Koji Wakamatsu, l’anarchiste

Koji Wakamatsu
Wakamatsu, révolté par l’état de son pays, cherche un moyen pour montrer cette réalité. À défaut d’aller dans la rue pour jeter des grenades, Wakamatsu trouve le cinéma érotique. C’est par ces vulgaires produits qu’il compte s’attaquer à sa société, faire un mélange entre la contestation, la violence et le sexe. Après tout, ce cinéma n’est pas très exigeant, que ce soit du côté de la production ou du spectateur. L’essentiel est d’avoir un minimum de scènes érotiques, si possible en couleurs histoire de renforcer l’intérêt. Tout le reste est sans importance, libre au réalisateur de faire ce qu’il veut, d’utiliser comme il l’entend le temps de remplissage. Comme d’autres, Wakamatsu saisit l’opportunité, pourquoi gâcher une occasion de s’exprimer ?

Règlement de compte chez les nymphomanes ?
Sexe et Politique ?
Ce qui devait être une contrainte va progressivement s’intégrer dans l’univers de Wakamatsu, l’utilité de l’érotisme est dédoublé. Le sexe n’est plus qu’un moyen bâtard pour satisfaire la curiosité de l’humble spectateur, il devient comme tout autre action le reflet d’une mentalité ou d’un état particulier. Devenu symbole de domination, violence ou complaisance, Wakamatsu transcende cet érotisme pour en faire un tract anarchiste, un appel à faire exploser l’ensemble des fondations de la société. Une vision politique radicale renforcée par les scénarios de Masao Adachi. Ces deux-là pensent pouvoir faire évoluer la situation, ils croient en l’impact du cinéma. Du moins jusqu’en 1972.

Homme, découvre ta fémininité !
La femme : un objet honteux ?
À ses débuts, en 1964, alors que le cinéma érotique vient juste d’apparaître et fait scandale, Wakamatsu s’intéresse à la place de la femme dans la société japonaise avec Le Curriculum vitae des liaisons sexuelles. Dans ce film, il est question d’une enquête sur le meurtre d’un homme, et pour la police il semble s’agir clairement d’un crime passionnel. La femme est le coeur du problème. Construit comme un long interrogatoire entre les inspecteurs et la suspecte, Wakamatsu offre la parole à cette femme. Il lui permet de pouvoir raconter sa vie, ses difficultés, et surtout d’être écoutée par une police ennuyée de devoir vérifier ses hypothèses. Cette femme s’avère être le produit des désirs masculins de cette société, violée et humiliée, elle a appris à tirer profits du caractère primitif de cette société masculine. Dés ce film, Wakamatsu pose son univers. Il filme le rapport homme-femme (le sexe), l’enfermement des êtres (salle de l’interrogatoire) et leur attente (l’écoute forcée), l’état des étudiants (le jeune amant perverti), les classes sociales (pauvreté des campagnes, travail à l’usine, immeubles urbains modernes), le rapport tendu entre l’individu et les autorités, la violence meurtrière (l’origine de l’enquête). Et d’où naît cette violence ? Du sexe.

Retour à l’état naturel, l’amour dans la paille
L’éveil de la femme ?
La femme apparaît d’abord comme un être fragile considéré par tous comme un simple objet sexuel et subissant une volonté extérieure, mais elle va apprendre à retourner cette situation à son avantage. Puisque les hommes cherchent à satisfaire un désir, à posséder l’objet féminin, alors pourquoi la femme n’en profiterait pas pour obtenir tout ce qu’elle veut. En utilisant le désir masculin, elle peut accéder au confort moderne, à une vie tranquille qui lui permet même de céder à ses propres tentations. Elle se fait entretenir et trompe sans rancune ce partenaire de fortune pour un homme dont elle est véritablement susceptible d’aimer. Chez Wakamatsu, l’idéal féminin est souillé et souhaite atteindre une sorte d’amour pur à vivre en dehors de toutes les conventions. Il y a la recherche d’un ego masculin. Le sommet de cette quête, c’est Running in madness, Dying in love avec ce couple improbable entre une veuve meurtrière et son beau-frère étudiant fuyant tout pour espérer retrouver une pureté dans le nord du Japon (Hokkaïdo).

Un livre de géographie japonaise
L’homme : entre pulsions et contraintes morales
Du côté des hommes, il y a donc d’abord l’obsession du sexe. Qu’importe le statut social, l’homme se comporte comme un animal cherchant à satisfaire ses pulsions, il peut violer une jeune femme sans l’ombre d’un problème. Et souvent, l’homme préfère fuir quand une femme parle de responsabilités ou d’engagement. C’est la situation de base posée avec Le Curriculum vitae… Par la suite, l’homme rentre dans une position de voyeur où le sexe perd peu à peu en intérêt. Il ne s’agit plus de s’affirmer sexuellement mais par une violence physique faisant figure de substitue. Dans L’Amour derrière les murs l’étudiant ne peut briser son voyeurisme que d’une façon brutal pour retrouver sa totale domination sur le corps féminin, avec Quand l’embryon part braconner l’homme veut créer son ego féminin en torturant (purifier) une femme et finalement sur Les Anges Violés l’homme exécute les femmes faibles et manipulatrices jusqu’à trouver son doux ego. Non seulement la violence permet à l’homme de s’affirmer mais elle lui permet aussi d’abattre directement l’image d’un désir crée par la société (magazines, publicités).

Derrière chaque patron se cache un sadique
Les Hommes et la société
Quel est l’état de l’individu au sein de cette société ? Pour Wakamatsu, les individus sont des prisonniers. Dans les villes, ils restent enfermés dans ces nouveaux quartiers modernes à surveiller l’extérieur sans oser sortir, rester, dans la rue. La société offre l’apparente tranquillité sociale pour mieux enfermer les individus et donc les contrôler ou les surveiller. Cet état va de pair avec la conscience politique de chacun, ou plutôt leur incapacité à assumer ouvertement leurs idées, d’où l’existence du voyeurisme et de la pulsion meurtrière. Puisque c’est en passant violemment à l’acte que les individus parviennent à se libérer, d’une certaine façon, de cet enfermement. Par exemple, dans Embryon, le chef qui torture sa petite salariée dans sa chambre ou encore le massacre des Anges Violés dans un dortoir. Les individus doivent arriver à se sortir de leur fainéantise et briser les barrières morales pour se faire entendre, pour exister.

Un étudiant japonais en plein travail
La passivité comme mode d’action ?
Le parfait contre-exemple est La Saison de la terreur où Wakamatsu achève sa transition vers un propos définitivement radical. Dans ce film, il est question d’un étudiant révolté qui passe ses journées à attendre le retour de ses deux copines pour passer tranquillement la nuit. Il ne fait absolument rien sauf trombiner ses deux servantes (elles travaillent, cuisinent, le nettoient…). Jusqu’au jour où il décide d’aller faire péter un aéroport. Avec ce film, Wakamatsu sort son personnage de sa passivité et considère le sexe comme une perte de temps, de la complaisance sans conséquence. Ici, l’étudiant prend conscience de son statut de prisonnier libre en s’attaquant à un aéroport, symbole d’une illusion (sous contrôle) de l’ouverture et de la liberté.

Du poulet pour les gangsters
Naissance de l’individualisme
Par ce film pivot, Wakamatsu s’intéresse aussi à l’état d’un groupe passif voué à l’échec, forçant l’un des membres à en sortir pour enfin agir. Il va bientôt nuancer son propos en s’intégrant au coeur d’un groupe avec La Balle Nue, son film le plus cool. Une histoire de gangster où l’un des hommes décide de s’enfuir avec le gain d’un casse. Comment meurt le groupe ? Il est victime de ses propres règles, de ses propres pulsions. L’appât du gain contre la passivité. Mais celui qui ose, devient tout de suite un ennemi à abattre. Preuve du paradoxe du groupe. Wakamatsu apporte une autre vision de l’échec du groupe dans Viol sans raison où trois étudiants renégats décident de violer des femmes pour provoquer le système. Leur échec est de vouloir satisfaire leurs pulsions sexuelles sans jamais être inquiété par les autorités. Le groupe se dissout naturellement. Et qu’est ce que le groupe sinon une autre forme de prison pour l’individu ?

Un baisodrome estudiantin… au nom de la Révolution !
Le groupe : une impasse ?
Wakamatsu passe à la vitesse supérieure lorsque le groupe perd son anynomat, qu’il devient question des mouvements révolutionnaires de l’époque. À ce moment-là, Wakamatsu peut commencer à regrouper ses thèmes pour mieux définir la faillite de ces mouvements (notamment avec Sex Jack). Les révoltés s’enferment volontairement dans une bulle, ils ont peur de l’autorité même s’ils tiennent un beau discours. D’ailleurs, il y a la peur des espions envoyés par le gouvernement. Une peur qui paradoxalement n’empêche pas les espions de les infiltrer. Le sexe se fait désormais au nom de la révolution, devenant ainsi la seule véritable action que ces révoltés sont capables de mener. Ils se font plaisir au nom d’un combat invisible, une manière d’avoir la conscience en paix. À tous les niveaux, ces mouvements sont vains. Pire, ils font exactement ce qu’ils dénoncent, devenant sectaires et hiérarchisés comme cette société capitaliste.

Recette miracle : la pizza du contre-révolutionnaire
Les armes du pouvoir ?
Ces groupes ont beau disposé des moyens de lutte, ils restent coincés dans la passivité. Comme le voyou de Fou de Shinjuku, qui peut bien avoir des cocktails Molotov et des bombes mais demeurent incapables de véritablement les utiliser. Ce matériel ne sert à rien sauf à asseoir le pouvoir d’un voyou pareil au sein des mouvements contestataires. Tout le monde le respecte parce qu’il sait faire peur, qu’il sait dissuader en violence les personnes trop curieuses. Comble de l’ironie, c’est un campagnard qui lui balance cette vérité. Un homme qui n’appartient pas du tout à cette société urbaine et qui pourtant lui révèle la faille de son action. Encore une fois, Wakamatsu filme l’échec de ces mouvements, le groupe est bel et bien une prison dorée à faire sauter. C’est pourquoi avec L’Extase des anges, l’action des révoltés rejetés par leur propre groupe est individuelle. Parce qu’ils ont compris que de par l’organisation de ces mouvements, il est impossible de passer à l’action pure. Avant les révoltés devaient rendre des comptes à des supérieurs, ils étaient les employés d’une fausse révolution. L’action sert avant tout à aux têtes, c’est un but nombriliste. D’ailleurs, quand les révoltés songent à une nouvelle action en marge d’un groupe, même le rapport sexuel change. Ils se masturbent, preuve de la tournure individualiste que doivent prendre les attentats. Les individus ne sont plus des révolutionnaires, ce sont des anarchistes prêts à donner leur vie pour détruire la société.

Ça te dit un saute-mouton dans le vide ?
La sphère érotique
La mise en scène de Wakamatsu est tout aussi surprenante que son utilisation de l’érotisme. Très attaché à des endroits clos, il s’applique à exploiter totalement l’espace disponible. Un motif visuel qu’il fait évoluer, passant de l’appartement d’un immeuble moderne (L’Amour derrière les murs) à un vaste toit surplombant la ville (Va, va deux fois vierge). Mais aussi en abordant différents environnements, il va de la ville à la campagne profonde. Avec La Vierge Violente il s’essaye même à la nature, dans un décor apocalyptique dénué de toutes formes de vie, sans doute l’image d’une société détruite. Wakamatsu s’achemine vers une libération totale où l’individu ne rencontre plus de barrière. Néanmoins, sa réponse finale à cette quête de la liberté, c’est la rue. C’est-à-dire quand les individus se fondent dans la masse. Qu’ils appartiennent au coeur d’une société, qu’ils agissent enfin (arpenter les rues, déplacement libre contrairement à la vie sur un toit ou dans un appartement clairement délimité par des murs ou barrières). Dans son traitement de l’espace, Wakamatsu utilise très régulièrement la mise au point pour connecter premier plan et dernier plan tout en jouant sur le flou, synonyme d’un état confus. Notamment dans La Balle Nue et dans L’Amour derrière les murs, la mise au point permet de souligner l’existence du voyeurisme.

Cache-cache de rebelles, si je te vois je t’exécute.
L’apprentissage de la révolte ?
À noter l’évolution des armes utilisées tout au long des films. À l’origine, les personnages n’ont rien. Quand ils tuent ou violent, c’est par leur seule force physique. Les individus sont encore entiers. Puis, il y a la découverte d’une arme blanche au moment même où les hommes deviennent impuissants (L’Amour derrière les murs). Inutile de faire l’amour quand il est possible de trancher la chair, la jouissance est la même. Le pistolet vient ensuite, c’est une arme moins dangereuse qui permet d’établir une distance. Une façon de légitimer le voyeurisme tout en accédant au plaisir personnel (Les Anges Violés). Cette arme s’impose avec La Balle Nue et son générique durant lequel se succède des gros plans sur des flingues tirant des coups feu avant de laisser s’échapper du canon une épaisse fumée blanche. Cette violence devient la réponse à l’impotence des personnages. Mais à long terme, le pistolet perd de sa puissance et pousse les personnages à opter pour des solutions plus radicales. Des cocktails Molotov et autres explosifs, l’image sexuelle demeure apparente alors que ces armes ne seront jamais vraiment utilisées. Elles restent dans le coin d’une cave, devenant surtout des moyens de pressions. Et c’est seulement lorsque les personnages auront rejeté le sexe qu’ils pourront enfin envisager d’utiliser ces armes, de descendre dans la rue et de jeter des grenades partout. De mourir pour l’anarchie (?).
***En savoir plus :
Plans de comparaison :
Le voyeurisme
La jeunesse
L’aveuglement de la révolte
L’anarchie
Tuer l’autorité
Films chroniqués :
- L’Extase des anges
- Fou de Shinjuku - Extrait vidéo
- Sex Jack
- La Vierge Violente
- Va, va deux fois vierge - Extrait Vidéo
- Viol sans raison
- Running in madness, Dying in love
- La Balle Nue
- La Saison de la terreur
- Les Anges Violés - Extrait Bande Son
- Quand l’embryon part braconner
- L’Amour derrière les murs
- Le Curriculum vitae des liaisons sexuelles
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