Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Alors qu’un professeur soûl enseigne à ses étudiants des chansons paillardes aux propos sexuels, Nagisa Oshima nous montre l’état de sa société entre jeunesse perdue et manifestations pacifiques contre une Guerre du Vietnam où l’illusion de l’Empire du Soleil Levant. Autour de la jeunesse japonaise, il n’y a ici rien d’autre que des conflits et des impasses, des barrières qui l’empêchent de s’épanouir ou d’espérer, elle est coincée dans une froide réalité. À cette vision, le réalisateur vient y ajouter l’ombre du désir qui divise plus qu’il rassemble, renforçant l’incompréhension entre étudiants et étudiantes. D’ailleurs, l’histoire se place principalement du point de vue d’une bande de jeunes hommes qui recherchent le désir immédiat, la satisfaction d’une pulsion sexuelle sans considérer vraiment les jeunes femmes autrement que comme des outils sexuels nécessaires à un soulagement idyllique.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Et si la division existe déjà au sein de la jeunesse, il y a aussi un fossé entre elle et les adultes qui renvoient une image peu glorieuse de l’avenir, à l’exemple de ce professeur bourré et de ses chansons. En dehors de ces mauvais reflets, il y a surtout une dangereuse incompréhension entre des générations qui ne savent pas se parler et se comprendre. C’est de cette manière que des chansons paillardes ne sont perçues chez les étudiants que comme un hymne à la liberté sexuelle quand elles contiennent en fait toute une réflexion sur l’état des individus au sein d’une nation. Se suffisant des apparences, la jeunesse confond désir et réalité, contrainte d’imaginer ses souhaits les plus profonds dans une société qui n’a rien à lui apporter.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Des étudiants voient la fin d’année arriver et un avenir en forme d’impasse se dessiner. Au lieu d’aller étudier avec ardeur, ils préfèrent partir à la recherche du nom d’une étudiante portant le numéro 469, croisée dans une salle d’exams. Lors d’une petite sortie avec un professeur sympathique, les jeunes hommes accompagnés de distantes étudiantes vont découvrir l’autre visage de l’homme qui sous l’effet de l’alcool leur transmet une leçon incomprise au travers de chansons paillardes. La soirée se termine d’une façon tragique par la mort du professeur, intoxiqué par du gaz. Si pour les jeunes femmes le choc est total, pour les jeunes hommes c’est l’indifférence, ils partent errer en optant comme hymne symbolique la dernière chanson du professeur. Les étudiants se retrouvent enfermer entre ces pulsions sexuelles et le néant de leur vie, il ne reste plus qu’à faire appel à leur imagination pour se sortir de cette réalité.

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L’ombre impériale

Comme à son habitude, Nagisa Oshima ne néglige pas le contexte de l’époque qui joue un rôle clé dans cette description de la jeunesse japonaise. Les problèmes sont aussi bien internationaux que nationaux, le Vietnam comme l’Empire sacré sont des questions qui vont influencer les mentalités de la jeunesse. D’abord, il y a la révolte silencieuse contre l’image sacré du pays, Oshima est toujours très attaché à une vision peu convenue du Japon d’après-guerre sans pour autant aller jusqu’à devancer le rendu documentaire-réalité des années futures, on pense en particulier à Kinji Fukasaku. Non, chez lui tout se passe via les symboles et les actes des individus, à commencer d’ailleurs par le drapeau japonais qui sert de fond au générique d’ouverture. Au blanc pur entourant ce soleil rouge levant, il ne reste ici plus qu’un fond rouge sang avec une tâche d’huile en son centre, prête à s’enflammer à n’importe quel instant. Assez facilement on peut comprendre dès cette image qu’il vise l’ensemble de la société plus violente que jamais qui ne donne aucune chance à sa jeunesse, elle ressemble à un océan d’illusions.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Guerre des idéalistes

Evidemment, cette tâche d’huile à moitié crade qui n’ose pas se répandre sur toute la surface, c’est cette jeunesse contrainte qui ne peut qu’exploser d’une façon ou d’une autre. Pas besoin d’en arriver forcément à l’idée des émeutes pour se démarquer du reste, Oshima nous montre un cheminement différent tout aussi dangereux où les étudiants s’enferment dans l’imaginaire du désir pour palier la réalité du néant. Le drapeau sera une nouvelle fois détourné lors d’une manifestation silencieuse d’adultes anti-Empire rappelant que la plaie de 1945 n’est toujours pas soigné et que le pays semble ignore ses faiblesses. En tout cas, ces individus marchent tranquillement sous une douce neige tombante, en tenant fermement des drapeaux du Soleil Levant avec un rouge devenu tout simplement noir. Alors que le pays se réveille, prêt à l’explosion économique, la population marche tristement en brandissant un passé ou un quotidien que l’on peut oublier un peu trop vite. Mais la situation n’est pas meilleur dans le reste du monde, sans oublier la Guerre Froide, il y a le conflit du Vietnam et l’appel généralisé de toute une génération pour la paix et l’amour. Au Japon, des groupes de jeunes se forment et mettent en place des pétitions pour arrêter la guerre. Quand ce n’est pas une demande de signature, c’est un humble moment à passer ensemble à chanter pour une cause commune, la paix et l’amour, la jeunesse parait alors unie et fière d’être utile. Les hommes et les femmes se retrouvent sur un même un pied d’égalité où l’important c’est de faire ressortir sa joie et sa bonne humeur. La guerre fait rage et donne une bonne raison à cette jeunesse morte née de s’évader, de s’amuser. C’est un appel au rassemblement dans une société divisée et sans avenir.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Rebelles sans cause

Pour nos jeunes étudiants, toutes ces manifestations ne semblent rien signifier, c’est l’air du temps qui s’impose, rien de vraiment incroyable ou d’intéressant. Ces jeunes hommes sont plus tournés vers la découverte de leurs rêves et fantasmes plutôt que l’ouverture sur le monde et un apitoient prétexte à l’amusement. La réalité ne leur inspire rien de bon, la période des examens approche et au lieu de parler avec insistance des sujets à revoir ou d’échanger les idées entre eux, ils préfèrent découvrir l’identité d’une magnifique étudiante coréenne. L’avenir passe en second plan, ils essayent de consumer un présent immédiat de la meilleure façon possible. Dans cette optique, il parait normal de les voir adopter comme hymne du fantasme, la chanson paillarde du professeur, assumant le côté vulgaire et les idées sexuelles explicites (voir l’extrait en fin d’article). Il n’y a pas de honte à affirmer son désir de la chair féminine. Malheureusement, ces jeunes gens se cantonnent à l’apparence vulgaire de la chanson sans retenir le message du professeur qui même si un peu bourré, garde la volonté d’enseigner.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

Les révoltés de l’absurde

Ces chansons portent une symbolique forte, elles représentent la voie des oppressés, et le professeur n’hésite pas à faire le parallèle avec ces étudiants désintéressés des problèmes d’actualité. Car à l’époque dit le professeur, les gens les chantaient pour décrire leurs petites histoires et de leur misère tout en travaillant. C’était les paroles de la classe ouvrière consciente de son quotidien. Aujourd’hui les jeunes font transparaître uniquement leurs fantasmes à travers les paroles, il n’y a pas un intérêt apporté à une quelconque conscience de la réalité. La jeunesse devient alors une sorte de classe moderne des opprimés du désir, s’enfermant de plus en plus dans la bulle de l’imagination. Puisqu’ils n’ont rien et ne peuvent rien faire dans la réalité, les étudiants se laissent porter par leur imagination et pensent au viol de la jeune coréenne en pleine salle d’exams, ils sont les maîtres de la scène et mettent en place leurs moindres désirs. Dans l’idée d’une nouvelle classe libre, Oshima la sépare clairement des idéaux gauchistes lors des funérailles du professeur où tous les élèves sont réunis pour lui souhaiter un dernier adieu. L’homme était aimé et apparemment apprécié pour son implication politique, des élèves se mettent alors à chanter des chansons révolutionnaires venus tout droit des Chœurs de l’Armée Rouge quand un des étudiants se démarque en chantonnant son hymne personnel, sa chanson paillarde (voir l’extrait en fin d’article). C’est la révolte des désirants. La situation se représente dans un autre contexte, cette fois-ci avec les hippies japonais trop aveuglés par leur idéalisme humanitaire pour prêter attention à l’appel du désir des renégats. Le monde est beau vu de son nombril.

(Traité des chansons paillardes japonaises) Sing a Song of Sex - 1967 - Nagisa Oshima

La révolution n’est pas un dîner de gala ?

En créant une classe particulière, Oshima ne se contente pas d’en faire une victime d’un certain système, il va lui offrir la possibilité d’assumer jusqu’au bout ses idées et ses responsabilités éventuelles. Et dans cette organisation d’une Révolution du désir, il confronte une nouvelle fois les individus face à leurs convictions ou leur imaginaire, faisant ainsi exploser la petite bulle du fantasme pour la faire entrer dans la réalité. D’ailleurs, au niveau du film, le réalisateur prend soin de cultiver une ambiance expérimentale qui parait par moment incohérente un peu comme si il nous plongeait dans le quotidien de ces étudiants en plein fantasme permanent. Par exemple, les personnages peuvent adopter une position complètement différente d’un plan à l’autre, ou se retrouver soudainement face à la caméra. Au final, ce sentiment bizarre n’existe plus dans cette dernière scène où les fantasmes rejoignent la réalité des opprimés encore inconscients. Dans cette culture coca-cola faisant la promotion de films érotiques, la jeunesse ne fait que de rêver sa révolution, se contentant d’un hymne paillard pour exprimer ses sentiments. Nagisa Oshima explore l’imaginaire, continuant de creuser ses personnages, il dépasse de loin la seule apparence pour s’attaquer à l’esprit et traduire les contradictions d’une nouvelle classe éclatée par l’incompréhension. Une révolte fière d’être absurde.

***Bande Annonce

***Extraits

La chanson paillarde

L’hommage au professeur

Infos

- Traité des chansons paillardes japonaises; Sing a song of sex; A Treatise on Japanese Bawdy Songs (Nihon shunka-kô, 日本春歌考).
- Avec Ichirô Araki, Koji Iwabuchi, Kazuyoshi Kushida… (IMDb)
- Bande Originale : Écouter un extrait
- Disponibilité : DVD Z3 STA (Panorama)

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Publié le 17 mars 2007
Mots-clés :

Publié dans Cinéma Japonais
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