Samouraï - 1965 - Kihachi Okamoto

La fin des samouraïs est proche, le régime cède sous le poids des suspicions, des attentats, des trahisons et des nouvelles règles imposées par les étrangers, fraîchement débarqués. Mais personne n’arrive à concevoir qu’un système régnant solidement depuis trois siècles peut s’écrouler alors que ses valeurs tombent peu à peu en désuétudes. Okamoto dépeint un état d’inconscience et de folie généralisée baignant dans le mensonge et le nihilisme.
Le plan d’assassinat d’un important premier ministre par un groupe de samouraïs est annulé au dernier moment. Les dirigeants du groupe soupçonnent un traître d’avoir parlé, une enquête est ouverte et se concentre sur deux hommes étranges.

Okamoto nous montre une époque ridicule où les hommes ne connaissent plus l’ombre d’une notion d’honneur et de respect. La seule réalité qui existe, c’est celle de la trahison des coups bas, à tel point que cela en devient une véritable paranoïa chez les samouraïs. Comme pour les chefs du groupe qui rationalisent leur échec en invoquant la trahison, sans chercher à voir au-delà. C’est une justification suffisante et logique ! Si le plan a été annulé, c’est forcément parce que le ministre a été averti. Et pourtant, c’est totalement faux, Okamoto se moque de ces hommes de sabres, à la décision de mener une enquête au sein du groupe succède une scène où le ministre donne la raison de son empêchement à son proche collaborateur.

Les samouraïs vont s’enfermer dans cette paranoïa et chercher à démasquer un traître à tous prix, plusieurs hommes sont chargés de surveiller les éléments dérangeants et d’obtenir sur eux un maximum d’informations. Mais la suspicion est d’ampleur nationale, elle domine pratiquement tous les échanges, à tous les niveaux de la société. C’est-à-dire que les individus mènent des enquêtes, interrogent des gens pour connaître la vie d’une personne. D’ailleurs dans le film, cette situation vicieuse et hypocrite est très clairement visible, les principaux dialogues se font sans la présence de l’individu concerné, cela se déroule dans le dos, par différents intermédiaires. Les hommes construisent la réalité sur des discours répétés, des non-dits et des erreurs de jugements.

Les hommes sont incapables de franchise et d’honnêteté, incapables de faire réellement face à leurs problèmes. Ils agissent comme des lâches tout en gardant leur arrogance mal placée, comme si elle avait encore une signification. Et pour renforcer cette médiocrité, le groupe de samouraïs tient un carnet de bord, y faisant inscrire le moindre détail arrivé chaque jour. À première vue, c’est plutôt un bon signe, cela permet de laisser une vision précise et claire de la réalité de cette époque. Sauf que l’on parle ici d’hommes sans dignité, des mécréants. Le carnet devient un puissant outil de par son utilité historique. Ainsi, les récits d’enquêtes ou d’exécution pour trahison passent à la trappe, les feuilles sont brûlées dans l’indifférence de tous. De cette façon, il ne reste qu’une vision épurée de cette réalité, essayant de mettre en avant la solidarité du groupe et le courage sans précédent des samouraïs.

Les hommes de sabres n’ont plus de prestige, le statut de samouraï sonne plus comme une autre moquerie de la part de Okamoto que comme un honneur rendu à ces individus. Avec le personnage central, incarné par Toshiro Mifune, la figure du samouraï est ridiculisée. D’abord l’homme est un rônin qui offre les services de sa lame pour gagner un peu d’argent, il ne cherche pas à servir honorablement un clan, lui préfère se limiter au travail de tueur à gages. Il s’en vante, tout fier d’avoir rejeté les règles d’un système étouffant et dénué d’humanité. Vivant dans la pauvreté, il aime se perdre dans le saké. Son apparence inspire la pitié, c’est un homme vulgaire et sans manières, une épave en quête d’opportunité. Lorsqu’il pleut, il se laisse tremper avec indifférence, allant même jusqu’à marcher pieds nus dans la boue. Cet homme de sabre est une honte qui fréquente un simple groupe d’assassins.

À l’origine du plan d’assassinat du ministre, il y a une répression sanglante. En le tuant, les assassins se limitent à accomplir une vengeance haineuse. Autour de cette volonté, il n’y a rien d’autres. Ce qui démontre bien qu’en plus d’êtres des animaux sauvages, ces hommes n’ont pas conscience qu’ils signent leur propre mort, le ministre étant l’un des piliers du système. Et donc, qu’ils pourraient penser à la suite des évènements. Mais non, il n’y a que la vengeance et l’espoir de rentrer dans l’Histoire, grâce au carnet de bord. C’est une ambition misérable et nombriliste, indigne d’hommes d’honneur. Cette époque n’a définitivement aucun avenir.

L’inconscience d’une fin se retrouve du côté du ministre. L’homme n’imagine pas une seule seconde qu’un système aussi solide que celui en place depuis trois siècles puisse s’effondrer. Il prend les menaces comme des blagues, preuve de son impossibilité à remettre en cause un régime et ses valeurs. À croire que l’époque s’est emmurée dans sa complaisance.

Okamoto signe une tragédie satirique et nihiliste en exploitant le décalage entre une ambiance glacée voire tendue et la réalité de ces enfants samouraïs. Il tourne en dérision les symboles d’une société trop aveuglée par son sérieux pour s’apercevoir qu’elle est ridicule, vicieuse et hypocrite. Dans ce monde, l’idée d’honneur appartient au passé, désormais plus personne n’ose y penser et considérer les samouraïs comme des hommes de valeurs, ce sont des assassins inconsciemment pressés de voir leur règne s’achever, des fous. Okamoto, avec son cadre soigné et sa maîtrise des différents niveaux de l’image, s’amuse du ridicule de cette arrogante fin de régime. On peut presque l’entendre rire à pleine gorge lors du plan final.


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