
À l’époque des samouraïs, des valeurs fondamentales régissent la vie de l’Etat. Les hommes parlent d’honneur, de respect mais surtout de loyauté envers la hiérarchie et leurs devoirs. À première vue, ce temps semble être béni par une pureté rigoureusement respectée par tous où les valeurs solidifient la société. Pourtant, c’est bien derrière ce masque de perfection que Eiichi Kudo vient porter son intérêt, cherchant à regarder l’intimité, les secrets de ce système. C’est en nous racontant une histoire oubliée des récits officiels qu’il s’interroge sur la notion de loyauté. Jusqu’où les hommes sont capables d’aller afin de se plier à cette valeur ?
Un seigneur, frère du shogun, abuse de son autorité pour faire régner la terreur partout où il passe. Devenant un problème pour la société mais protéger par son statut spécial, un ministre décide de planifier son assassinat. Il confie cette mission à un vassal de confiance.

D’une rue déserte où repose le cadavre d’un officiel venant de se suicider, la caméra vient se resserrer sur sa lettre, cachant en fait une plainte à l’encontre d’un seigneur cruel. La lettre devient ici notre passeport pour l’intimité de l’Etat, nous plongeant au cœur d’un problème grave. Désormais peu importe le suicidé, ce qui compte pour le ministre concerné, c’est de résoudre le plus rapidement possible le problème. En trois plans fluides, Kudo brise la frontière séparant l’apparence mythique de cette époque et la réalité des affaires internes. En effet, la solution adoptée n’est pas celle qu’on pourrait penser. Hors de question de discuter ou d’accepter une pareille situation, l’heure n’est pas à l’honneur mais à la protection des intérêts et de la sécurité de l’Etat. La seule solution, c’est l’assassinat, une façon concrète de mettre un terme au problème.

Toujours dans l’idée de nous rapprocher au plus près des secrets, lors de la discussion où l’ordre de mise à mort est donné, Kudo montre habilement que le dialogue n’a rien d’officiel en jouant avec les différents niveaux de l’image. Au premier plan, il y a l’installation officielle où se doit se dérouler normalement le dialogue, mais ici, tout se passe au second plan, sur de simples tatamis où les hommes sont mis à égalité. Tout comme l’ordre, cette discussion sort donc des formalités habituelles. Tout au long du film, Kudo s’applique à garder cette idée d’intimité, en continuant d’exploiter les niveaux de l’image avec, régulièrement, au premier plan, une porte entre ouverte ou sinon tout ce qui peut représenter la frontière avec l’intimité. Ainsi, le réalisateur laisse à cette histoire son côté privé, secret.

Sa construction de l’image va aussi permettre d’enfermer littéralement les individus, de les contenir dans un espace clairement défini duquel ils ne peuvent s’extraire. Ils sont prisonniers à la fois du secret de l’affaire en court, et à un niveau plus personnel, de leur loyauté et de leurs devoirs. Effectivement, l’affaire n’ayant rien d’officiel, les samouraïs réunis pour mettre en œuvre le plan d’exécution du seigneur cruel, se retrouvent dans un paradoxe. Ils doivent suivre le code d’honneur et obéir à la hiérarchie, c’est-à-dire adopter un comportement pur, alors qu’en fait ils deviennent des assassins, soit des hommes qui servent uniquement des intérêts et non plus le code. Alors, sont-ils loyaux envers un code ou un maître ? La frontière est floue et fait le bonheur d’un Kudo, heureux de prouver l’absurdité de la mission suicide.

Ce paradoxe se retrouve aussi du côté de la garde chargée de protéger le seigneur cruel. Pour le samouraï Hanbei, chef de la protection, le problème de loyauté est encore plus visible car il a pu constater de ses propres yeux la cruauté misérable de son seigneur, un homme qui a tué personnellement toute une famille, femmes et enfants inclus, sans éprouver le moindre problème de conscience. Hanbei est partagé entre sa conscience d’homme d’honneur et son devoir de servitude. Mais comme tous les autres, même dans une situation aussi absurde, allant à l’encontre des valeurs pures du samouraï, il se soumet à la loyauté.

Pourtant, le statut de samouraï n’a plus grande considération à une époque où le pays va devoir faire face à l’arrivée des Américains. Il est impossible de parler d’un guerrier en temps de paix, alors le samouraï devient un chien de garde obnubilé par des valeurs sans cesse détournées volontairement par des hommes puissants. Il existe un fossé entre l’idéal du samouraï et sa condition présente. Quand il pense servir l’honneur d’autrui, il ne fait que de donner sa vie à des intérêts qui le dépasse totalement. Par moment, Shinza, le vassal de confiance chargé de la mission suicide, semble éprouver une certaine amertume quant à sa condition de samouraï, comme conscient des limites de sa loyauté. À tel point qu’il donne l’impression que le samouraï n’est qu’une figure d’homme déphasé, préférant mourir par peur ou impossibilité, de vivre normalement. Un genre d’homme écrasé par des impératifs moraux qui l’empêchent de penser véritablement à lui-même. À quelques rares exceptions.

La scène de rencontre privée entre Shinza et Hanbei offre un très bel exemple d’une des rares apparitions d’humanité chez les hommes. Si le début de la scène laisse penser à un duel à venir, avec les gardes entourant Shinza se dépêchant d’attraper leurs sabres, la suite va glisser vers une autre idée, celle d’un dialogue entre hommes. La tension laisse doucement sa place à une intimité honnête, où les sabres s’effacent d’un cadre qui préfère opter pour une ambiance tranquille et détendue. Pas de hasard à voir la discussion se filmer du côté d’un Shinza pensif alors qu’au début, la caméra était situer du côté d’un Hanbei plein de rage, un sentiment totalement présent dans les plans où les sabres prenaient une place centrale. L’atmosphère va tellement se détendre qu’on peut oublier les enjeux qui opposent les deux hommes, on savoure leurs confidences, leur humanité, qui nous rappellent à quel point ces hommes se ressemblent. Mais Kudo ne laisse pas cette impression s’imprégner trop longtemps, il va la briser avec ces plans sur l’extérieur de la pièce où les gardes sont sur le pied de guerre. L’humanité n’aura plus vraiment le temps de s’installer jusqu’à la rencontre finale, offrant cette fois-ci le duel tant attendu.

Ces deux hommes représentent chacun un groupe particulier. D’un côté, il y a Shinza qui doit recruter treize tueurs, soit treize samouraïs lui confiant pleinement leurs vies. De l’autre, Hanbei, le seul homme conscient du danger à venir au milieu d’une bande de lâches, d’indécis et d’inconscients. Cette opposition, met avant la valeur symbolique de ces deux groupes. Pour Shinza, c’est une union jusqu’à la mort où l’on ne fait pas de considérations sur la provenance sociale des individus, l’importance est qu’ils soient dévoués à la tâche. C’est l’idée d’un groupe uni, rassemblé autour de mêmes valeurs. En face, c’est l’inverse, c’est l’individualisme égoïste qui prime en la figure du seigneur cruel, Hanbei a énormément de difficultés à unir les hommes vers un même but. Quelque part, il n’est pas totalement pris au sérieux dans sa considération du danger. Par l’affrontement des deux groupes, c’est l’image idéalisée d’une société d’apparence unie qui combat le mal de l’époque. Évidemment, l’affrontement tourne à vide, il est absurde, ces hommes se battent exactement pour la même cause, pour la même raison de loyauté envers un esprit corrompu.

Kudo s’efforce de retranscrire visuellement le poids de loyauté sur ces hommes. En regardant les intérieurs ou jardins des demeures, on peut s’apercevoir de la froideur ambiante mêlée à une infrastructure précise et presque étouffante. Ces endroits sont dominés par des motifs rappelant l’enfermement, la prison, ils délimitent clairement l’espace. Les poutres tout comme les cloisons des portes deviennent des barreaux emprisonnant les individus. Les hommes sont comme écrasés par cette ambiance angoissante. D’ailleurs, au sein du cadre, ces hommes trouvent toujours une place précise et parfaitement ancrée dans l’espace. Lors des dialogues, Kudo exploite cet ancrage via des changements d’angles et de lumière pour mettre en avant l’importance des individus dans le dialogue. D’un dos sombre, on passe à un visage éclairé, et sachant qu’il filme le plus généralement un groupe, il parvient à garder une maîtrise de cette idée. Malgré leurs sentiments, les hommes ne changent pas, ils ne s’adaptent pas, ils restent vraiment ancrés dans leurs valeurs périmées.

Dès la seconde partie du film, alors que le voyage retour du seigneur cruel commence, cet ordre perd de plus en plus de sa précision et de son organisation. L’apogée devient le piège final où il n’y a définitivement plus de repères solides dans l’image, tout devient confus et brutal. De la même manière, le piège est la matérialisation de l’ambiance angoissante du reste du film. Les hommes n’ont plus de liberté, ils doivent essayer de trouver un chemin dans cette ville devenue pratiquement un labyrinthe cerné par des clôtures en bois. L’absurdité de l’histoire apparaît aussi, car emprisonné les hommes n’ont plus qu’un chemin à suivre, avec comme récompense finale, être tué en traître par un samouraï caché. Ce piège n’est ni plus ni moins que la représentation décomplexée de la société.

L’approche visuellement massive de Kudo, proche d’un Kobayashi, fait ressortir une question centrale sur la loyauté. Les hommes peuvent-ils renier toute notion de règle, de code par loyauté ? À l’image du seigneur cruel dont le cortège officiel est remplacé par une foule de samouraïs déguisés. Ou encore négliger l’essence de la voie du samouraï pour donner sa vie à une mission ordonnée par un Ministre, ayant pris ses distances avec l’affaire. Comme réponse, Kudo pointe l’absurdité d’une guerre d’intérêts sitôt terminée, qu’elle est déjà effacée par une version officielle. Ces hommes meurent pour quoi ? Pour qui ? Pour rien. D’ailleurs, quelques fois Kudo va même se permettre de briser la règle des 180° lors de discussions importantes comme pour mieux souligner l’aspect vain de la mission, des ordres et de la croyance en la loyauté. C’est-à-dire que cette vision n’a pas le temps de s’inscrire à l’image, elle est retournée et détruite par ce soudain changement de plan qui impose comme triste vérité, la vision d’un autre personnage sans doute plus puissant, du moins plus réaliste.

À une époque où les samouraïs ont une pleine possession de l’espace, à l’exemple de cet homme qui domine de son sabre l’environnement, et de l’action concrète, les hauts fonctionnaires exploitent l’idée de loyauté pour leur faire exécuter les pires tâches. Kudo nous dit que ce qu’il reste de l’homme d’honneur, de principes, ce n’est qu’un pauvre rescapé baignant fièrement dans la boue. Le samouraï n’est qu’un homme de main.
***Bande Annonce
Infos
- The Thirteen Assassins (Juusan-nin no shikaku, 十三人の刺客).
- Avec Chiezo Kataoka, Ryohei Uchida, Ko Nishimura… (IMDb)
- Disponibilité : Coffret Eiichi Kudo “Samouraï Révolution” (Wild Side)


















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félicitation pour cet article et surtout pour le site entier !!! j’suis arrivé ici via le fofo dvdrama et j’suis plutot content de mon click !!! hop direct dans mes favoris =)
pis faut voir ce film, il est terrible. je l’ai recommandé à des potos et y z’ont pas été déçu du voyage !!!