The Ivory Tower - Shiroi Kyotou - 1966 - Satsuo Yamamoto

Docteur Satsuo Yamamoto nous emmène au cœur des entrailles du monde médical japonais. Là-bas, pas de médecins souriants et encore moins de malades à plaindre. Ce monde est avant tout impitoyable. Il est tenu d’une main de fer par une mafia en blouse blanche appliquant à la lettre un fonctionnement féodal où les intérêts de chaque membre importent plus que la santé des malades. La générosité, la patience et l’honnêteté sont mises au placard, ces valeurs font place à la corruption, à l’opportunisme, au chantage. Vu de l’intérieur, la tour d’ivoire semble pourrie.
Le cadre d’un important service hospitalier va bientôt prendre sa retraite. Pour trouver son successeur, une élection est organisée où les cadres de tous les services du bâtiment sont appelés à voter. Un jeune médecin en pleine réussite voit sa récompense enfin arriver, il semble être le parfait candidat au poste. Mais pour gagner, il faut mettre toutes les chances de son côté, par tous les moyens possibles.

Ce candidat s’appelle Zaizen, il est l’image de la réussite sociale par excellence. Fils d’une famille pauvre, il est élevé par sa mère suite au décès de son père. La femme prend sur elle pour lui fournir une éducation convenable et l’envoyer à l’université. Il réussit ses études et parvient à intégrer un hôpital, pour se spécialise dans l’opération du cancer du pancréas. Bientôt, même les journaux s’intéressent à lui, alimentant sa gloire et sa fierté. À première vue, l’homme attire le respect et la confiance.

Pourtant, il n’est rien de plus qu’un carriériste. Lors des opérations, il est plus préoccupé par le temps que par le patient, il aime battre les records. Et quand des journalistes le contactent, il fait tout pour se mettre en avant, se faisant photographier dans une salle d’opération en plein travail, sans jamais considérer le patient ni même demander l’accord à son supérieur. Il est arrogant et complètement sûr de lui.

Du côté de sa vie privé, le constat est le même. Alors qu’il est marié, il passe le plus clair de son temps avec sa maîtresse. Il n’a aucun respect pour sa femme, à croire qu’il l’a épousé simplement pour faire avancer au mieux sa carrière. En effet, le père de la jeune femme est un médecin bien placé qui avait pris sous son aile Zaizen. Le mariage est une feinte pour satisfaire la volonté du père en sachant qu’un jour, son influence pourrait être utile. Le film lui donne absolument raison.

Au sein de l’hôpital, les médecins s’appliquent plus à soigner leurs rapports avec le reste du personnel qu’à s’occuper avec sérieux des malades. À croire qu’ils travaillent avant tout pour obtenir une promotion, laissant de côté la mission principale du monde médical, aider les patients. L’hôpital devient une simple entreprise où les hommes doivent se rendre de bureaux en bureaux pour dialoguer avec des supérieurs et avoir leurs accords pour agir. D’ailleurs, les médecins passent plus de temps à ouvrir des portes qu’à parler de santé.

En fait, ce bâtiment semble être sous contrôle d’une mafia, d’un petit pouvoir complètement en dehors de la réalité qui agit selon ses propres règles. C’est d’autant plus flagrant lors de la ronde quotidienne du chef de service où l’homme se retrouve entouré par tous les étudiants et autres médecins, donnant cette impression de groupe. Yamamoto en profite pour placer ce défilé dans un long couloir histoire de mieux faire apparaître cet aspect groupé, rappelant les samouraïs ou les yakuzas marchant outrancièrement dans la rue principale d’une ville.

L’élection va faire apparaître précisément le fonctionnement de cette mafia, divisée. Les chefs de services vont se regrouper autour d’un candidat commun. Un rassemblement largement aidé par les garants des candidats qui s’efforcent de se mettre dans la poche des voix. Pour gagner, il n’y a vraiment aucune limite. D’abord, ça passe par des beaux cadeaux comme un tableau, une manière de faire réfléchir le destinataire. Puis, il y a les mallettes bourrées d’argent que l’on donne au détour d’un bar. Dans un cadre plus subtil, il y a les pressions exercées sur les hommes, autrement dit le soutient sera bien sûr récompensé par une belle promotion. Ou à l’inverse, cela pourra entraîner des futurs problèmes.

Ces rouages démontrent l’état des médecins. Comment des hommes pareils peuvent se laisser acheter ? Sont-ils censés promouvoir la maîtrise du soin ou les intérêts de certains ? Le monde médical apparaît ici comme corrompu jusqu’à l’os et fier. Si dans un premier temps on croise des hauts placés d’apparence calme et sage, il s’avère par la suite que ce soient des infâmes porcs sans aucune once de dignité. Ils s’empiffrent de saké, planifient des stratégies misérables, vont en personne proposer de l’argent aux électeurs. Mais surtout, ils aiment être entourés de jeunes et jolies belles femmes, négligeant ouvertement leurs femmes. Ces hommes inspirent plus la crainte que la confiance.

Lors de l’élection, Yamamoto va condenser cette réalité en mettant en parallèle l’agonie d’un malade oublié et la finalité du vote. Ce qui est incroyable avec ce passage, c’est que le réalisateur fait apparaître l’indifférence du principal responsable face à la mort d’un patient, l’homme ne dit rien du tout, il regarde le corps. C’est extrêmement froid, il n’y a aucune émotion là-dedans. Alors qu’au contraire, au fur à mesure que le vote final s’approche, il y a une tension dans l’atmosphère, tous les visages traduisent une anxiété pour enfin, selon les cas, lâcher un sourire pour s’en aller faire la fête. Rien d’autres que les intérêts personnels.

Heureusement la Justice va mettre son nez dans cet oubli mortel. Cela permet de se souvenir du but principal d’un médecin, après tout, l’histoire n’a jamais tablé sur les relations avec les patients. Et une nouvelle fois, cet évènement va remontrer la machine mafieuse se mettre en route. Ce n’est plus la perversion des hommes qui apparaît, mais désormais leurs valeurs. Cela complète la bulle mafieuse. L’argent disparaît des discussions, on passe à l’étape du chantage et des moyens de pressions. On se rend compte que ces hommes sont prisonniers d’un système, car s’ils disent la vérité, ils risquent de briser la réputation de l’hôpital et par conséquent de détruire leur carrière ! C’est une machine vicieuse qui achève le parallèle avec le système féodal où l’on parle aussi beaucoup d’honneur, de réputation et de fierté quand la réalité est tout autre.

D’une précision chirurgicale, Satsuo Yamamoto décortique une facette graphique peu honorable d’un univers médical enfermé dans une tour d’ivoire à force de se concentrer sur l’avenir de son nombril et non sur son devoir. Alors que les médecins représentent un symbole de réussite sociale, Yamamoto les présente comme des porcs sans honneur ni dignité, il traîne dans la boue ce symbole d’accomplissement pour mieux démontrer le malaise de cette société arrogante baignant dans l’égoïsme et la passivité. Quel avenir dans un système qui rejette ses meilleurs éléments ?
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