardin. Le but de ce travail est de faire tomber l’énorme rocher dans le trou pour retrouver une terre normale et exploitable. Le frère travaille quotidiennement sur ce problème depuis vingt années, soit pratiquement depuis la fin de la guerre et de son retour. C’est sa punition pour s’être comporter comme un animal en violant les règles de la société, celle de l’île. Il y a sans doute une allusion aux cicatrices laissées par l’après-guerre, un problème oublié mais toujours aussi présent et visible. L’autre survivant de ce conflit a connu une vie bien différente, c’est ce fameux chef vivant des tabous de tous. Ces deux personnages traduisent-ils l’état de la société japonaise de cette fin d’années 1960 ? Une prospérité faite de mensonges et d’exploitations ?

Profonds Désirs des dieux - 1968 - Shohei Imamura

Cette société étouffe les rapports humains, elle ne laisse aucune issue possible aux individus voulant atteindre la liberté. Autrefois, les hommes s’évaporaient dans l’indifférence générale, sans que personne ne cherche à comprendre les motivations. Aujourd’hui, la société pourchasse ces hommes en imposant sa propre logique, elle se montre cruelle. Elle fait tout pour retrouver les fuyards et les tuer, une occasion parfaite pour éliminer les parias. Le seul homme à pouvoir disparaître tranquillement, c’est celui qui va rejoindre une autre société et retrouver sa véritable vie. Celui-là, égoïste, laisse mourir consciemment son amour. C’est un lâche, un menteur qui ne tient pas ses promesses.

Profonds Désirs des dieux - 1968 - Shohei Imamura

Quand le modernisme atteint finalement cette île, les habitants ont rapidement oublié leurs cultes religieux au profit de l’argent. Désormais, l’eau n’est plus un problème pour les hommes, ils peuvent se payer du soda américain. Pareil pour les transports, un train et un aéroport ont été construits pour faciliter les déplacements, et les voitures sont enfin arrivées. La nature se voit modifier par l’homme qui l’écrase pour imposer ses constructions, mais rien ne pourra modifier la chaleur torride qui fait tellement transpirer ces hommes. Une chaleur amplifiée par l’apparition de la couleur, Imamura change radicalement ses tons froids.

L’homme moderne est un être bâtard qui assimile ses vieilles traditions à de l’anecdote fantaisiste bon pour les touristes. Des histoires dont le sens lui échappe totalement, l’empêchant de retenir d’éventuelles leçons d’un passé trouble. C’est comme ça qu’une jeunesse instable et sans repères se retrouve aux commandes d’un train, là où il n’y a rien à réfléchir et à questionner, juste à suivre une ligne droite vaine hantée par les erreurs du passé de ce pays du soleil levant.

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Publié le 19 juillet 2008
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Publié dans Cinéma Japonais
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