La femme de Seisaku - 1965 - Yasuzo Masumura

Le Japon de l’ère Meiji mène une politique expansionniste, amenant le pays à prendre les armes contre divers adversaires tels que les Russes. La fierté japonaise anime une population préparée au pire, où l’idée de patrie occupe une place importante dans tous les esprits. Cette patrie passe absolument avant tout, chaque famille est prête à faire le sacrifice d’un de ses membres en bonne santé pour lui venir en aide. Dans cette situation, les individus sont éduqués à oublier leurs sentiments pour construire une nation rayonnante.

Le bilan de cette époque, c’est l’introduction du film et son générique éparpillé tout du long. Alors qu’une jeune femme contemple la ville du haut d’une colline, seule et triste, elle se fait rejoindre par un vieil homme possessif l’a ramenant immédiatement au foyer. Le chemin retour n’existe pas, la femme se retrouve tout de suite enfermée dans une réalité sans âme. L’homme s’avère être son mari, alors que la différence d’âge faisait plutôt penser à un père. Non, cette relation est unilatérale, un vieil homme riche qui répond maladroitement à la demande de la femme. En clair, la jeunesse japonaise n’échappe pas à ses obligations. La nation veut ici lui apporter tout le confort nécessaire pour mener une bonne vie, combler sa solitude humaine. À des considérations humaines classiques, cette nation offre de l’illusion, du trop plein inutile.

La famille de cette jeune femme vit dans un quartier pauvre, et quand elle rentre, c’est à peine si son père et sa mère remarquent sa présence. Les deux sont malades, ils n’appartiennent déjà plus à ce monde. Le père est cloué au lit, il ne passera pas la nuit. Et la mère passe ses journées à prier pour son jeune fils décédé. Ils vivent dans le passé, à une époque où le père pouvait travailler sur les chantiers et la mère, profiter de ses deux enfants. La mère, étant traumatisée par la perte d’un enfant, n’a rien fait pour sauver sa fille. Vendue comme une marchandise à un vieux commerçant riche, qui chaque mois envoie de l’argent à ce couple en fin de vie. Ici aussi, la nation sait marchander la jeunesse et combler les familles.

Ce n’est qu’une fois les deux hommes morts, le père et le marchand, que les femmes pensent à déménager. En fait revenir dans leur village d’origine, retrouver leurs sources. Cette idée est celle de la mère, la vieille femme a peur de mourir dans un endroit minable. Elle préfère retrouver ses origines pour trouver la paix. Ces parents semblent appliquer la raison de la nation, un père loin du pays, une mère craignant de perdre ses racines. Et la fille ? Rien, elle reste enfermée dans sa solitude, attendant sans doute que quelqu’un fasse enfin attention à elle en tant que femme, et non objet. D’ailleurs, dans ce village, la fille et sa mère sont exclues, elles ne se mélangent pas aux autres. Ce qui est une source de rumeurs et de ragots infondés.

Ce village peut représenter le Japon, il est petit, insignifiant et respire pourtant l’arrogance. La vie des habitants, paysans pour la plupart, tourne autour des autres. C’est-à-dire qu’on les verra plus souvent parler en douce sur les rejetés ou les comportements bizarres de certains habitants que travailler. Ces habitants s’intéressent et suffisent des apparences. La fierté de ce village, c’est Seisaku, un jeune homme prometteur qui revient de son service militaire. Il symbolise le parfait soldat, reconnu par ses supérieurs et célébré par la population. Il est l’honneur même du Japon. Avec son retour, le village reprend de la vie, les paysans apprennent de ses techniques, les hommes apprennent à mieux se défendre. Tout s’organise bien mieux avec l’aide du soldat.

Quand la fierté du village tombe amoureux de la honte du village, la confusion est dans tous les esprits. Soudainement, les habitants deviennent mesquins et s’amusent à se moquer du couple. Sans le savoir, ces gens se ridiculisent et prouvent parfaitement à quel point ils sont bêtes et inhumains. Parce que le couple représente une passion intense sortant des normes de la patrie. La population connaît le sacrifice, mais pas l’amour. Lorsque le couple est ensemble, la jeune femme perd toute sa tristesse. Chez elle, il n’y a plus de frustration ou de solitude, il y a vraiment des sentiments intenses que Masumura va exploiter pour rythmer son film. Après seulement quelques minutes, l’union est tellement forte que la séparation à venir n’en sera que plus horrible, créant un vide oppressant. Masumura va aussi utiliser cette idée de vide pour de nombreux plans coupés verticalement en deux où seul l’un des deux espaces est occupé par un où plusieurs personnage. Il manque à ces plans l’autre moitié, la preuve de sentiments incomplets, d’une vie perfectible.

Le vide pousse la jeune femme dans la folie. Ne pouvant supporter de revivre une période de solitude aussi creuse, elle veut empêcher son mari de retourner à la guerre lors de son unique permission. Le héro devient à son tour un paria, victime d’un trop plein d’amour, il se retrouve aveugle. Lui qui devait renforcer les troupes impériales est contraint d’abandonner le statut de soldat parfait. Son handicape est perçu par la population comme une honte, il se fait huer et insulter. Ce même homme acclamé autrefois est désormais ignoré. Dans ce comportement agressif, les habitants agissent sans once d’humanité. Il n’y a que des idées types promulguées par la nation et ses serviteurs, les soldats. On parle de trahison, de lâcheté, les veuves sont jalouses et lui crachent dessus. Mais personne ne vient soutenir humainement Seisaku, si ce n’est un handicapé mental incapable de percevoir les valeurs nationales. Cette exception à quelque chose d’ironique, tout comme l’aveugle percevant enfin la froide réalité.

Cette épreuve renvoie Seisaku à la solitude de sa femme, toujours considérée comme une paria par le reste des habitants. Cette solitude appel le manque, la frustration d’un amour ne pouvant se réaliser. S’il éprouve d’abord de la haine vis-à-vis de sa femme, il se laissera finalement convaincre par ses sentiments et non pas par les idées préconçues d’une population grégaire. Masumura pointe l’absurdité de la logique militaire s’imposant doucement et sûrement dans les esprits. Tellement que les individus se laissent dompter par cet ensemble de valeurs sous peine d’être rejeté de la bonne société, même campagnarde. C’est une logique qui ne tient pas compte des émotions humaines, qui rationalisent tout sous l’angle réducteur de l’honneur et de la fierté. L’amour, l’amitié ou le respect n’existent pas, au mieux cela sert de masques aux hypocrites souhaitant profiter des biens des autres, comme ces hommes qui en profitent pour se bourrer gratuitement lors des départs pour la guerre. Cette société est égoïste et inhumaine, regroupant les gens dans leur solitude inavouée.
Publié dans Cinéma Japonais



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