Contes cruels de la jeunesse - 1960 - Nagisa Oshima

Conte d’une jeunesse libre vivant pleinement sa folie et son amour, dans une société en proie aux manifestations et aux changements culturels d’après-guerre, sans jamais se soucier d’autre chose que d’un présent à croquer littéralement avant qu’il ne soit trop tard. Après avoir décrit la fracture sociale d’une société, Nagisa Oshima se tourne vers le fossé générationnel avec cette jeunesse contemporaine coincée dans une bulle d’amour et de passion amenant chez les autres un peu de jalousie mais le plus souvent de la nostalgie pour une période manquée.
Jeune lycéenne joueuse, Makoto profite du désir qu’elle suscite chez les hommes mûrs pour se faire raccompagner chez elle avec une copine. Un soir, se retrouvant seule elle doit faire face au comportement animal d’un de ces hommes désirant satisfaire son appétit sexuel. Heureusement, un jeune homme intervient pour donner une bonne correction et sauver Makoto. C’est le début d’un amour ambigu mais profond entre Kiyoshi et la jeune femme, un sentiment qui tente d’affranchir toutes les contraintes possibles posées par la société et ses lois.

Au travers d’un jeune couple, Oshima dessine l’image cruelle d’une société où les individus, peu importe l’âge, ne trouvent plus de repères précis et doivent se résoudre au mensonge, à la trahison voire finalement à la violence. Les rapports peuvent devenir très rapidement un enchevêtrement d’intérêts qui délaisse les sentiments humains, allant jusqu’à les étouffer. Il ne reste plus qu’une dose d’égoïsme couvert d’un peu d’hypocrisie pour expliquer l’indifférence d’une situation pareille, tirant sur un drame cruel. Pour cette jeunesse, si l’époque parait plus propice à la prospérité, en tout cas bien loin des ruines de l’immédiat après-guerre, il n’y a pas pour autant un bien-être permanent et une assurance sans faille. Encore un effort. Au contraire, l’espoir et les rêves n’existent pas, quant à la rébellion elle disparaît aussitôt que l’amour pointe son nez, comme un substitut à la rage habituelle de cet âge. Cette jeunesse s’engouffre alors toute seule dans une illusion considérée comme finalité ultime, au sein d’une société impitoyable s’employant, volontairement ou non, à la détruire avec indifférence.

Alors que le générique d’ouverture en lettres rouges défile sur fond de morceaux de journaux dont on ne discerne rien du tout, l’hypothèse d’assister à l’un de ces nombreux faits divers tragiques fait doucement son apparition, après tout une histoire d’amour impossible ou annihilé par un organe supérieur n’a rien de vraiment extraordinaire, c’est même plutôt commun. L’idée subsiste pendant les quelques premières minutes où l’atmosphère se fait noire et pesante avec des lycéennes s’offrant une virée en voiture avec de parfaits étrangers, la noirceur de la nuit domine des visages à peine illuminer par les éclairages des voitures ou des couleurs variées des logos de la rue, impossible de savoir précisément ce qui se passe, l’innocence côtoie avec amusement l’inconnue, la fraîcheur de la jeunesse attire le désir d’hommes murs blasés par une vie répétitive.

Et quand une jeune femme se retrouve seule aux côtés d’une de ces bêtes salariées, la conclusion parait inévitable, un viol. Il faut alors que par hasard un jeune homme se trouve au même endroit et vienne en aide à la chair fraîche pour que le reste de sa vie se voie changer, l’amour est là. Mais où est le fait divers ? DTC. Pas d’action, pas de violence sanglante, rien de quoi appâter le lecteur vers une histoire horrible, simplement l’amour sans limite d’une jeunesse fatiguée et écrasée par la rigueur d’une société, malgré les changements d’actualité. D’ailleurs, la télévision s’empresse de filmer les émeutes en Corée ou les manifestations japonaises, le fait divers parait soudainement prendre un peu plus d’importance, ces mouvements de contestations viennent s’ajouter à la difficulté d’un amour. De la petite histoire basique, Oshima est passé à un niveau supérieur englobant plus que deux individus coincés dans leur rêve, c’est bien l’ensemble d’une société qui appartient à ce fait divers apparemment anodin, un triste constat qui ne trouve pas son public, l’indifférence demeure la reine des esprits.

Pour ce couple, l’amour est une véritable révélation qui bouscule leur vie, il n’y avait absolument rien de prévu pour permettre la rencontre, tout est le fruit du hasard. Bien que l’amour unisse les deux êtres, tout ne se déroule pas parfaitement, et Kiyoshi se montre souvent cruel vis-à-vis de la jeune femme, affirmant en fait maladroitement son amour pour elle. On peut repenser à cette scène ouverture dans un décor original loin de l’oppression de la ville, en pleine nature avec ces rondins de bois flottant sur un lac, scène où se déroule le début de la passion. En effet, Kiyoshi comme n’importe quel homme se laisse séduire la jeune femme en la prenant à son propre jeu, elle qui osait encore quelques heures plus tôt provoquer le désir chez les mâles, doit faire face à un jeune homme déterminé à satisfaire son désir. Pour se faire, il n’hésite pas à la jeter dans l’eau et à l’empêcher de remonter, passage à la fois tendre et cruel, nous assistons à un jeu entre gamins intéressés l’un par l’autre mais qui n’osent pas se le dire, il y a la retenue, la peur, l’innocence d’un premier contact pour la jeune femme. De son côté, pour Makoto cette expérience est une révélation, elle en oublie complètement le reste pour se focaliser sur son amour qu’elle rêve de vivre pleinement, décidant de quitter le foyer familial. La bulle de l’amour se resserre sur eux, tandis que Koyoshi conserve son tempérament cynique et provocateur, Makoto est obnubilée par cette nouvelle vie.

La jeunesse fait des émules chez ces adultes qui prennent tardivement conscience que les temps ont changé et qu’ils sont sans doute passés trop vite à côté de cette période naïve et magique. Régulièrement, on pourra entendre une personne se rappeler de cette époque et de la dureté qu’il y régnait, l’éducation n’étant pas la même dans un moment prospère qu’en pleine ruine, les parents ont tendance à se montrer plus compréhensifs, moins sévères. Bientôt. Ce genre de comportement se retrouve principalement chez la sœur de Makoto qui sous ses airs dures, s’inquiète sincèrement de la voir commettre les mêmes erreurs et clairement de la voir réussir en amour là où elle s’était plantée.

Entre jalousie et morale, la jeunesse n’a pas d’autre choix que de chercher la liberté en fuyant un foyer pareil et de croire qu’elle peut décider librement de ses actes, tendrement bercée par un sentiment qui n’a pas sa place dans cette société. En dehors de cette nostalgie, la jeunesse attire aussi tout un culte chez les adultes murs qui semblent rechercher avec attention un corps capable de satisfaire leurs désirs. Autant voir le film. Cette attitude est assez courante et parcourt les rues de la ville sans que cela dérange personne, la jeunesse devient un moment à consumer pour tous, idéalisée par certains, les jeunes esprits n’ont jamais l’occasion de se faire entendre autrement que par leur apparence.

Amour anodin pour jeunesse désenchantée dans société disloquée, Nagisa Oshima aborde son regard en toute liberté laissant les personnages évolués et affronter les difficultés, sans jamais verser dans l’apitoiement ou dans les bons sentiments, il conserve une certaine distance lors du déroulement de l’histoire à la manière du journaliste retranscrivant avec attention son humble fait divers, symptomatique de l’état tragique de cette société. Cette jeunesse est écrasée par des valeurs qui vont jusqu’à posséder les corps, ne laissant plus qu’une infime portion de visage visible à l’écran quand elle n’est pas tout simplement enfermée entre quatre murs, réduite à une vie lassante et sans folie. La liberté devient très vite un souvenir pour ces individus qui sans place précise dans la société vont apprendre à déchanter, l’amour n’est plus une finalité, ce n’est même plus rien, rien ne vaut l’individualisme et l’indifférence, chez eux, il n’y a même plus de foi en l’être humain. La jeunesse est définitivement morte, l’insouciance est explosée par une réalité sans concession qui cultive sa froideur. Aimer, enfanter, errer, manifester, tout cela ne désigne plus rien de positif.
***Extraits
Le Japon des manifestations
La naissance du couple
Mots-clés : Nagisa Oshima
Publié dans Cinéma Japonais


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