Les 11 Guerriers du devoir - 1966 - Eiichi Kudo

L’ère des samouraïs brasse corruption étatique et dévotion totale des hommes à un code d’honneur. Désormais, le regard porté sur cette époque est définitivement lavé de son idéalisme et de son hypocrisie. Les hommes ont enfin appris à départager la notion de loyauté de celle d’un mensonge institutionnalisé, capables de suivre leur propre instinct. Film synthèse de ses deux précédentes œuvres, Eiichi Kudo se lance ici dans un récit anarchiste où le problème absurde de la loyauté des samouraïs est transcendé par un regain d’humanité.
Le seigneur d’Oshi est tué par un seigneur voisin, reconnu pour sa cruauté. L’affaire est donnée sans suite par le pouvoir central, en raison des liens qui unissent le seigneur cruel au Shogun. Mais 11 vassaux d’Oshi n’ont pas dit leurs derniers mots, préparant avec soin l’assassinat du cruel meurtrier de leur seigneur.

Telle une partie de chasse, le film se construit sur l’attente du bon moment pour attaquer le gibier. Sauf qu’ici, le butin animalier devient humain, et le plaisir coupable de la chasse se transforme en impératif du devoir de loyauté. Autrement dit, le petit loisir dominical gagne en sérieux et en importance. La morale de l’histoire se fait déjà sentir, ne jamais chasser un loup enragé sur son propre terrain, sous peine de finir dans son estomac. L’ingéniosité de Kudo, c’est d’installer une chasse à l’homme, grandeur nature, en pleine féodalité. C’est une manière de rendre concret l’état misérable de cette époque où les hommes doivent lutter entre eux pour survivre. Cette vision est radicale et défaite de son aura romantique, l’absurdité de l’honneur cède sa place à l’humanité d’un devoir d’anciens traqués.

Pour cette chasse à l’homme, Kudo va utiliser l’environnement comme reflet du caractère de ses personnages. Les 11 samouraïs viennent de perdre confiance dans le régime, ils se retrouvent soudainement libérés en pleine nature comme des bêtes sauvages. Tandis que le seigneur cruel est parfaitement intégré au système, malgré son comportement. Il appartient encore au milieu urbain. Ici, chaque camp domine parfaitement son milieu, et devient presque intouchable dans sa sphère. Ce qui explique l’impossibilité pour les samouraïs d’exécuter le seigneur lorsqu’il se trouve à Edo, ils ne sont pas en position de force et sont écrasés, comprimés par cet environnement.

À l’exemple de Hayato qui loge dans une petite pièce, l’espace est délimité, l’homme est comme enfermé, il suffoque. Il apparaît normal de le voir perdre tout ce qui lui restait dans un milieu pareil. Définitivement, Kudo démontre l’impasse du système. Il va même jusqu’à inverser l’apparence des milieux, en filmant le monde urbain comme une jungle étouffante, à l’image du quartier des prostitués où la foule s’est emparée du moindre espace libre. Alors que la nature est calme et paisible, on dirait même que c’est une zone abandonnée et oubliée des hommes. Néanmoins, dans la seconde partie, la nature se transforme en gigantesque piège avec ces énormes troncs d’arbres ou encore ces nombreux bambous qui font office de barreaux clôturant l’espace libre.

Pour accomplir au mieux son devoir, Hayato accepte de perdre tout. C’est dire l’importance accordée à la loyauté. Mais alors même qu’il sombre dans la déchéance absolue, il ne laisse jamais rien paraître aux yeux des autres samouraïs, il reste concentré sur sa mission. Kudo pose un regard très sobre sur ce personnage, il lui laisse toujours sa dignité, il n’y a pas de misérabilisme dans cette déchéance. Au contraire, en nous laissant assister à ces douloureuses épreuves, Kudo cherche à mettre en avant un personnage dénudé qui ne peut trahir, mentir ou manipuler. Il s’en dégage une sincérité, une honnêteté mais surtout une détermination remarquable. L’homme a l’âme d’un chef et sait prendre des décisions justes, même si elles ne suivent pas son désir. Kudo va souvent placer le visage de Hayato dans une zone clôturée par un motif de l’environnement, comme des barreaux en bois, est-ce que c’est une façon de traduire le poids de la responsabilité ? Ou de la loyauté ? En tout cas, l’homme est libéré de ce schéma à partir de l’assaut final.

L’action des 11 samouraïs se déroule d’une façon officieuse et n’est liée à aucun ordre direct des hautes instances du pouvoir. Justement, les hommes se retrouvent seuls face à l’hypocrisie du régime qui impose sa version comme unique vérité. C’est pour défendre la réalité, pour rétablir une justice que les 11 samouraïs se lancent dans leur mission suicide. Aux yeux du régime, ces hommes n’ont plus aucune valeur, ils sont des moins que rien, des samouraïs sans maître. En fait, la honte des samouraïs. Ils devraient être nommé Les 11 rônins. Pourtant Kudo leur rend un grand hommage, il ne les considère pas comme des simples rebelles et leur offre l’honneur de les surnommer samouraï. C’est important parce que choix reflète exactement l’état de médiocrité de l’époque, à savoir que les véritables hommes d’honneur ce sont les renégats et personne d’autres. La véritable honte de l’époque, c’est les politiciens hauts placés, des lâches qui pensent avant tout à leur confort.

L’atmosphère du film est froide, les personnages semblent habiter un monde mort et sans chaleur. Chacune de leurs respirations est visibles à l’écran, on voit bien la mince fumée sortir de la bouche des individus prouvant à quel point il y a une différence entre eux et cette froidure qui les entoure. Quand on retrouve la nature dans la seconde partie du film, c’est l’environnement entier qui se plonge dans une brume dense, amenant un sentiment d’étrange, de doute et d’imprévisible, comme pour mieux plonger les personnages dans un au-delà terrien. Et finalement, lors de l’attaque finale, c’est une pluie torrentielle qui s’abat sur le paysage, noyant littéralement tous les protagonistes de l’histoire, c’est un avant-goût de chaos.

S’il reprend comme ses deux précédents films une structure plus ou moins identique avec comme conclusion une attaque finale, Kudo va pourtant dynamiter l’attente de cette finalité à deux reprises, et donc amplifier de loin la surprise. La première fois, alors que l’on pense rentrer directement dans le combat, on comprend qu’il ne s’agissait que d’un rêve, l’action était rapide et précise, terminée en deux minutes. La seconde fois, les samouraïs laissent passer l’occasion d’attaquer suite à une apparente bonne nouvelle, réduisant ainsi à néant leur stratégie. La troisième fois s’avère être la bonne, et le résultat est très loin de ce que l’on aurait pu imaginer. Kudo crée la surprise en filmant un combat viscéral d’une rare violence, plein de rage où les individus se battent tant bien que mal dans la boue. Certains samouraïs vont aller jusqu’à se faire exploser après avoir été transpercé de partout par les sabres ennemis. Dans l’ensemble, Kudo montre des individus en pleine lutte pour tuer où un seul coup de lame ne suffit pas à terminer un adversaire, d’ailleurs les hommes en viennent à combattre parfois au corps à corps, preuve de la sauvagerie du combat ! Il s’agit d’une attaque anarchiste où la seule importance est d’exterminer le seigneur cruel, il n’y a pas de règle pour atteindre cet objectif.

Achevant d’explorer l’envers du décor de l’époque des samouraïs, Kudo se place à l’opposé de son film Les 13 Tueurs, où le propos baignait dans le cynisme de la destruction des valeurs. Ici, il met en rapport la notion de loyauté avec la détermination personnelle d’hommes marginalisés, leur redonnant par la même occasion un statut qu’ils avaient officiellement perdu. C’est dans la déchéance et la révolte que va s’affirmer la liberté de chacun, la possibilité de pouvoir s’exprimer. D’un autre côte, peut-être absurde, les hommes doivent être prêt à mourir pour devenir libre. La loyauté reste une forme de prison dont on n’échappe pas, et d’ailleurs le seul rescapé de l’histoire sera un rônin sans clan ni maître, juste porté par sa rage envers un système.
***Extrait
Dernier volet de la trilogie “Samouraï Révolution“, éditée par Wild Side



