Woods Are Wet - 1973 - Tatsumi Kumashiro

Alors que la censure japonaise floute les parties dérangeantes des scènes érotiques, le réalisateur Tatsumi Kumashiro décide de montrer son mécontentement à l’égard de cette hypocrisie, en osant aller encore plus loin. Ainsi, les parties génitales seront affublées d’un carton noir, s’il faut détruire l’action, pourquoi se contenter d’un flou misérable ? À côté de ça, Kumashiro compte revenir sur la notion de plaisir, du voyeurisme, de soumission, profitant d’une nouvelle du Marquis De Sade pour dépasser le simple statut érotique de l’image. Le plaisir va se réaliser dans des situations extrêmes. Messieurs les censeurs, une autre tasse de SM ?
Une jeune femme, accusée du meurtre de sa maîtresse, prend la fuite. Après trois jours de marche, elle fait la rencontre d’une étrange femme qui se montre extrêmement gentille, heureuse de pouvoir l’aider. Elle lui propose de venir loger chez elle, masquant parfaitement ses cruelles intentions. Pour la jeune femme, sa récente liberté tourne au cauchemar.

Kumashiro construit son film comme un cycle sur les conséquences d’une passion ou d’un désir. En prenant une jeune femme trouvant sa liberté dans la violence, pour finalement terminer comme esclave forcée de la violence, le réalisateur dresse un portrait presque ironique du désir. Et cette ironie apparaît dès le premier plan, avec ce dézoomage représentant l’œil du voyeur, où l’on passe d’une forêt agitée à un plan d’ensemble révélant la petitesse de cette forêt. Avec ce seul plan, Kumashiro définit d’entrée le vice du désir, un sentiment que l’on pense être important alors qu’il s’avère être ridicule. C’est pourtant ce qui intéresse un pan entier de l’industrie du cinéma ! Est-ce que ce dézoomage est une invitation lancée au voyeur, au spectateur, à ouvrir la porte pour découvrir un univers ignoré ?

Si tôt cette grande ouverture à peine consommée, Kumashiro nous enferme dans un tunnel, la caméra œil devient l’ennemi à fuir pour la jeune femme inquiète. Qu’elle se rassure, les vicieux sont déjà tout autour d’elle. La pauvre, elle qui pensait pouvoir nous abandonner va être confrontée à son pire cauchemar, devenir un pur objet bâtard de plaisir qu’on garde tant qu’il reste capable de provoquer une once d’excitation. En à peine deux minutes, le réalisateur a déjà expliqué visuellement son cycle, avec cette jeune femme libérée d’une forêt devenant ensuite prisonnière d’un long tunnel, basiquement une figure de plaisir.

Le récit ne tardera pas à son tour à basculer dans l’enfermement, en fait, dès la rencontre avec l’étrangère où la jeune femme commence déjà par monter dans une automobile. C’est en acceptant de se faire conduire qu’elle perd sa liberté sans s’en rendre compte, sous le regard jubilatoire de sa geôlière l’accompagnant vers son repère. À partir de ce moment-là, la lumière du jour disparaît, elle est remplacée par celle des bougies, offrant une atmosphère intimiste, presque étouffante. Les repères temporels n’existent plus, le cauchemar devient concret.

L’étrangère manipule la jeune femme, en adoptant une voix compréhensive et fragile qui se veut proche de la jeune innocente. De cette manière, un lien d’amitié et de confiance se crée entre les deux femmes. Mais de cette confiance va bientôt naître le chantage et la soumission, source du plaisir de l’étrangère et de son mari. Qui sont-ils ? Des marginaux étranges vivant dans une sphère du plaisir, à l’écart du reste d’une société déviante (?).

Malgré l’ambiance sobre de la maison, Kumashiro s’applique à montrer leur opulence, on les voit manger comme des cochons à une table bourrée de nourritures, ils ont un goût vestimentaire raffiné, très européen, ils disent fièrement qu’ils sont riches et n’ont plus besoin de rien. Ce trop-plein ambiant a généré en eux l’envie de s’amuser autrement, de jouer avec les corps, de les contrôler et de les exploiter pour leur propre désir. Chez eux, il ne reste plus rien d’autre qu’un plaisir immédiat à satisfaire.

Kumashiro a beau nous laisser ces indices, il n’y a vraiment qu’une action en crescendo pour surprendre, pour choquer. Le réalisateur va aborder les différentes facettes du plaisir, il y a la soumission, le chantage, le voyeurisme, le viol, la violence, la sodomie, la mort puis la nécrophilie. Évidemment tout est sous contrôle du couple, qui profite allègrement des victimes. Le plaisir se déroule au détriment des autres, qui perdent à ce stade toute forme d’humanité pour ne devenir que des objets de désir répondant aux ordres des maîtres.

Cette escalade du plaisir est d’autant plus osée et extrême qu’elle se fait sans la moindre image érotique explicite, car grossièrement censurée par Kumashiro en personne. Ce qui est intéressant avec cette censure, c’est que ça n’empêche pas le désir d’exister à l’écran. À défaut de montrer des parties génitales, Kumashiro travaille sur le son, les cris de jouissance, et les postures de domination, d’excitation, de soumission de ses personnages. En fait, ça permet de faire ressortir encore plus clairement les déviances du plaisir.

Via sa réalisation visuellement riche, Kumashiro ose questionner les enjeux du plaisir, exploitant les limites de la censure comme une barrière à franchir. Sans avoir besoin d’images explicites, il parvient à filmer la déviance du désir et à en dresser un cycle vicieux dans lequel les individus deviennent prisonniers de pratiques ayant depuis longtemps perdu toutes traces d’humanité. Il ne reste qu’une folie surprenante, néanmoins capable de répondre aux intérêts des spectateurs voyeuristes, pris à leur tour dans ce cycle. Avec les salutations du Marquis de Kumashiro !


