Kinji Fukasaku - Une image du chaos

Kinji Fukasaku

Récemment reconnu en Occident avec son Battle Royale, violent et critique, Kinji Fukasaku cultive pourtant ce cocktail depuis toujours. À l’âge de 15 ans, il vit au milieu des ruines de l’empire japonais fraîchement battu. Cette expérience d’immédiate après-guerre va profondément le marquer. Dans les ruines, il doit apprendre à survivre et à affronter une violence quotidienne, il n’y a plus de repères, tout est à reconstruire. Ce chaos ambiant s’accompagne de la lourdeur morale de la défaite et de l’occupation américaine. Le peuple élu d’autrefois doit désormais survivre dans les ruines, peu importe la manière.

Cette unique expérience apporte les bases du futur réalisateur : la violence rentre dans le quotidien (la survie), changement d’époque & des valeurs (vers l’occidentalisation du pays), idéalisation du groupe (la meute facilite la survie), les tabous de la société (la défaite, place des yakuzas au sein de l’économie).

Combat sans code d'honneur - Hommage aux morts
Hommage aux morts

- La violence : Dans les ruines de l’empire, c’est le chaos qui domine. Un marché noir tenu par les yakuzas se développe (un marché mafieux et peu scrupuleux), la prostitution permet à de nombreuses femmes de survivre (sans compter les viols), un sentiment d’injustice domine (défaite, occupation) et surtout il n’y a plus que l’ombre d’un ordre (les ruines). Il faut donc se battre pour parvenir à trouver de la nourriture et survivre. Chacun essaye de se faire justice, qu’importe la manière. Cette violence chaotique va d’abord se traduire par le choix d’une caméra à l’épaule captant une réalité brute et sans équivoque qui vient briser littéralement le calme des cadres (angles obliques). Le rendu de l’image est mouvementé et vivant, en quête de répères, c’est le chaos. Mais cette approche documentaire harmonieusement mise en scène (tout est parfaitement géré) ne serait rien sans le quotidien violent des hommes, avec des massacres et règlements de compte en guise de bains de sang, histoire d’apporter un peu d’adréline à ce chaos. Et pour appuyer cette horreur organisée, Fukasaku opte pour des arrêts sur image à des moments précis, par exemple lors d’une fusillade, un homme baignant dans son sang. Enfin, l’ambiance de ce chaos quotidien est l’oeuvre de Toshiaki Tsushima, un compositeur qui va rendre concret l’atmosphère instable et violente de l’univers de Fukasaku des années 70.

Le Caïd de Yokohama - Yakuzas modernes
Yakuzas Modernes

- Le changement d’époque & des valeurs : L’idéal traditionnel devient désuet. En temps de reconstruction, les individus vont avant tout vouloir satisfaire leurs propres intérêts, c’est leur survie qui importe. Dans ce combat quotidien, il n’y a pas de place pour la morale ou l’honneur. À long terme, il y a la montée d’un individualisme sauvage, prêt à tout pour obtenir l’argent, le pouvoir. Dans ces cas-là, il n’est plus question de suivre un code d’honneur, un respect mutuel, c’est une guerre invisible. Tout au plus, la tradition fait office de formalité, une mascarade acceptée qui camoufle une réalité bâtarde et impitoyable. De plus, les principes traditionnels ne sont plus en accords avec une époque où l’on veut satisfaire ses intérêts le plus rapidement possible. En schématisant, pourquoi un politicien désirant lutter contre le crime organisé garderait son intégrité quant il peut s’allier avec ce monde sous-terrain à raison de quelques valises pleines d’argent ? Il obtient un résultat rapide et sans dommages. En clair, l’argent efface l’honneur. Les gangsters changent d’habits, ils deviennent hommes d’affaires (voir Le Caid de Yokohama & Guerre des Gangs à Okinawa).

Yakuza Papers #3 - En groupe
État du groupe

- Idéalisation du groupe : Dans son idéal, le groupe représente l’unité et la confiance. Pour survivre, il vaut mieux être plusieurs et savoir que l’on peut compter sur les autres que d’être seul dans son coin. Dans sa période 1968-1978 (sa carrière même ?), Fukasaku n’arrête pas de filmer ce groupe, cette véritable structure humaine. En regardant la composition des plans de groupe à travers ses films, on voit toujours bien que chaque individu trouve une place et reste visible, il s’insère parfaitement au sein de cette structure. À l’image, il y a bien unité. Pourquoi un idéal ? Au sein de cette construction humaine, les hommes trouvent une place spécifique, peu importe ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, le groupe les accepte et leur offre la possibilité d’exister, d’appartenir à une union. Alors qu’en dehors du groupe, ces mêmes individus ne sont rien du tout. Le sommet de cette idéalisation se trouve dans la série des Yakuza Papers, mais c’est aussi là qu’arrive chez Fukasaku l’idée d’une fin de cet idéal. Le groupe devient seulement l’image d’un troupeau de moutons sans personnalité d’où parvient à ressortir l’unique reste morose de l’idéal (voir Le Cimetière de la morale).

Sous les drapeaux, l'Enfer - L'héroïsme des soldats
L’héroïsme des soldats

- Les tabous : Les années passent mais le pays n’essaye pas de combler ses trous noirs, préférant continuer à construire une société sur des bases fragiles. À commencer par la défaite de 1945 qui englobe les horreurs de la guerre, les deux bombes atomiques puis le chaos d’après-guerre. Fukasaku va aborder directement le tabou de la guerre en s’interrogeant sur la figure du soldat japonais et sa perception actuelle (voir Sous les drapeaux, l’Enfer). La réalité de la guerre (débâcle, aveuglement idéologique, cannibalisme, massacres) s’efface au profit d’une mise en avant de l’héroïsme des soldats morts. Comment vanter l’héroïsme quand le Dôme de la Bombe-A est toujours debout ? D’ailleurs ce dôme devient un motif régulier de la série Yakuza Papers, inséré soit en début ou en fin de film, il rappelle sans cesse l’horreur passée et son oubli général dans une société profitant de son bien-être artificiel. En effet, derrière le boom économique, on retrouve la mafia à tous les niveaux, elle contrôle de puissantes entreprises très influentes dans des secteurs clés (les ports), et s’offre les services de hauts fonctionnaires (police, politique). En clair, elle tient une place centrale dans le bon fonctionnement du pays. Le résultat de ces tabous, de cette hypocrisie, se retrouve du côté de la jeunesse. Dans cette époque nihiliste, sans identité, ni valeurs, certaines jeunes se tournent vers l’idéologie extrême du passé (Yukio Mishima), pensant y trouver les réponses à un manque actuel, après tout, l’époque rend honneur aux glorieux soldats morts pour l’empire. D’autres jeunes se retrouvent sans possibilité d’avenir ou face à une réalité économique implacable, ne leur laissant pas de meilleurs choix que de sombrer dans l’illégalité (voir Blackmail Is My Life & If you were young : Rage !). Plus que jamais, Fukasaku filme une société brisée et fracturée, baignant dans le mensonge, la corruption et le deni d’elle même.

*** En savoir plus :
1978 - Shogun Samourai
1977 - Doberman Cop
1977 - Hokuriku : Proxy War
1976 - Tombe de yakusa et fleur de gardénia
1975 - Police contre Syndicat du crime
1975 - Le Cimetière de la morale
1974 - New Battles without honor and humanity
1974 - The Yakuza Papers Vol. #5 : Final Episode
1974 - The Yakuza Papers Vol. #4 : Police Tactics
1973 - The Yakuza Papers Vol. #3 : Proxy War
1973 - The Yakuza Papers Vol. #2 : Deadly Fight in Hiroshima
1973 - The Yakuza Papers Vol. #1 : Combat Sans Code d’Honneur
1972 - Outlaw Killers : 3 Mad Dogs Brothers
1972 - Okita le pourfendeur
1972 - Sous les drapeaux, l’Enfer
1971 - Guerre des Gangs à Okinawa
1970 - If you were young : Rage !
1969 - Le Caid de Yokohama
1969 - Black Rose Mansion
1968 - Blackmail Is My Life (Kamikaze Club)
1968 - Black Lizard
1961 - Vigilante in the funky hat : 200 000Yen Arm

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Posted on 4 March 2007
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