Hideo Gosha : un petit maître japonais

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Hideo Gosha (五社英雄)
Hideo Gosha : un petit maître japonais
Première partie (1963 – 1978)

Le premier plan que filme Hideo Gosha, c’est une flaque de boue dans laquelle le pied d’un homme vient s’enfoncer. Un homme ? Non, un samouraï. Le réalisateur annonce d’emblée son intention de malmener, de traîner l’humanité et ses glorieux symboles dans la boue, dès son premier plan. Plus précisément, Hideo Gosha s’intéresse aux individus ruinés moralement par ces mythes désormais vidés de leur substance. Il s’agit de briser l’hypocrisie d’un groupe se complaisant dans une succession de symboles morts, un groupe empêchant l’individu de tendre vers sa liberté.

Les Trois Samouraïs Hors-la-loi - Samouraï boueux
Samouraï boueux

Le groupe (ou caste) représente une sphère régie par un masque de valeurs toutes puissantes (honneur, respect, sens du sacrifice…) venant conditionner la morale des individus. Au sein d’un groupe, les hommes vont devoir se soumettre à un comportement bien défini et appliquer avec rigueur des devoirs, ils sont comme des marionnettes. Pourtant les failles, les mensonges et les abus de ce système sont apparents pour beaucoup, comme pour les paysans des Trois Samouraïs Hors-la-loi, qui critiquent ouvertement l’injustice dont ils sont victimes. Mais si la critique existe, la majorité des individus n’osera jamais aller jusqu’au bout de ses idées, trouvant finalement l’injustice plus intéressante que la liberté et ses responsabilités. Au final, la stabilité du groupe est sauvée, le cycle peut continuer.

Sword of the beast - Vers la liberté
Vers la liberté

L’individu libre

Sauf, pour certains hommes, sorte d’électrons libres, qui arrivent à s’échapper de l’emprise du groupe. Chez Gosha ces individus sont ceux qui ont été atteint et sali jusque dans leur morale, leur être. Ils éprouvent un profond désir de retrouver leur pureté morale, de s’affranchir des devoirs d’un groupe en perdition. Cette volonté est tellement forte qu’elle peut permettre la réunion de différents individus, détruisant pour l’occasion les barrières sociales (voir Trois Samouraïs Hors-la-loi). Le rapport entre ces individus (libérés) démontre un grand respect et un sens de l’honneur entre eux, dans l’idée ils sont frères. Par ce genre d’aspiration, Gosha rejette en bloc un groupe fier de sa médiocrité, et offre la liberté et la sagesse à ces marginaux conscients.

Tenchu - Hitokiri - En prison
En prison

Évolution du samouraï

Et les mythes alors ? C’est en détournant les symboles que le réalisateur parvient se tourner du côté de la liberté. Avec chaque figure (samouraï, yakuza), Hideo Gosha y traduit la faillite de l’idéal du groupe. À commencer par le samouraï, mythe phare de ces années 60. Tout débute par les Trois Samouraïs Hors-la-loi et son samouraï marchant en sandalettes pourries dans la boue, écrasant ainsi l’image héroïque et glorieuse du mythe. Comme dans Le sabre de la bête avec son samouraï ouvertement lâche et bestial. Gosha va exploiter toutes les facettes de cette figure, allant même jusqu’à la transformer physiquement à partir de Samouraï Sans Honneur et son rônin – samouraï sans maître – devenu borgne et manchot à la suite d’une trahison organisée par son clan (le groupe protège ses intérêts).

Le jumeau antagoniste de ce personnage est le rônin principal de Goyokin, un homme totalement détruit, c’est un condensé de nihilisme à tous niveaux, aussi bien physiquement que moralement. L’homme est pessimiste et ne croit plus en rien, il deviendra même un clown-samouraï de foire, étalant son savoir-faire devant des foules de curieux (comme dans le western Coups de feu dans la Sierra de Peckinpah). Avec Goyokin, la figure du samouraï est morte, il n’y plus de croyance, plus d’intérêt apporté à la voie du guerrier, le sabre autrefois considéré comme le prolongement de l’âme devient une antiquité sans valeurs. Hideo Gosha parvient tout de même à dépasser ce stade avec Hitokiri, film somme décomplexé dans lequel être samouraï représente juste une promesse d’élévation sociale, où l’honneur n’est plus qu’une mascarade, où tuer n’est plus qu’assassiner (au nom de l’empereur !) pour enjeux politiques… D’ailleurs, le personnage principal n’est qu’un assassin manipulé, une brute campagnarde, demeurée et grotesque qui pleure !

Peu à peu, Hideo Gosha enfonce le mythe, il le pousse jusque dans ses derniers retranchement d’absurdité pour faire apparaître l’état d’une société et de ses groupes (entre tradition et modernité bâtarde). Comment un homme d’honneur peut-il finir par sombrer dans le nihilisme total si ce n’est parce que le groupe lui-même n’a déjà plus de croyance ? Quelle est la différence entre cet individu et le reste ? Sa volonté de rédemption, de trouver une paix morale et sa liberté. Chaque personnage cité plus haut parviendra à atteindre d’une façon ou d’une autre cet état de sagesse.

Les Loups - Frères ennemis
Frères ennemis

Le Yakuza

Avec le samouraï, le réalisateur a pu travailler sur les différents aspects d’un mythe et de son individualisme en devenir. Il va ensuite adapter cette approche travaillée sur la figure du yakuza en se plaçant sur la continuité de ses précédents films. Il aborde le monde des yakuzas avec Les Loups en y appliquant le désenchantement de Hitokiri, avec une énorme part de mélancolie en plus. Ici, il n’y a plus de yakuzas honorables, plus qu’une meute de loups sauvages et sans valeurs dont un homme se distingue. Ce même yakuza ayant donné quelques années de sa vie pour un clan incapable de reconnaître son don. Plus que jamais, le groupe respire l’hypocrisie face à un individu calme, fatigué et presque lassé par tous ces jeux de clans. À partir de ce film, les individus en marge ont atteint une certaine maturité, capable de prendre plus de distance face au groupe, même si l’issue ne peut que se faire dans la violence. Comme s’il fallait marquer profondément dans la chair des hommes ce rejet, cette distance.

Après ces sommets, Hideo Gosha retourne cette approche. Avec Quartier Violent, c’est un ex-yakuza libéré de ses contraintes qui va devoir réaffronter le groupe. Après plusieurs années de tranquillité (ou presque), l’homme d’un autre temps se retrouve face à un nouvel état d’esprit, impitoyable mais toujours aussi périmé. Cette habituelle opposition va être exploiter dans le cadre d’une relation amicale entre cet ancien yakuza et une de ses connaissances devenue puissante (avec entre autres un duel de trous de cigarettes !). Autrement dit, les groupes existent toujours, ils se battent entre eux, mais la lutte est vaine car l’importance de la finalité dépasse de loin le cadre nombriliste du pouvoir, il s’agit de l’argent. La liberté vient de là, et uniquement de là.

Kiba, l'Enfer des sabres - Kiba, le samouraï loup
Kiba, le samouraï loup

Montée d’individualisme

Quoiqu’il fasse, Hideo Gosha apporte un regard nihiliste sans complaisance sur ces “mythes”, reflets de leurs époques successives. La réponse à cette impasse vient d’un individualisme affirmé, la volonté de certains à tendre vers une liberté personnelle. Si au début, ce choix revient à rejeter l’idéal hypocrite d’un groupe, l’individualisme va bientôt se répandre ouvertement à toute la société. Les individus qui autrefois se masquaient derrière des valeurs et des mythes pour mieux manipuler, finissent par se dévoiler ouvertement, devenant ainsi l’opposé parfait des individus libres. Ils sont toujours aussi vils et mesquins, sans idée d’honneur, rien qu’un désir d’enrichissement et de pouvoir. Que deviennent les mythes ? Ils meurent entre eux, tout comme les groupes (voir Bandit contre Samouraïs). L’heure est aux duels invisibles, plus aux massacres.

*** En savoir plus :
1974 – Quartier Violent
1971 – Les Loups [OST]
1969 – Hitokiri (Puni Par Le Ciel) [OST - Extrait OST - Analyse d'une séquence]
1969 – Goyokin [OST - Extrait OST - Analyse d'une séquence]
1966 – Samouraï Sans Honneur
1966 – Kiba, L’Enfer des Sabres
1966 – Kiba, le Loup Enragé
1966 – Le Sang du Damné [OST]
1965 – Le Sabre de la Bête [Vidéos]
1964 – Trois Samouraïs Hors-la-loi

Dernière modification le 18/01/2008


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{ 4 comments… read them below or add one }

1 Michael July 8, 2008 at 8:01 pm

“Peut être que par sous estimé je voulais aussi dire, car je suis un véritable admirateur de ce film, que bien souvent il ne se retrouve pas dans le top 5 de son auteur ni même des admirateurs de polars japonais;”

Nakadai> Selon toi, quel est le top 5 des admirateurs de Gosha ? (et quel est le tien ?)

(j’ai l’impression que les films de Gosha sont soient sous-estimés, soit surestimés – débat inside – quelle chance !)

Reply

2 NAKADAI July 9, 2008 at 7:22 am

OK MICHAEL:
A Mon avis le top 5 des admirateurs de Gosha avec qui j’ai pu discuté et il y en a!
Sans ordre précis/

3 SAMOURAIS HORS LA LOI
GOYOKIN
TENCHU
PORTRAIT D’UN CRIMINEL
BANDITS CONTRE SAMOURAIS

Le mien serait plutôt:

TENCHU
HUNTER IN THE DARK
LE SANG DU DAMNE/GOYOKIN
LE SABRE DE LA BETE
ONIMASA(LA PROIE DE L’HOMME)

Si tu remarques bien mes préférés sont surtout avec le grand Tatsuya.
Mais tu as raison il y a souvent un grand débat autour des films de Gosha.

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3 Michael July 9, 2008 at 8:29 pm

En regardant un peu les réactions autour du net, j’ai remarqué que les films préférés à revenir le plus souvent sont Goyokin & Trois samouraïs.

Au niveau de sa 1ère période (plus connue, plus vue ?) :
- Le Sabre de la bête, considéré comme une déception (souffre comparaison avec Trois Samouraïs)
- Sang du damné est une énorme surprise
- les Kiba sympas sans plus
- Samouraï sans honneur très moyen
- Hitokiri est globalement apprécié (souffre comparaison avec Goyokin)
- Les Loups, inconnu sauf par 1000 fans encore sous le choc.
- Quartier violent, moyen.

J’ai noté moins de réaction pour le reste de sa filmo…

Évidemment, en sachant que Gosha n’est pas reconnu à un large niveau critique (est-ce vraiment important ? Je crois pas à notre époque), tu peux voir que Le Sang du damné a quand même une bonne place comparé par exemple à Tange Sazen (que je considère comme l’un de ses 3 meilleurs, en plus d’être l’étape déterminante vers Hitokiri).

De toute façon, même un Gosha moyen reste excellent !

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4 NAKADAI July 10, 2008 at 6:55 am

Exact Michael…Ce qu’il y a de bien avec Gosha c’est que ces films peuvent être cérébral ou politique mais il n’oublie jamais le côté entertainment et inversement. Concernant Le sabre de la bête, je pense que le plus gros défaut du film réside peut être dans deux choses/Le casting car même si Mikijiro Hira est très bon dans son rôle de ronin ayant perdu toutes ses illusions sur la vie et les gens, il n’y a pas de grands second rôles autour de lui comme il peu y avoir dans les autres/Tetsuro tamba ou Isao Matsuyagi(notre cher Kiba et un de mes chouchous).De plus avec toute l’estime que j’ai pour Hira ce n’est pas Nakadai; De plus je pense qu’il manque réellement le côté subversif nécessaire à tout chambara de cette période/En gros Gosha est peut être trop sage sur ce film; Mais néanmoins l’ambiance solennelle du film me plaît énormément;Pour le reste de sa filmo et surtout après l’énorme Hunter in the dark,Gosha se tourne plus sur les drames féminins ou gravitent zegen et yakuza. Néanmoins durant les dix dernières années de 1982 à 1992 Gosha a pour moi fait deux sublimes films / La proie de l’homme et Kagero; Concernant Samourai sans honneur, je suis absolument d’accord avec toi c’est un très bon film et tout les travellings sont remarqueblement réalisé et on sent déja tout le style Gosha à venir…

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