Passions Juvéniles - Crazed Fruits - 1956 - Ko Nakahira

En 1956, Ko Nakahira donne la parole à la jeunesse japonaise d’après-guerre, et devient par la même occasion le précurseur d’une nouvelle vague à venir. Entre autres tourner à l’extérieur d’un studio, c’est aussi par son thème principal que le film va insuffler un sentiment de liberté au cinéma de l’époque. Nakahira montre sans complexe l’état d’une jeunesse dorée, entre ses perspectives d’avenir et ses histoires de cœur et de passion. Il s’en dégage un portrait questionnant directement la société d’après-guerre et les peurs qu’elle traîne sur elle. Où comment le manque a engendré des enfants baignant dans le trop-plein matériel, et la satisfaction immédiate.
En vacances en bord de mer, deux frères décidés à faire la fête avec leurs amis vont tomber amoureux de la même jeune femme. Mais sa beauté masque une toute autre réalité, pas forcément facile à accepter.

Pour tuer le temps, la jeunesse dorée s’amuse. Elle boit de l’alcool, mange tant qu’elle peut et va aussi profiter de la mer à bord de petits bateaux. Un peu de ski nautique avant de faire bronzette sur un rocher à l’écart du monde et la soirée est déjà là ! L’occasion de faire tourner la belle voiture et de se rendre dans un club, cigarettes au bec, costumes impeccables, c’est l’heure de la drague. Puis le cycle recommence jusqu’à l’infini, ou presque.

Mais la réponse à ce comportement, Nakahira l’a laisse filer dès les premières minutes où le montage s’accélère, enchaînant gros plans sur gros plans de chaque visage de cette jeunesse. À chaque nouveau plan, les jeunes répondent à l’interrogation d’un jeune naïf surpris de les voir se plaindre de s’ennuyer. Pour eux, c’est l’époque qui est ennuyeuse et qui ne procure rien à faire, l’ennui devient alors un mode de vie, il faut apprendre à tuer le temps. On ne parle ni d’initiative, ni d’autres choses, mais d’une vulgaire acceptation de l’ennui parce que les choses sont comme ça. Cette génération n’a aucun but et s’amuse de tout, même la bagarre devient un moyen de combler le temps.

Cette jeunesse est libre, les parents n’existent pas vraiment, ils feront une petite apparition avant de disparaître. L’autorité parentale est représentée par le cadre doré offert aux jeunes gens, il n’y a absolument rien d’autres. Pendant ces quelques secondes d’apparitions physiques à l’écran, les parents pourront bien donner une leçon à leurs enfants, cela ne servira à rien. Les mots n’ont aucun impact, la morale n’est rien comparé à un bien matériel. En clair, cette génération jouie d’une liberté totale. Quoique ces jeunes fassent, ils sont sûrs de trouver un emploi stable. Ils ont l’avenir avec eux, les parents leur ont construit un pont en or.

Pendant les vacances, ces jeunes gens sont en quête d’aventures amoureuses, ou plutôt sexuelles. Du côté des deux frères, l’aventure est très loin de ce qui aurait pu être imaginer. Eri, une charmante jeune femme va s’attirer l’intérêt des deux frères, et créer une tension entre eux qui constituera le climax du film. Pour le plus jeune, c’est un amour pur et innocent alors que pour l’aîné, c’est un amour forcé puisqu’il fait chanter la jeune femme, menaçant de briser l’idyllique relation avec son frère en lui dévoilant la vérité son identité. En effet, Eri n’appartient pas à cette jeunesse dorée, elle a déjà perdu son innocence en se mariant avec un étranger. Une façon de rappeler l’américanisation du pays et sa soumission obligée.

Avec le personnage de Eri, Nakahira vient casser l’image d’une jeune femme modèle et timide. Au contraire, elle apparaît plus comme une débauchée qui couche avec plusieurs hommes en même temps, commettant un adultère et trompant la fidélité naïve du plus jeune frère. Elle provoque une passion, démesurée, chez ses prétendants. Une passion qui peut pousser ces jeunes hommes à un comportement extrême et violent, faisant ressortir le fond caché de cette génération dorée. Par exemple, l’aîné souhaite voir son amour satisfait le plus rapidement, il se moque des interdits ou des problèmes, quand il veut quelque chose, il se débrouille pour l’obtenir. Il va même jusqu’à considérer son frère comme un ennemi ! C’est une personne qui ne connaît que l’assistanat et l’égoïsme, il n’a absolument aucune valeur en lui. À l’inverse, son jeune frère nage dans un idéal de l’amour, il prend tout très au sérieux, et s’il y a un problème il le résout avec une rigueur affolante, sans faire dans la demi mesure ! Quelque part, il fait penser à la mentalité d’avant guerre où l’honneur s’opposait à une honte, sévèrement punie.

Via cette jeunesse, Nakahira évoque la société d’après guerre et ce qu’elle a été capable d’apporter à ses enfants. D’une part, il y a l’américanisation du pays qui efface les grandes valeurs ancestrales et libère les mœurs. Ensuite, il y a les parents soucieux d’offrir à leurs enfants un avenir radieux, au contraire de leur expérience de la guerre. La jeunesse est assistée et promise à un avenir parfait sans qu’elle ait besoin de faire le moindre effort. Néanmoins Nakahira démontre l’impasse vers laquelle cette génération se dirige, en utilisant Eri comme reflet du pays, c’est-à-dire plein de tabous, assisté, indécis et difficilement digne de confiance. Il fait éclater donc tous les repères de cette société, dévoilant ses maux à venir. Dire que certains pensaient que l’époque était ennuyeuse ! En tout cas, ce n’est pas la Nouvelle Vague qui contredira ce propos.
Publié dans Cinéma Japonais
1 Réaction sur “Passions Juvéniles - Crazed Fruits - 1956 - Ko Nakahira”
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» Les 100 ans de Cinéma Japonais de N. Oshima » Wildgrounds a dit:
5 juillet 2008 à 18:16[...] Passions juvéniles (1956, Nakahira)Critique [...]


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