Shogun Samourai - 1978 - Kinji Fukasaku

Dès les premières heures du régime Tokugawa, long de presque trois siècles, la paix qui devait succéder à l’état de guerre révèle déjà ses monstrueuses faiblesses. L’instauration d’une certaine stabilité cache à peine la réalité d’une course au pouvoir effréné entre les différents héritiers du pouvoir politique du pays. Et ici, il n’y a chez ces hommes aucune trace de morale ou d’honneur, comble pour cette fameuse société réputée pour le strict respect de ces valeurs et la noblesse de ses hommes de sabres.
Le second Shogun vient de mourir soudainement sans avoir pu annoncé clairement son successeur, laissant deux fils dans l’incertitude. Cette situation devient propice à la course au pouvoir entre les deux hommes qui deviennent chacun d’eux l’espoir d’un clan intéressé. Et quand la rumeur de l’assassinat par empoisonnement du Shogun commence à se répandre, les deux hommes cessent d’être frères, ils rentrent dans une lutte violente et sanglante.

Pour Fukasaku, c’est un changement de genre qui se sentait venir avec un Doberman Cop aboutissant le vaste cycle des yakuzas et policiers de ces années 70 où les hommes rompent définitivement leur appartenance aux groupes pour errer seule, suivant leur propre volonté. Alors après avoir porté un long regard sur l’envers de cette société contemporaine, montrant en fait la réalité d’un boom économique lié aux mondes des yakuzas, c’est la réussite de l’hypocrisie et du mensonge d’une société se donnant bonne conscience, soignant son apparence propre aux yeux de tous. L’homme revient sur cette époque féodale devenue totalement mythique au travers des nombreuses histoires et films, l’image même d’un temps où les hommes connaissaient la signification du mot honneur. Il va renverser ce mythe comme il l’a fait pour la sphère des yakuzas, s’intéressant aux manigances entre les hommes et autres manipulations, sous l’honneur il pointe l’appel du pouvoir, impitoyable et amoral.

Un couché de soleil, éclairant à peine un château au premier plan, vient ouvrir le film. Manière explicite d’opposer à la fois le début du régime Tokugawa, l’aube, et le mythe rayonnant. Fukasaku pose d’emblée son regard noir sur cette faste époque, il nous prévient clairement du côté sombre de l’histoire à venir sans chercher à faire de distinction entre les individus, pauvres ou riches, moches ou beaux, tous trouvent une place importance au sein de cette fresque. Le réalisateur essaye de s’attacher avant tout à l’état d’esprit des hommes plutôt qu’à leurs apparences, sachant que les actes et paroles dévoilent bien plus sur la personnalité qu’un beau costume élégant. Quoi de mieux que de partir de la sphère du pouvoir pour établir l’état pitoyable dans lequel les individus se trouvent.

Un Shogun meurt et au-delà d’une timide tristesse s’installe déjà la question de l’après, l’image du père ou du mari n’existe plus, les individus se tournent avec intérêt vers l’importance de ses responsabilité, espérant tous pouvoir en profiter à leur manière. Cette question va diviser définitivement la famille, elle fait apparaître le véritable visage des hommes, des chiens enragés impitoyables oubliant volontairement toutes notions de sentiments ou de pitié à l’égard de leurs proches, il n’y a plus que la course au pouvoir. Les deux fils se retrouvent au centre d’enjeux qu’ils peinent difficilement à comprendre, l’ampleur de la situation les dépasse. Même s’ils sont unis par le sang, tout pousse à les opposer, à commencer par le physique. L’antagonisme est simple, l’un est beau, intelligent et malin tandis que l’autre est laid à cause d’une énorme tâche de naissance recouvrant une partie de son visage, il bégaye et est du genre compulsif. De même, il est facile de s’imaginer quel aurait été l’héritier normalement désigné par le Shogun. Le poste demande du calme et de la réflexion, de l’intelligence et de l’assurance mais aussi d’une tenue correcte censée faire honneur à la Nation. Et dans cette optique, difficile de voir un homme laid et ne sachant pas s’exprimer tenir un rôle pareil, la nature a fait son choix dès la naissance, il s’agit désormais de la contrer.

À l’origine de la mort du Shogun, il y a la loyauté de serviteurs qui déçus d’apprendre que l’homme se tournera vers l’autre héritier, ont préféré décidé de le tuer afin de pouvoir batailler en personne pour faire valoir leur poulain. Néanmoins on peut poser quelques doutes quant à l’idée de loyauté, surtout quand on sait qui ses individus cherchaient à défendre… le bègue tacheté ! Devant un tel personnage, peu malin, on peut largement croire que les serviteurs ou autres proches aient vu une opportunité de l’utiliser. Après tout, ce sont des gens qui se sont occupés de lui depuis toujours, il y avait donc l’espoir d’obtenir une certaine récompense lors d’une éventuelle nomination Parmi eux, le Seigneur Yagyu se distingue, maître d’armes il a enseigné le maniement du sabre au jeune Iematsu et se considère indirectement comme un père adoptif. Si l’homme se fait entendre, c’est parce qu’il comprend l’opportunité de manipuler sa création qui n’est rien d’autres que ce jeune homme. Il n’y a ni amour, ni fidélité mais égocentrisme et hypocrisie.

En tant qu’homme de sabre, il a eu le temps de cerner le comportement du jeune héritier, lui permettant de savoir quelle attitude adopter pour le manipuler et lui faire prendre certaines décisions, il s’impose comme le maître à penser du jeune pantin inconscient et totalement aveuglé par la lutte pour un pouvoir qu’il n’espérait même pas. Le Seigneur Yagyu est un fin stratège en plus d’être un maître de l’épée, c’est une ordure qui pour appliquer son plan n’hésitera pas à sacrifier ses enfants, une perte qui peut renforcer la confiance de l’héritier envers sa personne. Comme tout bon maître, Yagyu sait exploiter à son avantage les valeurs qui font la réputation du pays et des hommes. Cette aptitude à savoir détourner les symboles de leur réalité dévoile bien son don de fin manipulateur.

Les enfants du Seigneur Yagyu sont pour certains assez différents de cette mentalité de grand calculateur. Il y a chez eux un zeste d’innocence et d’humanité, c’est pour cette raison qu’ils aideront naïvement leur père à accomplir son plan. Il parait impossible de penser qu’un individu occupant une place aussi prestigieuse puisse sombrer dans un comportement pareil, au contraire, les enfants pensent qu’il est animé par une volonté noble de rétablir une vérité, que son combat pour mettre en place le bègue sera amplement bénéfique au pays et non pas qu’à son seul petit nombril de salopard. La jeunesse se laisse dompter par l’ignorance d’une nature humaine exécrable, ce qui lui coûtera la mort et la désillusion. Dans cette belle époque, les sentiments n’ont pas leur place, l’amitié ou l’amour est écrasé par les intérêts des individus et par des valeurs mortes nées. Derrière le respect, il y a l’exploitation d’une force, derrière l’honneur, il y a l’hypocrisie et le mensonge.

Cette jeunesse pense se battre honorablement alors qu’elle sert en fait des intérêts qu’elle répugne ouvertement. Le pire dans cette grande conspiration, c’est qu’elle parvient à atteindre même les campagnes et l’esprit pur de gens prêts à se battre corps et âmes pour leur cause. Sous une simple course au pouvoir, Fukasaku filme le viol de la conscience collective, trop aveuglée par un mensonge pour se rendre compte qu’il n’y a plus que lui tout autour d’elle. Finalement, il ne pourra passer à côté des glorieux samouraïs, il faut dire que le mythe est tellement tentant. Mais dans sa vision, il n’y a que des rônins, des hommes sans maîtres qui sont obligés de vagabonder pour trouver un peu d’argent et espérer survivre. Ils n’ont pas une apparence soignée et de magnifiques armures, tout juste quelques tissus sales et un visage poussiéreux. Et encore, quand il ose montrer enfin des hommes en armures, ils restent inactifs à l’exception d’un fou qui ira se faire fusiller, un autre homme bafouer par un code moral inexistant. Le samouraï ne parait pas avoir de place dans cette société, quoiqu’il fasse, il est inutile. Son sabre ne résiste pas aux balles et son caractère ne trouve pas de maître, il est soumis à l’errance. Seuls quelques rares hommes réussissent à vivre de cet art, mais comment penser à l’honneur en voyant le Seigneur Yagyu ? L’homme de sabre ne ressemble pas à son mythe, il n’est qu’un bouffon avide cherchant une opportunité pour survivre. Néanmoins, sans gagner totalement en optimisme, il laisse un seul homme de sabre s’affirmer, il s’agit de Jubei Yagyu qui est l’unique personnage à pouvoir concilier son esprit et son art ce qui ne l’abrite pas de la désillusion.

À travers cette fresque, Fukasaku revient sur le fondement de sa société ayant élevé depuis toujours le mensonge au presque rang de devise nationale. Qu’importe l’époque, le réalisateur s’intéresse aux complots orchestrés par des individus sans foi ni loi qui cherchent à satisfaire leurs intérêts personnels avant tout. Évidemment avec cette histoire, il campe son propos directement dans la sphère du pouvoir, au niveau le plus haut de cette société, amplifiant ainsi l’importance de cette conspiration au sein du pays. On est loin des grands groupes de yakuzas corporatistes qui aussi puissants soient-ils ne sont pas en rapports avec la sphère complète du gouvernement. Fukasaku s’attaque violement au mythe de la société féodale en montrant des personnages animés par des intentions peu glorieuses faisant de l’intrigue un véritable labyrinthe de la manipulation, où chaque mouvement impose un réponse soigneusement calculée ou bien une parade piquante, rien n’est jamais laissé au hasard. Et bien sûr, au milieu de cette folle course, le sabre est amené à se faire entendre comme pour concrétisé l’état violent des mentalités, le sang coule à flot, les têtes tombent, et les corps brûlent dans l’indifférence de tous ou presque.

Les hommes en arrivent à ignorer leurs sentiments et oublier les femmes, qui pour espérer trouver une place sont contraintes de s’essayer au maniement du sabre, preuve d’une société machiste où seule la violence permet aux individus d’exister aux yeux des autres. Des cérémonies officielles et calmes filmer à coup de travellings bien propres, Fukasaku fait une nouvelle fois tout exploser visuellement lors des combats, un peu comme si l’hypocrisie des hommes n’avaient plus à se contenir, pouvant librement s’exprimer sur le champ de bataille. Ni dieu, ni maître pour les esclaves d’un honneur sali.
3 Comments on “Shogun Samourai - 1978 - Kinji Fukasaku”
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Carth says:
22 April 2007 à 18:41A tout hasard…cela vient du coffret édité par HK? Je ne l’ai pas encore ouvert, il y-a-t-il au moins une bande-annonce?
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M.S says:
22 April 2007 à 19:09Dvd z1, la ba est sur youtube (Shogun’s Samurai - Yagyu Conspiracy)
Pour le reste, le coffret m’interesse pas du tout
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Carth says:
22 April 2007 à 20:50Ah très bien! Je vais aller jeter un coup d’oeil immediatement. Merci encore!



