L’Amour derrière les murs - 1965 - Koji Wakamatsu

Wakamatsu brise l’apparent calme d’un quartier résidentiel japonais type, avec ses immeubles sans fin dans lesquels vivent des gens confinés. Comme des rats, les habitants sont prisonniers de ces tours en béton et sans vie. En bas, les rues sont presque désertes, à l’exception de quelques mères sortant leurs enfants à l’heure du goûter et discutant entre elles. Au coeur de ces bâtiments, la situation est identique. Il n’y a pas un réel voisinage ou une entraide chaleureuse entre ces habitants, juste une attitude de façade avec la politesse. Pourtant cet individualisme masque la frustration et la solitude de certains habitants, un constat tragique pour des quartiers où les gens vivent les uns sur les autres.

Dans l’un de ces immeubles, une femme trompe son mari lors de ses nombreuses absences. Elle vit une relation intense avec son amant, il est la drogue qui lui permet de survivre enfermée dans son appartement. Pendant leurs relations charnelles, ils quittent la réalité et son actualité troublée, comblant les trous sentimentaux que cette société d’après-guerre demeure incapable à résoudre. Chacun d’eux est blessé, la femme doit vivre au foyer et s’occuper des tâches ménagères sans jamais être vraiment remarqué par un mari qui trop occupé à travailler pour le bien de son pays. L’amant porte ses blessures sur son corps, sans doute ancien soldat, il a réussi à se reconvertir et trouver un travail respectable mais garde à jamais sur lui les séquelles d’un engagement obligatoire pour le bien de sa patrie.

À l’étage au-dessus, il y a une femme seule qui s’efforce de rentrer en contact avec ses voisins. Ses méthodes sont un peu maladroites mais l’envie de discuter et de partager un moment avec une autre personne semble logique. Alors elle fait volontairement tomber son linge, et attend que sa voisine du dessous vienne gentiment lui rapporter. Quelqu’un sonne à la porte, et la femme toute curieuse ouvre la porte avec le sourire en remerciant le geste et s’excusant pour la gêne. Sans en rester à ce stade de façade, elle tente de rebondir pour ouvrir enfin un éventuel dialogue. Elle propose à sa voisine de venir boire un verre en guise d’excuse, mais rien n’y fait le contact ne se fait pas. Tant pis, elle réessaye en partant à la charge quelques minutes plus tard. Encore une fois, l’excuse du linge, et encore une fois un beau vent dans les dents malgré sa tentative de parler lingerie sexy. Entre ces femmes, rien ne se passe, c’est triste.

Dans un immeuble voisin, un jeune étudiant obsédé par les femmes accumule les revues avec photos coquines et profite de sa gymne quotidienne de sa soeur pour regarder ses formes. Toujours dans la frustration, il s’essaye à l’espionnage avec dans l’idée d’observer un couple en pleine action. Sa méthode est discrète, il ne se fait repérer ni par sa famille, ni par ses voisins. En fait, il fait semblant d’étudier et quand il n’y a personne autour, il sort sa longue-vue et guette par la fenêtre de son bureau. Lorsqu’une personne arrive dans l’appartement, il range rapidement son objet et se remet à travailler. De même avec ses revues.

Pour ces trois exemples, la vie de famille est inexistante. Ils ont beau être plusieurs réunis dans une même pièce, le sentiment de solitude persiste. Comme quand la femme et son mari reçoivent une amie, ils ont beau plaisanter entre eux notamment sur la distance qui existence entre l’homme et sa femme, le problème demeure. Et la pauvre femme s’arrête progressivement de rigoler en songeant à l’horrible réalité. D’ailleurs, au début de scène elle s’approche doucement de son mari, mais lui trop occupé la repousse. Dans sa solitude, la femme embarque une bouteille d’alcool qu’elle décapsule comme pour faire apparaître clairement son sentiment. Rien à faire, les aveugles rigolent toujours.

Chez l’étudiant, la famille ne partage rien. Chaque membre est occupé à ses affaires, le père se repose, la mère travaille et la fille est dehors. Le fils fait figure de gêneur, il se montre plutôt désagréable avec sa famille et n’hésite pas à casser des moments intimes pour rappeler sa présence. Personne ne semble vraiment s’intéresser à lui, étudier lui permet presque d’établir une frontière avec le reste du monde. Tant qu’on le voit travailler, tout parait bien aller. Mais dans ces immeubles, le véritable intrus se nomme télévision. C’est vers cet objet que se tourne toute l’attention des hommes. La télé fait office de membre à part entière de ses familles, on l’allume, on mange et on discute devant sans jamais enlever le son. Il y a toujours quelque chose à regarder, un film ou une information. Chez la femme célibataire, l’objet apporte artificiellement de la vie dans son espace trop vide.

Pourtant, la TV n’est pas l’unique source d’information. Les journaux ont encore une place importante, et eux aussi viennent capter l’attention des hommes. Le soir venu, alors qu’il est l’heure de dormir, le mari préfère lire son journal plutôt que de s’intéresser à sa femme qui attend comme une poire que quelque chose se passe. Elle est reléguée au statut d’objet que l’homme caresse tout en lisant son torchon d’informations. Il faut qu’elle s’énerve un peu pour réveiller son mari, sans toutefois obtenir grand chose de lui. L’étudiant exploite les journaux pour cacher ses revues coquines, une façon maligne de paraître toujours en alerte sur l’actualité, ça fait très sérieux. Et de quoi parlent ces journaux ? Des faits divers terribles ou les évènements importants, mais tout cela demeure sur du papier. C’est des problèmes trop lointains pour atteindre les habitants de ces blocos staliniens.

Koji Wakamatsu met facilement en relation les divers personnages, surtout l’étudiant et la femme mariée. Le montage est tellement fluide qu’à plusieurs reprises on passe d’un cas à l’autre sans qu’il y ait une grande différence, laissant quelques secondes d’intrigues entre ces transitions. La frustration de l’un rejoint la solitude de l’autre. D’ailleurs, Wakamatsu met en scène la fin des relations charnelles sous forme de métaphore. Il fait appel à un robinet ouvert à fond ou encore un verre de lait renversé. Un exemple qui intervient alors que l’étudiant guette la femme mariée avec son amant, trop excité par ce qu’il voit, il renverse son verre de lait. Le temps de voir l’état des dégâts et de retourner à la scène, le couple a terminé.

Le film se compose comme une observation en profondeur des hommes coincés derrière les murs. L’idée d’observer et de s’introduire dans des segments de vie est répétée à plusieurs reprises. Il y a toujours une intrusion quelconque pour mettre un terme à une action, et pas seulement pour l’étudiant voyeur. Une voisine qui vient sonner ou encore une aiguille qui pénètre la peau voire même le portrait de Staline, la sphère du privée ne parvient pas totalement à se couper du reste du monde. Même les appartements ne sont pas à l’abri d’un regard extérieur de par leurs fenêtres, ce qui donne un sentiment de surveillance permanente.

Personne n’est vraiment libre d’agir. C’est peut-être l’origine de la frustration de l’étudiant qui n’est plus qu’un voyeur, il n’appartient plus à l’action, il regarde et savoure. Chez ce personnage, il y a une violence, une rage intérieure d’arriver à exister aux yeux de tous. En fait, de se faire entendre dans cette société où l’individualisme est grandissant. Il n’arrivera même pas à violer sa soeur, comme impuissant devant l’objet de son désir. Il devient timide, comme bloqué par quelque chose puis explose de folie pour faire du mal. L’étudiant a le même problème avec la femme mariée. Il est tellement dans un état d’abandon et de solitude extrême, qu’il ne connaît plus rien. Quand il doit agir, non seulement il se montre violent et primitif, mais il y a une volonté de tuer les symboles de son désir. Pouvoir s’affranchir des contraintes de cette société, mettre un terme aux rêves tendus par ce système. Un mal-être qui terminera comme une simple anecdote dans la page d’un quotidien, un acte vain et sans conséquences, tout de suite rationalisé par les médias montant. La solitude n’est pas un problème, c’est juste une information comme une autre.
***Extraits
Publié dans Cinéma Japonais

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