Le Sabre du mal - 1966 - Kihachi Okamoto

Okamoto continue sa lancée nihiliste, en commençant son film là où Samouraï se terminait, soit vers le début de la fin du régime shogunal. Cette époque chaotique ayant oublié ses valeurs fondamentales va venir s’incarner en un personnage à l’aura démoniaque, un rônin. Encore une fois, le mot honneur est proscrit de l’histoire. Okamoto prend soin de détruire le prestige de la figure du samouraï et de son fameux code pour en faire ressortir la folie.
Ryunosuke, un rônin distant, utilise sa connaissance du sabre pour semer le mal. Après plusieurs meurtres, il décide de rejoindre un groupe de loyalistes en se sachant suivi par le frère d’une de ses victimes réclamant vengeance.

D’entrée, un vieil homme priant pour sa future mort se fait exécuter de sang froid par un jeune rônin, appliquant à la lettre la prière du défunt. Via cette scène, Okamoto sacrifie le symbole de toute une époque, fatiguée et lassée, souhaitant juste pouvoir laisser sa place à une jeunesse heureuse, ici la petite fille du mort. Cette mise à mort, c’est celle d’un régime shogunal tué par ses valeurs abâtardies. Un régime qui ne peut tenter les réformes sans devoir subir le violent refus de ses plus fervents loyalistes, voyant la volonté progressiste comme un danger remettant en cause l’état du système et son fonctionnement. En fait, ce régime est prisonnier de ses trois siècles de gouvernement, un règne solide et massif.

Le résultat de cette longévité prend la forme du rônin Ryunosuke. Un homme hanté et dominé par les valeurs véhiculées par son sabre au point d’en avoir perdu toute notion d’humanité. C’est un cynique à l’aura malsaine, partout où il se rend, l’ombre du mal est avec lui, personne ne semble pouvoir mettre un terme à ce monstre. Son sabre n’est pas un outil servant l’honneur, ce n’est qu’une arme permettant de trancher la chair des hommes. Okamoto enlève l’aspect romantique du sabre pour en retrouver son essence, la mort. Dans ce cas, le sabre offre le pouvoir suprême à son maître, il l’enivre de cette possibilité, il dompte l’esprit.

D’ailleurs lors de combats, ce rônin est effrayant tant il parait déshumanisé et absent. Son style respire la mort et la désillusion, s’il semble baisser sa garde, son sabre n’en demeure pas moins des plus dangereux avec une lame inversée tenue comme un levier, prête à tuer. De même pour sa posture, il se décontracte et baisse la tête, les yeux penchés et rêveurs, il reste pourtant attentif aux moindres mouvements adversaires. Son style laisse penser qu’il attend patiemment la mort comme indifférent à son possible sort. En tant que cynique, il désamorce l’approche habituelle d’un combat en jouant sur l’ambiguïté de son style tel un fruit défendu. Il semble facilité l’attaque en offrant une pose ouverte mais reste dangereux et mortel comme un piège.

Que reste-t-il des valeurs, du code d’honneur ? Le rônin, toujours avec cynisme, donnera la réponse alors qu’il discute avec la femme d’un de ses futurs adversaires, cherchant à trouver un moyen d’épargner la vie de son mari. Le code est comparé au vœu d’engagement d’une femme pour son homme. Est-ce qu’une femme accepterait de tromper son mari, d’oublier ce vœu, dans le but de l’aider ? Effectivement, cette femme se laisse abuser par le rônin, qui prouvera le lendemain, que tout comme le vœu d’engagement, le code ne veut rien dire. Il n’est plus qu’une étiquette qui rassure quelques personnes, sinon la majorité des hommes de sabres le détournent et en abusent en toute impunité.

À côté de la personnalité maléfique du rônin, on trouve des personnages plus optimistes et tendant encore vers un idéal de pureté alors que l’époque sombre doucement dans le nihilisme. Ils ont tous un côté naïf assez ironique parce qu’ils n’ont pas conscience qu’ils vivent dans une époque où leurs rêves sont impossibles, comme avec le frère vengeur qui réclame un duel selon la norme, ou la jeune fille innocente qui va devenir geisha. Même le maître n’échappe pas à cette réalité en dépit d’un enseignement traditionnel et noble, replaçant l’esprit du samouraï comme force et guide de la lame, et non l’inverse.

Les hommes du groupe loyaliste espèrent permettre au régime de résister en adoptant des méthodes misérables, loin de l’honneur des samouraïs, dont ils se réclament indirectement. Ainsi, ces hommes deviennent des assassins agissant de nuit dans la discrétion, et tuent froidement les ennemis politiques. Ce groupe ne résiste pas à l’ironie du réalisateur, une de leurs attaques va tourner à la débâcle, simplement parce qu’ils se sont trompés de cible. Tous les hommes vont se faire tuer par le sabre du maître traditionnel, la mauvaise personne se trouvant au mauvais endroit ? Ce carnage donne l’occasion au maître de rappeler l’essence du sabre, comme pour mieux souligner le paradoxe de loyalistes soutenant un ensemble de valeurs qu’ils ne sont même pas capables d’appliquer et de respecter. En fait, ces hommes ne cherchent que la gloire personnelle et seront prêts à s’entretuer pour l’obtenir. Les loyalistes sont des opportunistes, les déchets de leur époque.

Pour le combat final, Okamoto organise une lutte morale chez le rônin, avec un idéal qui vient semer le doute sur la raison de ses actes et sa vision de l’existence. Les individus qu’il a tués viennent soudainement le hanter, le plongeant dans une rage folle. En fait, par cette scène le réalisateur rend concret le trouble de cette période de fin d’époque, où les hommes perdent peu à peu leurs repères, mélangeant l’honneur, l’humanité, la folie et le cynisme. Il n’y a plus une rigueur par défaut, le système nage dans le nihiliste et la destruction totale.

Regard noir et désespéré sur la fin du régime shogunal, Okamoto décrit la lente aliénation d’un système oubliant ses valeurs par abus de pouvoir et de force dans un monde déshumanisé à l’ambiance froide et malsaine. Il en résulte une situation dramatique où rien n’a un véritable sens, les hommes se perdent dans des luttes d’intérêts ou continuent à croire en des idées périmées. La transition d’époque se fait dans la violence et la mort. Personne n’est à l’abri, mais tout le monde l’oubli, le nihilisme n’a ni frontière ni moral, c’est le côté ironique du film. Même dans le chaos, les hommes conservent leur arrogance sans essayer de comprendre la situation et de s’y adapter. Okamoto filme l’engrenage du nihilisme dans sa forme la plus malade.
Publié dans Cinéma Japonais
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