Le vaurien : la guerre des territoires - 1974 - Yasuzo Masumura

Plus connu pour le rôle mythique de Zatoichi qu’il portera à jamais sur ses épaules, Shintaro Katsu n’est pourtant pas l’homme d’un unique rôle. Et c’est toujours avec curiosité et plaisir qu’on peut le découvrir dans la peau d’un autre personnage, en sachant que l’homme est une valeur sûre, sa présence ne peut décevoir. Ici, pour le dernier épisode de la série Tough Guy (aka Akumyo) et sous la direction de Yasuzo Masumura, il prend les traits d’un marginal rejeté et nié par sa famille, qui s’adonne avec passion aux paris des combats de coq pour mieux dépenser ses gains du côté des femmes. Homme de vices, il est sans but ni direction, se laissant porter par le hasard. Pas question non plus de se laisser déranger, il est du genre bourrin, franc et résistant. Mais voilà, même dans sa dérive de fraîche liberté, l’homme doit constamment naviguer entre obligations et désirs, il n’arrive jamais à choisir. Le sort décide pour lui, contre lui ?

Son caractère lui permet de se faire rapidement remarquer dans une ville, l’homme est chanceux et dans les tripots, la chance est proscrite. Qu’importe sa répartie bouscule la provocation et ses poings feront le reste plus tard. Les yakuzas sont des mauvais perdants, et il va devoir apprendre à faire avec cette race là. Il n’a qu’une maigre estime de ce monde, il constate que ce sont des lâches qui sous couvert d’un pseudo code d’honneur, n’hésite pas à tabasser le passant trop joyeux car il dérange. Le yakuza se croit tout permis sur son territoire de chasse, extorquer les commerçants ou faire sa loi de la violence, tout est bon pour se faire respecter. Oui, mais Asakichi se moque de ce pouvoir illusoire, il aime à défier quiconque ose se croire supérieur. Le pire chez les yakuzas, c’est leur sens de l’intérêt. Ils sont comme des chiens, ils arrivent à détecter là où le profit se trouve, et vu la force de Asakichi le marginal il ne serait pas mal de le garder sous la main. L’homme connaît la politesse et ne peut refuser l’invitation d’un chef. C’est le début d’un cercle vicieux.

Chez lui, il va y avoir toujours ce même problème. Il sait s’affirmer mais se voit contraint d’accepter ce qu’il déteste le plus, il peut résister mais finira quand même par agir contre sa volonté. En côtoyant les yakuzas, ils pensent pouvoir s’échapper en jouant des bonnes manières et hypocrisies locales, il n’était qu’invité passager après tout. Mais si ce n’est pas ce clan, ce sera un autre qui réussira à le faire plier et à l’exploiter. Cette difficulté de choix n’est pas réservée qu’à ses affaires, son cœur doit aussi la subir. Il tombe amoureux d’une jeune femme vendue à un bordel dans laquelle il retrouve ses anciens soucis et cette volonté primordiale de gagner sa liberté, même par la mort. C’est comme son âme sœur, c’est pourquoi il veut lui offrir la liberté. C’est oublier qu’une prostituée n’est qu’esclave d’une dette, si elle tente de s’enfuir, elle sera séquestrée avant d’être tuée.

La jeune femme se laisser séduire et tombe amoureuse. Elle commence à rêver sa vie future avec Asakichi même si pour le moment elle est prisonnière. Elle met vraiment toute sa confiance entre les mains de son bien aimée. Elle l’aime un homme qu’elle ne connaît pas, qu’elle idéalise complètement. L’homme de vices ne se refait pas et se laisse tenter par des folies tant bien même qu’elles imposent un engagement. C’est fait, une fois de plus Asakichi devient prisonnier d’une volonté qui n’est plus sienne, il trahie un amour pour une relation sans lendemain. Masumura prend soin de cette jeune prostituée, il lui offre un habitat coloré par de somptueuses lumières venant éclairer les acteurs et cassant l’ambiance terne du bordel, ce qui marque parfaitement ce désir de rêve et de liberté. Ce désir indique par la même occasion la sensibilité, l’innocence de la jeune femme qui bien que vivant un quotidien atroce se montre capable d’espérer avec optimisme. Ce comportement ne sera pas le cas de toutes les prostituées que l’on croisera dans le film, dans les pires cas, les femmes seront devenues vulgaires et se plairont dans cette situation. Pour elles, il n’y a plus de prince charmant, mais une obligation de vivre, un horrible retour à la réalité. En tout cas, la jeune prostituée intéresse Masumura qui s’applique à filmer sa tragique évolution, quand la désillusion frappe, elle se retrouve seule à l’écran ou alors mise au premier plan. Tout est fait pour accentuer sa solitude et la distance qui se creuse doucement avec son espoir d’hier. Entre eux, il n’y a plus un regard, plus un mot, il n’y a qu’un malaise.

C’est d’ailleurs à ce changement d’état d’esprit général que le film aborde sa seconde partie. Dès ce passage, Asakichi commence à prendre des distances, son comportement change lentement et il devient plus pensif et plus discret. En fait, il perd ce côté rentre dedans et sa volonté de vouloir défaire toutes les provocations, il se calme et apprend de son histoire. Il voit qu’il n’est plus maître de sa vie, pris dans un cercle qui n’amène que de mauvaises conséquences. Le marginal sauvage s’est fait apprivoisé sans s’en rendre compte et est devenu ce qu’il détestait le plus, un esclave yakuza. Ses désirs se sont faits écraser par ceux des autres, par ceux d’un chef.

Par ce film, Masumura revient sur l’absurdité des yakuzas en les comparant d’entrée comme des coqs s’entretuant pour rien, ils tout aussi méprisables et insignifiants que ces bêtes. Avec le personnage de Asakichi, il nous introduit sous un envers du décor, pour démontrer à quel point les yakuzas ne font que de suivre un courant, un intérêt. Ils savent jouer avec la loi du plus fort pour en obtenir un gain ou alors pour régler un problème proprement. Les chefs yakuzas sont des hommes peu dignes de confiance qui regardent les individus comme des pions à bien placer pour ramener du profit. Ces pions leur servent à tout, aussi bien à se passer les nerfs qu’à justifier une quelconque action. Le ridicule intervient superbement vers le milieu du film où un chef classe et apparemment autoritaire se fait remettre en place par une chef âgée. Elle va imposer son avis sur une décision à prendre, et profiter d’une punition à donner pour lui montrer qu’elle n’est pas en manque de force, elle va s’acharner littéralement sur le pauvre puni pour bien prouver son sadisme.

Les chefs yakuzas exploitent les hommes et créent de toutes pièces les guerres de clans, les rivalités ne veulent rien dire, les chefs savent se mettre d’accord. D’ailleurs Masumura vient appuyer cette hypocrisie et ce manque de respect pour les hommes en mettant en parallèle la prise d’une décision sur la vie ou la mort d’un élément et le jardinage du chef, au moment où il coupe la branche en trop, la décision se fait définitive. Asakichi vient se positionner du côté des hommes de main et peut constater leur exploitation complète. En échange d’un massacre, on leur promet un territoire sans leur dire qu’un jour ils en feront dramatiquement les frais. Le yakuza se berce d’illusions, il se complait dans un rêve sans s’apercevoir qu’il n’est qu’une marionnette au service d’intérêts qui le dépasse. Il n’y a pas d’avenir à être yakuza, ce n’est pas une fin en soit. Au contraire, il vend son âme et refuse ainsi officiellement à sa liberté. C’est avec le sourire de l’espoir qu’il laisse son individualité mourir.
Infos
- Akumyo: Notorious Dragon;Turf Wars (Akumyô nawabari arashi, 悪名 縄張荒らし).
- Avec Shintaro Katsu, Joji Ai, Hiroko Isayama… (IMDb)
- Disponibilité : ???
Publié dans Cinéma Japonais

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