Interview de Koji Wakamatsu

Interview de Koji Wakamatsu

Retranscription des scans du Sex Star System n°14 (1976)

Un seul film diffusé en France («Les Six épouses de Ching»), un autre y étant interdit («Les Anges Violés»), un troisième y demeurant en instance de distribution («Sex Jack») : on connaît trop mal Wakamatsu en France. Aussi malgré le dossier que «S.S.S.» lui a consacré dans son numéro 6, n’avons nous pas hésité à le rencontrer, lorsqu’il vint à Paris superviser avec Oshima le montage et le sous-titrage du dernier film de celui-ci (”L’empire des sens”). Rappelons qu’un utile entretien avec Wakamatsu, ainsi qu’une filmo (que nous corrigeons et complétons ici) sont parus en 1970 dans le numéro 21 du défunt «Midi-Minuit Fantastique»

JP-B :Vous avez raconté qu’avant de faire du cinéma, vous étiez gangster. Pourquoi avoir renoncé au banditisme pour faire des films ?
Wakamatsu : Un jour j’ai été arrêté et jeté en prison. J’ai alors découvert comment l’autorité du pouvoir s’exerçait de façon répressive et brutale, et j’ai décidé de dénoncer ces abus en les montrant dans des livres ou des films. J’ai choisi le cinéma.

Tous vos films sont à la fois érotiques et politiques. Pensez-vous qu’une prise de conscience politique aille systématiquement de pair avec un certain comportement érotique ?
Quand j’ai eu la possibilité de réaliser des films, j’étais libre de filmer ce que je voulais, à condition d’y multiplier les scènes de sexe. C’est donc par stratégie que j’ai commencé à faire de l’érotisme, pour pouvoir faire des films auxquels je tenais. Même chose pour la violence. Et puis, assez vite, je me suis aperçu que l’érotisme était nécessaire pour développer mon discours politique et ce qui n’avait d’abord été qu’une obligation m’est devenu utile. Je suis ainsi devenu le premier cinéaste Japonais spécialisé dans l’érotisme.

Comment s’effectue le financement de vos films ?
Pour la plupart, mes premiers films sont des travaux de commande, commandités par des distributeurs spécialisés. J’étais leur employé pour mettre ces films en scène. C’est à partir de «L’amour derrière les murs», en 1965, un film qui a fait un gros scandale au Festival de Berlin, que je suis devenu mon propre producteur, afin d’être totalement libre.

Travaillez-vous d’abord d’après un script très élaboré, ou improvisez-vous durant le tournage ?
J’établis toujours un découpage très précis, mais je change beaucoup de chose au tournage. Ce n’est pas tout à fait de l’improvisation, mais il y a une part.

Quelles sont vos relations entre votre vie politique et la politique de vos films ?
Si mes films sont politiques, c’est parce que je ne me décide pas à aller moi-même lancer des grenades. C’est par le cinéma que je tente d’avoir, malgré tout, une action politique, en montrant au spectateur que le pouvoir lui appuie, en permanence, un couteau contre la gorge. Par ailleurs, j’ai été très influencé par Masao Adachi, qui a collaboré au scénario de beaucoup de mes films, et qui était bien plus politisé que moi avant 1968.

Violated Angels (1967)Sex Jack (1970)

Comment choisissez-vous vos comédiennes ?
Je suis assez difficilement enthousiasmé par une femme. Votre question m’embarrasse… J’aime les femmes qui ont une grande expérience, à la fois physique et intellectuelle, et mes préférences personnelles vont vers les femmes un peu mûres. je n’ai jamais trouvé l’actrice idéale à mes yeux, du moins pas encore. Je me contente d’utiliser des comédiennes qui ne partagent pas du tout mes idées, et je le regrette.

Pensez-vous à la censure sur le plateau ou au tournage ?
Oui !

Vous arrive-t-il de faire plusieurs versions d’un film, par exemple de faire des scènes hard pour l’exportation, puisque le porno est interdit au Japon ?
Non. Il est dans mes intentions de faire prochainement des séquences pornographiques, mais je n’en ai pas encore réalisé.

D’après vos films, vous semblez considérer que la violence et le sexe s’accordent volontiers…
Je n’ai aucune théorie précise sur ce qui unit la violence et le sexe, et je n’y pense pas lorsque je tourne. C’est de façon spontanée, instinctive, que je les mêle. Par exemple, je me réveille un matin, j’imagine une séquence sans la préméditer, et, dans le film, cette séquence sera à la fois violente et érotique.

L’un de vos derniers films «History of Japanese Torture», nous semble particulièrement prometteur !
Le premier volet du film se situe à l’époque où les chrétiens étaient traqués et torturés. le second se passe vers 1920, quand les communistes étaient persécutés. Le troisième raconte les incroyables tortures que les Japonais faisaient subir aux Chinois, durant la guerre sino-japonaise, et le quatrième parle de la torture aujourd’hui.

Que pensez-vous d’un cinéaste «commercial» comme Teruo Ishii ?
Je ne m’intéresse pas énormément aux films des autres !

Hika (1971)

Dans «Sex Jack» vous paraissez dénoncer une fausse libération sexuelle, débouchant vers de nouvelles contraintes, vers un nouveau fascisme…
Il est évident que les personnages de «Sex Jack» sont sexuellement aliénés, et que leur liberté est illusoire, mais ce n’est pas le propos du film. J’ai surtout voulu montrer le processus selon lequel les espions du pouvoir s’infiltrent toujours au sein des mouvements révolutionnaires.

Nous avons vu «Black Narcissus of Desire» en Belgique, sous le titre «Love Robots»…
Ah ? J’ai vendu le film aux États-Unis, mais à aucun pays Européen ! Vous avez dû voir une copie pirate.

Il s’agissait effectivement d’une copie doublée en anglais. C’est un film de science-fiction érotique. En avez-vous fait d’autres ?
Mon intention était de montrer que le pouvoir nous a tous transformés en robots, mais le film était davantage une parabole politique qu’une oeuvre de science-fiction. Je n’ai fait aucun autre film qui puisse se rattacher à celle-ci… Je ne m’y intéresse pas beaucoup… Pas encore !

Quelle est la situation actuelle des cinéastes japonais indépendants ?
Il n’y a plus d’indépendants au sens où je l’ai été. Le cinéma japonais est en période de crise, et un indépendant ne trouve pas de distributeur pour ses films, s’il parvient à en faire. Je ne vois guère qu’Oshima ou Ogawa et Shimoto qui font d’excellents documentaires…

Que pensez-vous du cas de Tatsumi Kumashiro ?
J’ai vu peu de ses bandes, mais j’ai beaucoup aimé «World Of Geisha» qu’il considère comme un de ses meilleurs. le but de Kumashiro n’est pas d’analyser sexuellement la politique, mais plutôt de montrer la condition sexuelle féminine.

New Jack & Betty (1971, Isao Okishima)Gomon Hyakunenshi (1975, Koji Wakamatsu)

Dans certains films, vous utilisez le scope, ou le passage du noir et blanc à la couleur, comme des éléments dramatiques.
Tous les films japonais étant en scope, les miens doivent l’être aussi, pour des raisons commerciales. Le mélange du noir et blanc de la couleur m’est imposé, lui, par le distributeur qui finançait mes films. Il n’avait pas assez d’argent pour faire tout en couleur, mais demandait qu’elle soit utilisée pour quelques scènes. Comme ça, sur la publicité, il pouvait annoncer des films en couleur ! C’était ensuite l’affaire du réalisateur, pour choisir judicieusement les séquences à traiter en couleur.

Vous faites beaucoup de films chaque année : vous devez tourner très vite ?
Oui, et mon tournage le plus rapide a été «Les Anges Violés» que j’ai fait en trois jours. Mais maintenant, je ne fais plus que quatre ou cinq films par an.

Vos budgets sont plus importants qu’avant ?
Ils sont encore plus réduits ! J’ai tourné «History of Japanese Torture» en cinq jours.

Si vous ne travaillez pas pour de grandes compagnies, est-ce pour éviter qu’elles vous récupèrent ?
Un cinéaste comme Suzuki, dont j’aime beaucoup les films et que j’aime aussi personnellement, travaille pour les grands studios par obligation : de façon indépendante, il ne parviendrait pas à tourner… J’ai travaillé indirectement pour une compagnie importante, qui a distribué les «Six épouses de Ching», c’est tout. J’ai une réputation bien trop mauvaise pour que les grandes firmes me donnent du travail. J’ai quand même fait un film pour la Toei… un autre pour la Toho… rien pour la Nikkatsu… De toute façon, j’ai proposé plusieurs sujets à de grandes compagnies : ils ont tous été refusés. Les studios importants doivent compter avec un syndicat très puissant, qui est aux mains du Parti Communiste Japonais et qui me fait véritablement la chasse.

Quels sont vos rapports avec les cinéastes communistes ?
Ils me considèrent comme un dangereux anarchiste !

Delta no okite (1975, Koji Wakamatsu)

Avez-vous utilisé des pseudonymes ?
Une seule fois, pour un film co-réalisé avec l’un des acteurs de «Sex Jack», qui a aussi été mon assistant, Kazuo Komizu. Sous le nom commun de Tora Ostri, nous avons fait en vidéo-cassette l’histoire d’un couple en voyage de noce, en marge d’un tournage “normal”. Cela s’appelait «Shinko Nokokoroei» c’est à dire «Ce qu’il faut savoir pour se marier». C’était en 1969, quand j’étais sans travail.

«L’Embryon» a causé un immense scandal au Festival de Knokke, en 1967, car on le jugea «sadique» de façon «gratuite»…
Ce scandale m’a fait supposer que l’Europe était vraiment pourrie, et qu’on n’avait rien à attendre de neuf du cinéma occidental. Je crois pourtant que les gens pourront comprendre ce film… dans quelques années.

Sauf dans «Les 6 épouses de Ching», vous n’avez pas recours à l’érotisme nippon traditionnel. Pourquoi ?
Ce qui m’intéréssait dans “Les 6 épouses de Ching” était de montrer mon héros attaqué sur deux fronts, par l’armée et par la sexualité féminine. Ce sont les distributeurs qui m’ont obligé à tourner beaucoup de scènes érotiques. Par ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait un érotisme classique et un érotisme «autre», je ne vois pas la différence.

Le générique de «L’emprise des sens» d’Oshima vous crédite comme directeur de production. Quel a été votre travail sur le film ?
C’est d’abord par amitié pour Oshima que j’ai accepté de collaborer à son film, mais aussi parce que le système de production me passionnait : le tournage avait lieu au Japon, le film étant une production majoritairement française. Je n’ai pas participé à la réalisation, mais j’ai travaillé à l’établissement du casting, et j’ai beaucoup discuté du scénario avec Oshima, pendant qu’il l’écrivait. Oshima raconte qu’il a voulu m’avoir sur son film pour rendre hommage à mes efforts pour imposer le cinéma érotique au Japon…

Koji WakamatsuGomon Hyakunenshi (1975, Koji Wakamatsu)Jokosei shudan baishun (1975, Koji Wakamatsu)

Lequel de vos films préférez-vous ?
Ce sont tous mes enfants, et je les aime tous ; mais il y a parmi eux des garnements ! J’ai une affection particulière pour «L’Embryon», «L’amour derrière les murs» et «La Vierge Violente»…

Vos projets ?
Dès mon retour au Japon, je rédigerai un scénario sur un homme riche et puissant, collectionnant des maîtresses qu’il traîte absolument comme des chiennes, et qu’il «dresse» ; l’un d’entre elles refuse pourtant de se soumettre, se révolte et finit par le détruire. Rien à voir avec «Histoire d’O», le film de Jaeckin est une nullité.

À lire aussi le portrait de Koji Wakamatsu

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Propos recueillis par Jean-Pierre Bouyxou, avec la collaboration de John Walsh.
(traduction : Kazuko SHIBATA)

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Publié le 26 juillet 2007
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Publié dans Actualité
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    2 Réactions sur “Interview de Koji Wakamatsu”

    1. frank a dit:

      tres interessant votre interview, je vais creuser le sujet

    2. M.S a dit:

      C’est vrai que l’interview présente facilement l’intérêt d’un genre (ici le pinku-eiga) et l’utilisation qu’en a faite Koji Wakamatsu.

      Plusieurs pistes pour creuser le sujet :
      - Le portrait de Koji Wakamatsu qui présente les thèmes récurrents du réalisateur.
      - Cette brochure, qui contient un paragraphe très intéréssant dédié à Tatsumi Kumashiro, qui est un autre réalisateur de films érotiques japonais (son nom est mentionné dans l’interview)
      - Pour vous faire une idée plus précise sur ces films, vous pouvez aller découvrir au cinéma “Quand l’embryon” (réalisé par Koji Wakamatsu)
      - Ou profiter de la diffusion TV (sur ARTE) de Sayuri, strip-teaseuse (réalisé par Tatsumi Kumashiro)

      Au passage, l’interview est l’oeuvre de Jean-Pierre Bouyxou (merci à lui !).

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