Pale Flower - Fleur Pale - 1964 - Masahiro Shinoda

Tel un film noir, Masahiro Shinoda pose son intérêt sur un univers clandestin rampant au cœur des villes, celui des yakuza. En se plaçant en marge de la société, Shinoda démontre à quel point la noirceur et la désillusion se sont emparées des individus, allant jusqu’à perdre goût à l’existence. La mélancolie, tout comme la lassitude, dominent les esprits et ruinent l’image d’un bien-être généralisé de cette société japonaise. Quoiqu’ils fassent les individus restent prisonniers d’un système ou d’un groupe, une réalité que certains surnomment destinée.
Après trois années de prison pour meurtre, Muraki retrouve le milieu des yakuza presque inchangé. De retour dans le quotidien de yakuza, il va croiser une mystérieuse jeune femme dans un tripot qui éveiller son attention.

Ces trois années ont changé la perception de Muraki sur la société. D’entrée, il nous livre ses pensées, il porte un regard cru sur un système qui s’apparente à une misérable et gigantesque fourmilière poussant les hommes à se déshumaniser. Ces paroles démontrent sa lassitude et son interrogation sur le sens de la vie. Quelle est l’utilité de vivre dans ce cachot public ? Sa cellule de liberté, c’est son humble retour au sein d’un clan pour lequel il a perdu trois années. Être yakuza ne semble plus avoir d’importance, il prend de la distance sans pour autant feinter les règles communes de ce monde, à savoir payer ses respects et rester aux ordres d’un chef. Un homme n’a rien à gagner à appartenir à ce monde sous terrain fier d’être clôturé dans l’obscurité.

Muraki va se réfugier dans les tripots, ces endroits secrets où les hommes viennent parier. Les tripots ont un côté intemporel, à chaque fois que l’on rentre dans un de ces endroits, on trouve toujours la même organisation avec cette grande table centrale de jeu et tous les parieurs regroupés autour. Le lanceur de carte semble être condamné à devoir répéter inlassablement les mêmes paroles, donnant à force l’impression d’une prière. De même, lorsque les joueurs mélangent leurs cartes, on peut entendre presque à l’unisson le mouvement de ces cartes. Pour eux aussi, c’est sans doute l’heure de la messe. Le tripot est une zone de culte, parfaitement régulé par des manières rigoureusement respectées que Shinoda s’applique à filmer. Quand les hommes jouent, plus rien d’autre n’existe autour d’eux, l’environnement se plonge dans l’obscurité. Seule le jeu reste éclairé.

Croiser une femme jouant dans un endroit pareil reste chose rare. Suffisamment pour intriguer la plupart des joueurs, dont Muraki fait parti. Cette femme s’appelle Saeko, elle a un visage angélique qui rompt avec la tradition des gueules de yakuza. La question qui peut se poser, c’est de savoir qu’est ce qu’une femme de son genre peut bien faire dans un tripot ? Elle ne semble pas du tout à sa place, et c’est sans doute pour cette raison que Muraki va s’intéresser à elle. Parce qu’elle a l’audace de vouloir sortir de l’ordinaire et de l’habitude. Pour le yakuza, c’est une idée surprenante, lui qui est justement prisonnier du quotidien.

Très vite va s’établir une relation ambiguë entre les deux individus. La femme est dans un état perpétuel de joie et de bonne humeur alors que le yakuza reste renfermé et soucieux. Même s’ils ne forment pas un véritable couple, ils sont unis par une attirance mutuelle dépassant le cadre d’un amour physique. En effet, tous deux cherchent à retrouver une joie ou une utilité de vivre. Pour Saeko, cette quête passe par la case expérience folle où tout peut basculer très rapidement. Avec les tripots, c’est simple, via les mises, elle risque de perdre beaucoup d’argent ou au contraire d’en gagner, il y a une incertitude qui peut lui faire ressentir quelque chose. Alors que Muraki a seulement besoin de la voir, d’être avec elle pour parvenir plus ou moins au même résultat. Ce sont des damnés conscients de leur inutilité.

La nuit tombée, les rues sont désertées, la ville dort. Et c’est pendant ce laps de temps que ce couple va apprendre à vivre, allant à l’inverse du mode de vie normal, c’est de nuit que tout devient possible ou presque. Par exemple, une course poursuite amicale s’organise par le plus grand des hasards sur une route totalement déserte, offrant ainsi aux deux adversaires l’opportunité de dépasser les limites, les règles. Ces scènes témoignent d’un soin visuel particulier où la lumière contrastée laisse apparaître des bribes de visages au milieu d’un environnement noir, comme s’il s’agissait de hors-la-loi. D’ailleurs, à plusieurs reprises, on verra Muraki s’en aller à pied dans une rue peu éclairée, l’homme s’en retourne dans les songes de son existence après ces quelques instants de folie.

Le personnage de Saeko garde son aura mystérieuse tout au long du film, on ne saura rien du tout de sa vie. Cette femme reste une étincelle captant l’attention de tous. Peut-être qu’à travers elle, Shinoda pointe la perte de repères ou de croyances d’une jeunesse en roue libre héritant des doutes de la génération passée. À l’exemple du chef yakuza de plus de 50 ans qui devient père pour la première fois, il y a un fossé énorme qui creuse l’incompatibilité des générations et de leurs idées. Autrement dit, est-ce que l’enfant ne va pas hériter de valeurs périmées avec son présent ? Pour ressentir une utilité de vivre, Saeko va aller jusqu’à des expériences extrêmes, assister à un meurtre ou encore plonger dans la drogue. La fleur perd son innocence, elle s’autodétruit.

Sans se borner à un genre, Shinoda filme la mélancolie d’une société en partant de ses bas-fonds. Tous les niveaux de ce système sont atteints par ce sentiment d’inutilité. Shinoda se base sur le monde des yakuza pour mieux faire ressortir l’importance d’un code rythmant la vie des hommes, en sachant que ce microcosme noir est l’humble reflet du reste de la société. Le récit devient une suite de désillusions poussant les individus à aller toujours plus loin dans la folie car souhaitant y trouver une trace d’espoir. C’est une véritable décente en enfer, pleine d’amertume, où les personnages prennent malgré eux conscience de leur enfermement. Ils sont dominés par un sentiment de fatalité qui les écrase à jamais.



