Le Vaurien - 1968 - Toshio Masuda

Le Vaurien - 1968 - Toshio Masuda

Figure incontournable du yakuza libre, le Vagabond de Tokyo autrement dit l’acteur Tetsuya Watari range ses costumes colorés et son célèbre hymne tant siffloté pour revêtir un blouson noir type de voyou allant de pair avec la mentalité de chien errant d’un homme dont l’existence ne cesse de dévoiler des difficultés quotidiennes. Ici nul besoin de porter un pistolet et de se lancer des défis complètement fous dans une situation délicate, du genre jeter son arme à plusieurs mètres pour ensuite aller la récupérer sans se faire trouer par la bande de yakuzas énervés jusqu’à l’os. Non, au contraire.

Le Vaurien - 1968 - Toshio Masuda

Enfance dramatique, perte d’une mère puis d’une petite sœur, Goro s’est très vite retrouvé livré à lui-même sans avoir la moindre possibilité de trouver de l’aide. Il connaît l’errance mais aussi la maison de correction pour s’en être échappé aux côtés d’un frère. Sans qualification, ni famille, il n’y avait que la rue pour l’accueillir et l’élever selon des règles difficiles. Ainsi devenir un yakuza est l’assurance d’appartenir à un groupe défini, une sorte de famille qui doit passer avant toutes les autres priorités, personnelles ou non, le clan prime sur tout. Mais Goro va faire l’expérience de la faillite de cette image idéalisée du monde des yakuzas, il va prendre conscience du piège que cela représente, partager entre ses désirs et les impératifs d’un clan qui utilise les hommes pour son propre profit.

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En héritant du rôle de Goro le tueur, Tetsuya Watari, incarne un homme qui s’est construit une réputation tout seul, simplement aidé par son courage et son poignard, l’arme blanche fait encore des émules. Mais si le comportement n’est plus aussi exubérant voire totalement délirant qu’un Vagabond, il reste tout de même plusieurs similarités à l’exemple d’hommes cherchant à suivre leur propre chemin, en dehors de la logique du clan. Autour d’eux, il y a aussi le constat identique d’une société se niant, les yakuzas ne connaissent plus l’honneur, le respect, ils ne sont plus qu’une bande de salariés au service d’une quelconque prospérité. Les hommes et leurs sentiments ne comptent pas.

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Portant son blouson noir avec à la ceinture un fidèle poignard, Goro se cherche une situation depuis toujours, déjà enfant il était chargé d’une responsabilité lourde, s’occuper d’une petite sœur en l’absence d’une mère vendant son corps. En clair, il n’a pas vraiment eu d’enfance, s’adonner à des jeux, rigoler avec d’autres, il n’y avait que l’errance et l’instabilité qui l’accompagne. Être yakuza est une apparente opportunité pour construire enfin ses rêves, mais même s’il se soumet à la rigueur illusoire de ce petit monde, il n’en garde pas moins sa volonté de réelle liberté, pouvoir sourire ou faire confiance quand quelque frappe à sa porte et non pas devoir paniquer et attraper rapidement une arme pour éventuellement se défendre. D’ailleurs dans cette idée, il est important de rappeler qu’au sein du clan il n’est qu’un membre au service d’un chef, l’homme n’existe pas.

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En tout cas, le premier plan sur son visage laisse comprendre qu’il n’y a pas une totale satisfaction même s’il se prête au jeu, il va suffire d’une phrase ou d’un geste apparemment anodin pour venir détruire définitivement cette idée et cet espoir temporaire de finalité chez les yakuzas. Pourtant en y regardant de plus près, Goro s’est fait une belle réputation dans le milieu, il est devenu LE Goro le tueur, une figure que les plus jeunes rêvent de pouvoir rencontrer un jour et un joker pour le clan, dans le film on entendra même dire que l’homme vaut mille fois un pistolet ! Combien d’individus se seraient complait dans une situation pareille, n’y voyant que l’honneur et le respect de tous ?

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Poignardé un frère, se faire insulter d’assassin, et trois années de prison aideront grandement Goro à se remettre en cause, se réorienter comme il l’entend en s’éloignant au mieux de la sphère des yakuzas. Avec ce petit recul, ce monde qui autrefois imposait le respect dévoile enfin sa réalité. D’abord, il n’y a pas d’intérêt apporté aux membres qui ont sacrifié quelques années pour le clan, à la sortie, le plus souvent il n’y a que le garde surveillant, pas de visage connu. Le clan oublie facilement et sans éprouver le moindre remords, de toute façon la morale est belle et bien morte. Ensuite parce que les valeurs véhiculées par ce monde contraignent chaque homme dans un moule, devoir sacrifier sa personnalité et sa liberté pour la réputation d’un chef corrompu. L’exemple le plus marquant c’est les deux frères de sang qui ne peuvent être vus ensemble du fait qu’ils appartiennent à des clans opposés, ils deviennent par conséquent des ennemis, l’amour familiale passe au second plan, écrasé par cette contrainte ridicule. La confiance n’est même plus possible entre eux, derrière certaines idées il y a l’ombre du clan qui plane doucement.

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Le milieu étouffe plus qu’il n’apporte concrètement aux hommes. C’est par rapport à ces situations, parfois désastreuses et tragiques dans leurs conséquences, que Goro commence à s’éloigner de ce milieu, devenant un élément extérieur mais perturbateur, toujours prêt à faire valoir sa vision et à ne pas se laisser faire. Il devient d’une certaine façon un yakuza libre capable de s’exprimer enfin comme il le veut sans avoir de compte à rendre, il se démarque de la troupe de loups, homme solitaire en marge d’une hypocrisie bien rôdée où tout le monde se moque de l’honneur ou d’une phalange coupée. Pour Goro, le chemin de la liberté c’est d’abord être en phase avec sa conscience en dialoguant, mais c’est surtout se balader sans véritable but dans les petites rues de Tokyo, arpenter ces coins déserts dès l’aube et profiter d’une ville calme, en solitaire.

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En sortant de prison, Goro se retrouve donc seul, sa femme n’a pas su l’attendre et s’est remariée, il n’est plus qu’une réputation collé à son esprit las. Mais par hasard, il va faire la rencontre d’une jeune femme qui lui rappelle étrangement sa petite sœur, manière simple de lui redonner l’espoir d’une famille, le sortir de son quotidien morose et violent de pauvre yakuza abandonné. À côté de cette jeune femme un peu trop attachée à sa personne, il fait la rencontre avec un jeune yakuza, devenant très rapidement un camarade proche. Goro a tendance à se comporter comme un grand frère vis-à-vis du plus petit qui s’enlise aveuglement dans une sale situation, il y a le désir de lui ouvrir les yeux sur un horizon plus intéressant à tous les niveaux. Lui permettre de pouvoir enfin vivre et d’arriver à suivre ses envies sans jamais dépendre ni de la mauvaise réputation des yakuzas auprès du reste de la population, ni des ordres ou des valeurs propres à ce monde.

Le Vaurien - 1968 - Toshio Masuda

Avec ce propos simple exploitant la désillusion d’un yakuza, le réalisateur nous livre une explosion visuelle, l’ensemble demeure somptueusement coloré, sans limite au niveau des teintes. Il ne s’agit pas non plus d’un résultat à l’allure Suzukienne, ici les couleurs sont plus discrètes, plus fondues dans le reste de l’environnement mais font tout de même mouche, posant une ambiance aidé par une musique variée allant du jazz à la chanson romantique. D’ailleurs le film suit assez bien cette variation de ton en nous offrant des passages relâchés avec des pointes d’humour pour ensuite s’intéresser à une scène plus dramatique où la violence peut atteindre son apogée.
Et le réalisateur ne se privera pas pour tourner quelques combats, il y a aussi bien un raid armé avec camion défonçant la façade du Q.G d’un clan qu’un combat où Goro se retrouve seul avec sa lame face à tout un clan, poignardant sans retenue les hommes sous une grosse averse.

Le Vaurien - 1968 - Toshio Masuda

Alors que les valeurs traditionnelles luttent pour survivre, seules contre tous, la modernité n’arrange rien et détruit intentionnellement les hommes qui se combattent entre eux sans raison honorable et en oubliant volontairement certains accords, hypocrisie, mensonge et pouvoir deviennent les maîtres mots des yakuzas. Rien d’étonnant à voir des hommes mourir dans l’indifférence presque générale, dans un terrain boueux, symbole parfait de la porcherie humaine qu’est devenu le monde des yakuzas.

***Extrait

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Posted on 31 July 2007
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In Cinéma Japonais
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