Analyse Séquence – Le Sabre du mal (1966)

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Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Après les versions de Uchida & Misumi, voyons comment Okamoto introduit à son tour le ronin maléfique, joué par Tatsuya Nakadai :

Premier constat, Okamoto rythme et découpe BEAUCOUP plus sa séquence que ses 2 confrères, introduisant un rapport subtil entre les hommes, leurs croyances, leur environnement (leur Histoire). Pour le coup, Okamoto ne joue pas dans la même catégorie que ses confrères, il est bien plus ambitieux.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Après un générique au ton grave (musique + crédits blancs sur fond noir), la caméra lève les yeux sur un passage montagneux, dans un premier temps masqué par une étrange personne marchant. À la fin du premier plan, Okamoto a réunit ensemble le Passage et ce personnage inconnu inquiétant. (à noter le mouvement bas vers haut).

Le plan suivant est construit en opposition. Si le mouvement de caméra est identique (du bas vers le haut), tout le reste s’oppose. Le personnage qui arrive est face caméra, c’est une jeune fille. Elle ne cache rien, pas même sa joie. Aussi, son déplacement est l’inverse du personnage inquiétant, d’ailleurs elle fait dos à une montagne. Okamoto oppose donc ces deux figures, l’une naïve fraiche et spontanée, l’autre étrange et mystérieuse.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Dans son élan de joie, la jeune fille appelle son grand-père pour le presser de venir admirer la vue. Ah bon, elle n’est pas seule ? Et pour renforcer la naïveté du personnage, Okamoto nous montre un panoramique de la vue, pour mieux voir cette fameuse découverte qui émerveille tant le visage de la jeune fille. Remarquez les raccords mouvements entre le mouvement de tête, le panneau puis après lorsqu’elle se retourne.

Étrange, quand elle se retourne une épaisse fumée apparaît en fond. Lors du panoramique, ça semblait lointain. Si joyeuse et si aveugle ? En tout cas, le mouvement s’inverse, elle revient en arrière. Pourquoi ? C’est vrai, son grand-père !

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Elle se penche pour l’aider à monter, et le plan est intéressant parce qu’il renvoi à celui du tout début. Le grand-père est rapproché du personnage mystérieux, lui aussi nous fait dos (même mouvement). Sauf que cette fois-ci, il n’y a pas de montagne en fond mais une âme charitable pour l’aider… Et, le plan est clairement divisé en 2 parties, un côté sombre et un côté lumineux (vaporeux). Le début de la fin pour le grand-père ?

Doublement intéressant même ! Le grand-père est directement assimilé à un boulet, il est à la traîne et doit se faire aider. Alors que la jeune fille court dans tous les sens, et s’émerveille de tout. Pour le vieillard, ce n’est qu’un début.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Retour à un état normal, la main dans la main, le grand-père et la jeune fille marche tranquillement en contemplant la vue. Pas de chance pour le vieillard, Okamoto ne lui accordera aucun panoramique du paysage. Pourquoi ? Il vient d’atteindre sa dernière demeure. Et au détour d’un plan, les personnages semblent avoir rétrécis, dominés par la stèle. Sont-ils affaiblis ?

À nuancer voyons ! Okamoto place la jeune fille souriante au premier plan à droite, paysage au fond et stèle réduite. Mais dès que son grand-père sort de sa cachette, la caméra pivote. Le vieillard masque le paysage, la stèle réapparait complètement, à sa taille normale. La distinction entre les 2 personnages est évidente, la jeune fille est littéralement réduite/écrasée par son grand-père.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

N’enterrons pas le vieillard trop vite. Fort de son savoir, il regagne en puissance lors d’un long dialogue. La jeune fille est captivée par ses propos et la nature s’efface, comme un répis (coin droite de l’image). Temporaire puisqu’ensuite, les personnages se retrouvent de nouveau écrasés par l’environnement (montagne, vapeur), de quoi prédire une suite plutôt sombre.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Dès que le vieillard se baisse, son sort est définitivement scellé. Il quitte littéralement la sphère de la jeune fille pour rejoindre celle de la stèle. La gentillesse et l’amour de la jeune fille pour son grand-père ne change rien. Okamoto continue d’enfoncer le vieillard avec le plan suivant et sa stèle géante au premier plan, puis avec le départ de la jeune fille qui descend sur la gauche, il va faire sa prière…

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

La caméra va se resserrer rapidement sur lui, on passe du dos, à ses mains en gros plan. On rentre dans son intimité, dans son souhait le plus profond. Souhait en adéquation avec ce que nous a montré Okamoto, à savoir un homme fatigué, dépassé qui retarde sa jeune fille d’avancer. Pour conclure sa prière, l’homme est face caméra, tête dans les nuages, suggérant qu’un miracle surréaliste va se dérouler !

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

À la fin du plan, le miracle a bien lieu. La construction du plan rappelle le tout premier plan du film, à l’exception qu’ici tout est inversé. Okamoto avait lié directement ces 2 personnages à leur présentation respective. Ici, ce n’est pas le premier plan qui s’efface d’un mouvement vers la gauche, c’est l’inverse. C’est “l’objet” du second plan qui s’impose, déjà en interpellant le vieillard, puis en avançant vers lui.

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Le personnage mystérieux vient comprimer le vieillard à sa stèle, remarquez qu’on retrouve la différence de niveau entre eux. Le vieillard lève sa tête pour apercevoir l’homme, tandis que ce dernier reste de dos, tout puissant et dangereux. C’est à ce moment-là que Okamoto donne de l’importance au regard du vieillard, on découvre alors le visage du personnage mystérieux en contre-plongée, ton grave et impitoyable. Choix étrange, le vieillard apeuré regarde ensuite la caméra, cherche-t-il de l’aide et de la compassion auprès du public, maintenant qu’il est seul ?

Analyse Séquence - Le Sabre du mal (1966)

Très rapidement, le rônin exécute le vieillard. Okamoto s’arrête sur les clochettes puis le regard noir du tueur malfaisant. Une fois terminé, Okamoto s’éloigne, de loin la caméra filme le rônin s’apprêtant à partir du lieu. Évidemment, il faut revenir sur l’origine de cette mort. Le vieillard exprime clairement son souhait de mourir, c’est alors qu’Okamoto lui envoi le rônin pour exécuter sèchement sa mission. Le personnage mystérieux et inquiétant est venu répondre aux souhaits d’un homme fatigué. Il incarne une parfaite figure démoniaque. Le “meurtre” montre aussi que l’action humaine engendre une tragédie alors qu’il était question de libérer la petite fille. Dès l’introduction, l’Homme est dépassé par sa propre nature.

***

Dans la mise en place de la séquence, Okamoto s’attarde beaucoup sur la jeune fille et son grand-père, de manière à créer un contraste assez évident : l’innocence et la fragilité face à un démon sorti droit des Enfers. Mais ce plan manichéen est à relativiser grandement. Okamoto voit mieux. Qui se souvient du carton précedent le début du film ? Vous savez “Printemps 1860, assassinat d’un réformateur”. Plutôt étrange de commencer son film par cette information, non ? Surtout pour passer, apparemment, à une histoire autre juste après !

En fait, Okamoto replace le contexte de son histoire, la chute du régime féodal japonais. Et dans cette séquence d’introduction, il résume simplement l’état de cette époque pour mieux dévoiler l’absurdité de l’humanité et ses tragédies. Ainsi, le grand-père n’est-il pas cette époque fragile ? La jeune fille, l’enfant naïve de cette époque ? Et le rônin, ni plus ni moins que l’homme type engendré cette époque, impitoyable, sans repère et lassé ? L’auteur d’une tragédie sans fin ? Donc, en reprenant le premier plan du film, l’homme face à sa nature (à son égo ?), est-ce qu’il peut la surmonter ? Un début de réponse avec le tout dernier plan du film, sans doute.

Ici Okamoto remonte à l’essence de l’homme à travers son Histoire, au détriment de l’aspect religieux original du récit (rédemption…), et pousse à bout “l’iconisation” d’un genre qui a de quoi bousculer l’audience (le démon venu emporter le vieillard). Une approche complète, nihiliste et absurde qui écrase les autres adaptations. Okamoto ne s’arrête pas à raconter juste l’histoire d’une conséquence tragique d’un acte horrible comme ses confrères, non, il s’empare du récit et s’interroge directement sur la Nature Humaine. Ce n’est pas “comment une simple action peut perturber l’Univers”, mais plus “pourquoi l’Univers est perturbé par nature”.

Cette analyse achève le tour des intros des adaptations ciné du roman “Le Passage du Grand Bouddha“, j’espère que ça vous a intéressé !

Merci au Funky Ronin


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{ 2 comments… read them below or add one }

1 Martin July 11, 2008 at 6:46 am

Bien des séquences mériteraient d’être décortiquées tant le montage chez Okamoto est un art majeur! Quel sens du rhythme et du contraste!

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2 NAKADAI July 11, 2008 at 7:08 am

A ce titre le combat sous la neige opposant Toshiro Mifune a plusieurs samourais sous les yeux de Nakdadai et inoubliable et démontre bien la maîtrise visuel et sonore d’Okamoto…

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