La Femme Insecte - 1963 - Shohei Imamura

De la campagne à la ville, Imamura filme la vie d’une femme japonaise essayant de survivre avant tout. Signe d’une époque instable, elle appartient à une famille qui n’enfante que des bâtards. Les pères restent à jamais inconnus de leurs enfants, et les femmes ne semblent pas plus perturber par ce manque. L’affection de ces enfants se retourne sur la seule figure male d’un foyer paysan, un handicapé mental doux s’imposant comme père. Mais difficile de savoir où s’arrête l’expression de son amour, est-il un père ou un mari pour ses enfants ?

Dans cette maison, les mères n’accomplissent que le minimum de leurs devoirs maternels. Elles nourrissent et logent les enfants. Elles ne se montrent jamais tendres ou proches, comme effrayées ou désintéressées des sentiments. La vie est dure et chacun doit mettre sa pâte à la tâche, il faut avant tout faire tourner le foyer. Les principaux intérêts de cette vie sont donc basiques, les paysans veulent survivre, satisfaire des besoins primaires.

Par leurs actions et paroles, les femmes se révèlent être de mauvaises exemples auprès des enfants. Elles sont rustres et peu malignes, se moquant grossièrement de tous ce qu’elles trouvent ridicules. Sans le savoir, ces femmes sont des démons. L’ironie de cette situation, c’est qu’un handicapé mental devienne la seule personne du foyer à vraiment s’intéresser aux enfants, à vouloir les aimer jusqu’à se sacrifier lui-même. Les mères sont des bonnes femmes égoïstes délaissant leurs enfants à ce père adoptif. Il est une boule d’amour, à la différence des autres hommes qui envisagent les femmes comme des objets sexuels et sans âme.

La jeune femme est partagée entre deux visions de la vie, celle du père et celle de la mère. Mais l’époque durant laquelle elle va grandir va l’amener à rejoindre la vision maternelle, oubliant progressivement le père aimant. Sa jeunesse se déroule sous l’empire japonais, elle va vivre la fierté de l’empire et assister à sa chute, tout en ayant toujours œuvré pour son maintien en tant qu’ouvrière. Avec cette époque, la jeune paysanne comprend que pour vivre, il est plus important d’avoir de l’argent que de l’amour. Elle tombe dans une logique vicieuse qui va s’empirer avec l’occupation américaine, devenant comme des milliers d’autres femmes.

La première étape de cette nouvelle vie, c’est de quitter la campagne pour Tokyo. Si elle pensait pouvoir échapper à la mentalité paysanne et ses rapports basiques à la vie, elle va se rendre compte que les habitants de la ville sont bien pires. Quand à la campagne les femmes se marient par intérêt, et seulement par intérêt, les femmes des villes vendent leurs corps aux généreux soldats américains. Elles sont assurées de gagner suffisamment d’argent pour vivre. L’innocence de la paysanne reste encore intacte, elle devient d’abord la servante d’un de ces nouveaux couples, femme japonaise et mari américain, ayant déjà une petite fille.

La jeune servante est passionnée par leurs relations charnelles, elle se permet d’écouter tout à travers la porte. C’est sa frustration qui la pousse, elle qui n’a jamais eu de chance avec les hommes. Elle ne connaît pas l’amour. Mais ici encore, l’ironie réapparaît quand l’enfant du couple meurt ébouillanté alors que la servante écoutait la jouissance des deux amants. La mort de l’enfant questionne les conséquences d’une occupation dont seule une minorité semble en profiter, au détriment des autres. Une relation égoïste qui abandonne ses enfants affamés. Plus tard, la jeune femme recroisera la mère de cet enfant, qui parait peu touchée par cette perte.

En ce Japon occupé, la détresse touche tous les esprits. À tel point que des sectes en profitent, promettant de soulager les pauvres âmes contre un abonnement quelconque. Mais par le plus grand des hasards, la jeune femme va y faire sa pire rencontre. Grâce à une connaissance, elle va intégrer un bordel et sombrer dans la prostitution. La secte lave les problèmes de conscience pendant que ces femmes règlent la frustration des mâles. À chacun son boulot.

La prostitution est une affaire en or, et très vite la jeune femme va ressembler à la maîtresse du bordel. Elle va se conformer à la même arrogance, adopter les mêmes réactions. En clair, elle perd définitivement son innocence en devenant consciemment détestable seulement par besoin d’argent dont une moitié est envoyée à sa famille. L’argent est plus que jamais au cœur des esprits, tous les rapports se fondent désormais dessus. Il n’y a plus rien d’humain. Même lors des passes, les femmes doivent jouer la comédie, elles ne peuvent jamais montrer le moindre sentiment, la moindre once d’humanité à des clients de tous les genres. La prostitution n’intéresse pas uniquement les soldats américains, c’est toute la société japonaise, à tous les niveaux qui y participe. Aussi bien des notables que de grands sportifs. Personne n’y échappe.

Cette histoire est rythmée par des films d’archives rappelant clairement l’état de la société à cette époque. Imamura montre les manifestations estudiantines, parfois violentes, elles restent un spectacle qui attire seulement des curieux quand elles ne bloquent pas les rues. La femme se désintéresse totalement de cette actualité même quand elle se retrouve aux premières loges, comme lors d’une scène de bus où elle se trouve devant une fenêtre sans regarder à travers. Et au pire, ces évènements l’empêchent de se rendre à un endroit, forçant un taxi à faire un détour. Dans ce cas, elle ne pensera pas aux problèmes politiques mais au prix du détour. Cette femme est trop enfermée sur ses intérêts personnels pour regarder l’état de sa société. La population se détourne de ces remises en question du système, rongée par un individualisme bâtard et humainement inconséquent. Il appartient sans doute à la nouvelle génération d’oser briser la malédiction, de penser au bonheur et aux évolutions nécessaires de la société.
***Bande Annonce
***Teaser
Infos
- The Insect Woman (Nippon konchuki, にっぽん昆虫記).
- Avec Emiko Aizawa, Masumi Harukawa, Sachiko Hidari… (IMDb)
- Disponibilité : DVD STA (JPNW) voir SuperHappyFun
Mots-clés : Shohei Imamura
Publié dans Cinéma Japonais


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