Le Pornographe - 1966 - Shohei Imamura

Plongée dans la vie privée d’une famille japonaise recomposée. En filmant l’intimité, Imamura rend visible les tabous de la société, à commencer par la place du sexe et des désirs. Et ça, aussi bien chez les parents que chez les enfants. Tout devient apparent pour le spectateur voyeur, Imamura ne fait que de répondre à sa curiosité. Le réalisateur serait-il le véritable pornographe filmant l’envers tabou de cette société ?

Dans un salon de coiffure, une veuve cède aux avances de l’employé pour devenir quelques temps plus tard son nouveau mari. La femme brise d’entrée la promesse faite à son défunt amant, elle ne résiste pas à l’appel de la chair et à l’amour d’un autre homme. Pour autant, elle n’oublie pas son ancien mari dont l’esprit rôdera tout au long du film sous l’apparence d’une carpe, sa réincarnation. Qu’importe la femme aime de nouveau et fait tout pour maintenir un foyer paisible.

Ce nouveau mari est clownesque, il n’a rien d’un homme imposant et charismatique. Il ne renforce pas du tout l’union familiale, il reste un étranger malgré tout. Il n’a même pas l’honnêteté d’avouer ce qu’il fait comme travail à sa famille, se faisant passer pour un vendeur de produits médicaux. D’une certaine façon, c’est un terme correct pour expliquer qu’il fait dans la pornographie. Il participe avec d’autres à la production érotique locale.

Ces hommes ne font pas que de réaliser de simples films érotiques, ils répondent vraiment à la demande des clients en allant jusqu’à réaliser parfaitement leurs désirs. Un homme les contactera pour se faire filmer entrain de violer sa fille, une handicapée mentale. À première vue, voir un homme âgé avec une jeunette n’a rien de perturbant. C’est un fantasme commun qui touche tous les niveaux de la société. Pour preuve, ils arrangent des rencontres entre des hommes bien placés et des jeunes filles, si possible intacte. Le désir parcourt l’ensemble de cette société rigide et hypocrite.

L’inceste se place dans la continuité de ce fantasme et n’épargnera pas le nouveau mari. En l’absence de sa femme, il entretient un regard ambigu sur sa fille où l’envie d’accomplir son désir rencontre le poids de la morale et sans doute de la culpabilité. La fille lui rappelle sa propre erreur, lorsque après la guerre il s’est attaqué à sa sœur. Il éprouve donc une difficulté à contenir ses désirs vis-à-vis des femmes, il se comporte forcément comme une bête. C’est peut-être l’héritage de la guerre.

Si la société ne veut jamais aborder le sujet de la sexualité, la jeunesse ne s’en prive pas. Le comportement du fils est surprenant, il montre un intérêt pour le contact, le touché, avec sa mère. Il se fait passer pour malade afin d’attirer l’attention de la mère et de se faire réconforter. À côté de ça, sans le dire, il fréquente les bordels de la ville qui l’intéressent bien plus que l’école. Par contre, la fille se joue du mari, elle le provoque de différentes manières. Soit elle le laisse l’embrasser ou soit elle le met en face de ses petits copains. Avec lesquels, elle s’amuse sans problème. Son corps est une source de fantasme, elle en prend doucement conscience en constatant l’évolution du regard des hommes. Qu’importe donc les barrières posées par la société, la jeunesse compte tout faire exploser, dépasser tous les interdits.

Imamura pose sa caméra comme un œil voyeur. C’est-à-dire que l’intimité n’est pas frontalement exposée devant nous, la caméra comme les personnages scrutent une situation pour voir ce qui se cache derrière. Par exemple, à un moment le fils veut voir ce qu’il y a derrière la porte de la chambre parentale que le père essaye tant bien que mal de refermer. Et pendant quelques secondes, il a le temps de voir le visage de sa sœur. Plus généralement, ce voyeurisme est loin de l’action. La plupart des plans sont éloignés ou alors étalés sur différents niveaux avec un objet quelconque au premier plan pour poser la distance. Au final, Imamura va placer sa caméra au cœur d’une orgie, cassant la distance. Mais l’ironie fait que le voyeur n’éprouve rien une fois en plein milieu de son désir, il préfère d’ailleurs changer de pièce et discuter avec un camarade.

Par ce portrait de l’intimité et des désirs humains, Imamura n’épargne pas la société japonaise et sa situation d’après-guerre. Avec de nombreux détails, parfois comiques, il nous rappelle l’ombre des américains. Un homme va se faire couper les cheveux, et ressort avec une coupe de soldat. Mais ce n’est plus la mode. De même avec l’un des derniers plans où une barque à la dérive croise un énorme paquebot, incomparable. Ces idées mettent en scène un Japon encore largement influencé par une ombre américaine omniprésente, une société qui peine à retrouver ses repères. Quel genre d’homme se lance dans la construction d’une poupée pour satisfaire aussi bien ses pulsions primitives que son impossibilité à faire le deuil de son épouse ? Il y a là dedans une perte d’identité, d’humanité.
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Mots-clés : Shohei Imamura
Publié dans Cinéma Japonais
Réalisé par Shohei Imamura
Avec Shoichi Ozawa, Sumiko Sakamoto, Masaomi Kondo... (IMDb)
Aka Erogotoshitachi yori Jinruigaku nyumon
エロ事師たち」より 人類学入門
1 Réaction sur “Le Pornographe - 1966 - Shohei Imamura”
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Carth a dit:
10 mai 2008 à 18:11Après L’anguille, mon film préféré d’Imamura. Peinture du Japon assez hallucinante, complexité formelle. Dément.


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