The Beast to Die - 1980 - Toru Murakawa

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

À la manière d’un Taxi Driver, le film brise l’apparente tranquillité d’une société japonaise rentrant d’un pied ferme dans les années 80. Derrière la réussite économique du pays, avec ses employés modèles, il y a la réalité de la rue où règnent le proxénétisme, la drogue, les gangs. La désillusion s’empare des esprits rejetés dans l’indifférence totale d’une société, obsédée par un unique modèle de réussite où les hommes perdent volontiers leur humanité à leur tâche quotidienne. Le réalisateur Murakawa filme la décadence de cette époque, tiraillée entre deux extrêmes.

Un ancien reporter de guerre sombre peu à peu dans la folie, il commence par tuer des gens avant de planifier l’attaque d’une banque.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Dans cette société, il n’y a plus aucune trace d’autorité, une femme laisse filer ses deux gamins avant qu’un flic soit sauvagement assassiné dans une rue déserte, un meurtre très vite oublié. L’autorité tout comme la morale n’intéresse personne, les individus cherchent à survivre comme ils peuvent sans se soucier de problèmes éthiques ou autres, l’essentiel c’est d’obtenir de l’argent.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Cet état dramatique ne peut engendrer que des bêtes, à l’image de cet ancien reporter qui se décide à dépasser le stade de l’hypocrisie pour agir concrètement, tuer. Après tout, c’est l’enseignement de cette société, réussir en écrasant les autres ou se laisser mourir. Lors de ses premiers meurtres, l’homme a une posture animale, il n’y a pas la grâce d’un tueur froid, au contraire, il est à quatre pattes et doit lutter contre ses proies pour les achever. Et cela, même s’il est armé d’un pistolet, l’agonie se fait très longue et très résistante.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Tuer procure une catharsis libératrice chez l’homme, il se libère de son statut de rejeté de la société pour graver fermement le pouvoir, la force qu’il possède. Il est plus intéressé par cet acte mortel que par la puissance de l’argent, dominant seulement le côté matériel de la société. En tuant, il devient quelqu’un, il vise directement une partie du système. Pour garder ce sentiment, il lui faut trouver un autre moyen d’exploser les barrières de la société, de parvenir à maîtriser une situation tendue. Son choix se porte sur une banque qu’il va analyser sous tous les angles pour réussir son coup.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

L’homme est hanté par l’horreur de la mort qu’il avait photographiée à l’époque de ses nombreuses missions. C’est d’ailleurs la raison de son renvoi, chacune de ses photos portent la marque de la mort et de la folie humaine, c’est le genre de clichés qui choquent. En effet, l’homme a assisté à des massacres, des exécutions, des viols, il n’y avait que ça autour de lui, la mort. C’est une fascination morbide qui reste enfouie dans son esprit et qui ne ressortira que très tardivement dans le film, à un moment donné il va essayer de revivre l’horreur pour l’oublier une fois pour toute.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

La musique classique lui permet de se reposer l’esprit, de s’évader d’une horreur quotidienne. Il se rend souvent à des concerts pour savourer la beauté brute des notes. Cet intérêt va attirer l’attention d’une jeune et naïve employée de bureau, contente de trouver une personne capable d’apprécier la musique classique, dans une époque qui a plutôt tendance à l’ignorer. Mais l’homme refuse cette relation amoureuse, il veut garder une distance sur ce genre de plaisir, de sentiments. Il se contente d’observer, c’est la même chose pour l’alcool. Rien ne peut venir bousculer ses plans.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Pour le seconder lors du coup de la banque, il repère un serveur enragé lors d’un repas avec ses anciens camarades, tous devenus d’honorables salaryman méprisant les moins que rien, dont fait parti ce serveur. Loin de se laisser marcher sur les mains, le serveur se révolte et affronte l’un des salaryman, il le met face à son mépris et à son incapacité d’aller au-delà des paroles. La raison de cette altercation est le comportement plaintif et nombriliste de ces hommes qui n’ont pas conscience que d’autres n’ont pas eu les mêmes possibilités, et qu’arrivé au même âge, les emplois sont socialement différents. L’ancien reporter se reconnaît dans la rage de ce serveur, il veut lui venir en aide, lui offrir une possibilité de s’élever de la médiocrité de la société, de son statut de renégat.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Via les quelques longs plan-séquences, Murakawa laisse les personnages exprimer leur folie librement. D’ailleurs, concernant le reporter, deux plans vont se répondre. L’un au début nous montre un homme savourant un morceau de classique dans un fauteuil confortable, il est calme et pensif, absorbé par la pureté de la mélodie. L’autre, à la fin, avec une bête sauvage criant et s’excitant dans une grotte boueuse. Si l’inversion du comportement est bien notable, la pression de l’ambiance reste la même, avec en plus un grain de folie, de surprise dans la seconde. Ce choix offre aux individus de rares moments de liberté où rien ne peut venir les déranger, les remettre en cause, ils sont solidement ancrés au centre du cadre.

The Beast To Die - 1980 - Toru Murakawa

Dans cette société déshumanisante, Murakawa capte la détresse d’un homme perdu et traumatisé par l’hypocrisie des rapports humains concernant essentiellement l’argent. Toutes les valeurs sont mortes, les individus sont de pauvres esclaves incapables d’humanité et de respect. C’est en poussant à bout cette idée, en dépassant l’aspect superficiel, que le réalisateur en arrive à dévoiler le véritable visage de l’horreur urbaine par la folie et le cauchemar de l’ancien reporter. Ainsi, quand l’homme s’attaque à une banque après avoir tué des symboles du système, le flic pour l’autorité puis les yakuza faux porteurs d’une morale, il pointe la faiblesse, la médiocrité de l’argent comme valeur toute puissante que tout le monde se doit de respecter. Produit bâtard de la société, cet homme est un mort vivant au regard sans âme et aux délires outranciers, en quête d’humanité, d‘un pardon.

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Publié le 17 avril 2007
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Publié dans Cinéma Japonais
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    1 Réaction sur “The Beast to Die - 1980 - Toru Murakawa”

    1. David Bender a dit:

      Film d’une inquiétante beauté à la mélancolie ravageuse… La mise en scène de Murakawa est parfaitement maitrisée de bout en bout, baroque, parfois très audacieuse mais toujours juste; accompagné d’une musique classique éblouissante, la bo jazzy colle parfaitement à l’ambiance étouffante du film.

      Je vous remercie chaleureusement pour l’interprétation très éclairante qu’offre ce bel article; aussi je tiens à vous féliciter: vous êtes les auteurs d’un des seuls (?!!) articles du net sur le film (avec celui que l’on peut lire chez Eigagogo).
      Vous contribuer à faire (re)connaître un réalisateur encore très largement, et non moins injustement, méconnu de par le monde.
      Un grand MERCI à tous pour votre superbe site !!!!!!!

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