
Devant l’étendue d’une ville, Nagisa Oshima fait d’entrée ressortir les fossés séparant les quartiers principaux en se plaçant sur les hauteurs bourgeoises, il ne lui reste plus qu’à contempler les différentes zones. Sans efforts, la ville se dévoile aisément, au premier plan des quartiers pavillonnaires et tout au fond les grosses usines déversant continuellement leur gaz, abritant les plus démunis qui survivent dans cette périphérie industrielle et pauvre. D’un simple balayage de cette ville, l’aspect social explose à l’écran, les individus qu’ils soient pauvres ou riches, vivent dans des mondes complètement différents où les impératifs des uns demeurent incompréhensibles pour les autres.
Le pauvre Masao voit son quotidien bousculé par l’intérêt soudain d’une jeune femme, fille d’un riche industriel, prête à lui offrir l’aide nécessaire pour changer sa vie. De même concernant sa professeur, une jeune idéaliste qui prend son métier à cœur et qui souhaite elle aussi voir le jeune homme réaliser ses rêves. Les bonnes intentions vont devoir affronter la réalité d’une incompréhension mutuelle.

Pouvoir dominer la ville d’un simple coup d’œil par la fenêtre n’offre pas le même spectacle que respirer l’odeur putride de la misère permanente avec comme obligation lutter quotidiennement pour espérer manger comme si les individus n’étaient pas maîtres de leur vie, mais esclaves d’une survie. De cette vision globale, déjà explicite, nous allons à la rencontre d’un jeune homme connaissant parfaitement les difficultés de la vie, noyé dans la masse de passants indifférents et pressés, il vend discrètement son arnaque, des pigeons censés revenir chez lui après achat ! Mais une jeune naïve ne peut s’empêcher de s’intéresser à ce jeune homme, même âge et pourtant mode de vie opposé, il y a l’envie de venir en aide, de briser le fossé social dans un élan d’humanité et de sincérité. Entre espoir et amour, il y a désillusion.

Après avoir passé sa journée à attendre patiemment le client pour un pigeon, quelqu’un se décide enfin à l’acheter sans marchander le prix permettant à Masao de rentrer chez lui. Si le jeune homme a besoin d’argent, il n’accepte pas pour autant la pitié des autres et préfère rendre, avec gêne ou honnêteté, la monnaie. En tout cas, une fois l’affaire terminée il peut retourner dans sa périphérie, là où se retrouve son humble demeure. À son jeune âge, il doit assumer une grande responsabilité, sa mère est malade et peine à travailler, sa petite sœur est mentalement retardée, pas de père à l’horizon il est le seul homme du foyer. En clair, tous les espoirs de la famille sont misés sur sa seule personne. Sans jamais se plaindre, Masao essaye de se comporter le mieux du monde afin de satisfaire une mère malade, il doit concilier travaille et études, l’importance est de se diriger vers un mieux. Et s’il n’est pas du genre à voler ou mentir, sa situation délicate lui impose quelques exceptions comme vendre des pigeons à prix d’or. Fait peu glorieux, il est difficile de s’en vanter d’où la nécessité de mentir autour de cela, amoindrir une triste réalité dans l’espoir de ne pas choquer les valeurs des quelques personnes bien intentionnées qui s’intéressent à lui.

Sa maison est loin d’être vaste et somptueuse, c’est tout ce qu’il y a de plus modeste, avec une seule pièce centrale servant de salle de séjour, de cuisine et de dortoir. Au niveau du quartier, rien d’incroyable non plus, les rues sont boueuses, les maisons sont collées les unes aux autres, à seulement quelques mètres des usines ou terrains vagues avec monuments en ruine qui servent de jeux aux plus jeunes. La jeune sœur représente bien cet état au travers de son intérêt à dessiner les animaux morts qui jonchent les rues de ce quartier, c’est cette triste finalité qu’attend chaque être vivant de cette zone, mourir dans l’indifférence générale. À aucun moment, elle n’exprime la volonté de dessiner sa mère ou un être humain, elle se tourne toujours vers les animaux, quelque fois ses pigeons qu’elle affectionne tendrement, symbolisant d’une certaine façon la liberté sauvage. Masao en tant que jeune homme droit mais discret, est en fait écrasé de toutes parts par des gens qui font reposer sur lui leurs intentions ou rêves, il n’arrive d’ailleurs jamais vraiment à s’imposer, suivant la volonté des autres avant de se faire totalement confiance.

À commencer par la mère qui ne se rend pas compte du poids qu’elle représente pour son fils, le poussant indirectement à agir en dehors de n’importe quelle forme d’honnêteté pour la survie. Elle lui transmet la nécessité de survie, arnaquer et se soumettre aux autres tout en cherchant à se construire sa voie en vue d’une amélioration future. Ensuite on trouve la jeune étudiante bourgeoise qui veut faire jouer ses relations pour offrir un bon travail à Masao, encore très naïve elle pense pouvoir défaire la pauvreté, devenir en quelque sorte utile pour une personne qui en aurait besoin. Elle pose sur le jeune homme sa vision utopique de la vie, avec elle on pourrait presque avoir l’impression que tout est simple et facile, elle baigne dans le sentiment d’humanité sans vouloir comprendre la difficulté de vie.

Pour elle, il n’y a plus de barrières sociales, elle ne conçoit pas vraiment Masao comme un pauvre mais comme quelqu’un qu’elle peut aider, vision plus simple et douce de la vie pour une jeune femme vivant dans l’aisance, du bon côté de sa barrière invisible, petite contradiction innocente. Enfin, il y a la professeur qui portée par sa foi en son devoir se croit chargée d’une mission importante, accompagner le jeune homme vers un futur stable. Son idéalisme l’aveugle, elle en oublie la difficulté de l’existence de Masao et de ses impératifs, restant enfermée dans ses petites valeurs idéalisées, sans chercher à les dépasser pour comprendre ou du moins accepter le comportement parfois immoral du jeune homme.

Dans cette histoire, le lien reliant les quelques personnages principaux n’est rien d’autre que les pigeons. Ces animaux ne font que traduire une réalité qui échappe à la majorité des individus, d’abord ils sont en cage, prisonnier d’une situation qui les dépasse, un peu comme les hommes qui n’ont pas conscience des barreaux invisibles qui les séparent à la fois socialement mais aussi mentalement. Puis, quand les pigeons sont sortis de la cage, ils ne restent jamais avec leurs nouveaux maîtres, ils s’empressent de retourner le plus rapidement possible dans leur maison d’origine, chez Masao. Ainsi qu’importe ce que l’on peut faire, personne ne peut lutter contre la nature de l’animal, on aura beau lui offrir de la bonne nourriture ou un cadre de vie somptueux, il retournera toujours chez lui.

Digne analogie de la situation d’un Masao poussé à une liberté, par les jeunes femmes, qui ne peut fuir sa réalité moralement opposée à celle de ces individus venant d’une autre classe sociale. D’ailleurs au final c’est précisément le symbole même du pigeon qui est tué, marquant d’une manière froide et pessimiste l’apprentissage de cette réalité. Et pour Masao, il devient nécessaire de casser la cage qui l’étouffe dans le mensonge et la misère, l’empêchant de suivre ce qu’il veut vraiment faire.

Avec ce film, Nagisa Oshima pointe cette fracture sociale intouchable qui apparaît pour les plus innocents et idéalistes comme un énorme coup de poing insoupçonné. Impossible de la pallier ou de la faire évoluer, l’expérience s’avère douloureuse au point de remettre en cause certaines croyances et valeurs. Pour ces femmes pleines de bonnes intentions, il y a l’apprentissage d’une vie différente naviguant en dehors de leurs valeurs.

À l’espoir et à l’amour, il n’y a plus que le désenchantement, une vision pessimiste de cette société divisée et intouchable. Dans cette ville, les animaux morts ou les pigeons prennent plus d’importance que les êtres humains, relégués pour l’heure au rang de fourmis informes, marchant le plus rapidement possible vers une fausse destination, pris dans le piège de leur propre égoïsme. Les cheminées crachent toujours leurs épaisses fumées, rejetant dans l’air les particules du désespoir humain de ces ouvriers travaillant sans jamais rien demander à quiconque, obligés d’assumer une situation difficile.
















