Nemuri Kyoshiro : Itinéraire d’un bâtard

Les westerns italiens sont peuplés d’individus cyniques et indomptables qui ne jugent que par leur flingue. À chaque problème, sa balle pour le régler. Ces hommes-là se moquent des quelques lois qui peuvent exister, le flingue est vraiment l’unique moyen de se faire entendre, pas la peine de blablater pour gerber enfin d’une sale morale, suffit de sortir les armes et de jouer sur la peur, c’est aussi simple que ça ! Mais faut pas trop d’assurance non plus, le chasseur est aussi un gibier dans cet enfer, une balle et l’homme s’écroule misérablement dans la poussière du désert, son histoire, sa vie, la balle les efface sans remords. Un peu comme dans Le Grand Silence. Cet univers se pose comme impitoyable, seul importe la loi du plus fort. Celui qui maîtrise son arme sans jamais perdre son sang froid, capable d’achever ce qu’il souhaite sans faire dans la distinction manichéenne, est un loup sauvage à craindre.
Cette idée générale va se retrouver dans les chambaras (film de sabres), transposer directement dans la sphère d’un Japon féodal où les cow boys sont remplacés par des samouraïs en même temps que les flingues deviennent des lames finement aiguisées. Dans cet univers, on retrouve aussi le genre d’hommes cyniques, ces fameux loups qui n’écoutent que leurs sens. Pour eux, le bien ou le mal n’existent pas et les quelques règles de la société sont un tas d’hypocrisies minables qui conduisent les hommes à se limiter et à se soumettre. Le loup refuse, son arme et sa connaissance lui assurent sa liberté, il dispose de tous les éléments pour survivre comme il l’entend dans cet enfer. Nemuri Kyoshiro est un personnage de ce genre. En anglais, ce nom est traduit par Sleepy Eyes Of Death, qui littéralement veut dire en français Les Yeux Somnolents de la Mort, le côté romanesque est tout de suite tué avec cette traduction. Enfin, l’idée du personnage est bien là, ces yeux somnolents dévoilent le caractère d’un homme blasé par son époque, qui ne croit en rien du tout. Porté par son cynisme, il représente la Mort en personne, il est l’enfant de cette époque tragique, une sorte de monstre destructeur errant dans les limbes de son pays, craint par tous.
Nemuri Kyoshiro, c’est le symbole même du nihilisme, un homme de sabres ne faisant confiance qu’en sa lame. D’ailleurs, sa technique est sans faille, si vous le croisez et que vous décidez de l’affronter, il faut vous preparer à mourir. C’est aussi simple que ça, Nemuri Kyoshiro ne laisse aucune chance à ses adversaires, il les tue, point barre. Sa technique est connue partout, c’est sa marque de fabrique. Elle est appelée Full Moon Cut, soit Le Cercle de la Pleine Lune ou mieux La Pleine Lune Tueuse. L’idée de ce coup est carrément génial et reste toujours dans l’esprit de ce personnage. Il s’agit pour Nemuri Kyoshiro de baisser sa garde et d’effectuer avec son sabre un simple cercle à l’image de la pleine lune. La technique veut qu’une fois le cercle terminé, l’adversaire soit mort. Le coup est immédiat et n’essaye pas de faire traîner le combat en longueur, Nemuri Kyoshiro ne perd pas son temps avec des cloportes, il préfère être au près d’une prostituée bien au chaud. Le charme de cette technique c’est qu’elle ne laisse véritablement aucune chance à l’adversaire, et ainsi, seul Nemuri Kyoshiro sait à quoi elle ressemble puisque tous ceux qui l’ont vu, sont morts ! C’est la curiosité qui amène les gens à vouloir accélérer leur mort, ils entendent parler d’une technique incroyable avec un nom sublime et veulent aller la défier, histoire d’obtenir un certain prestige, « J’ai survécu à La Pleine Lune Tueuse ! ». Cette technique devient un attrape mouche, captant toute la médiocrité d’une époque pour mieux la détruire. L’arrogance et la prétention ne servent à rien, autant les exterminer. C’est ça le génie de ce coup, c’est juste un putain de bluffe qui surf sur un buzz ! Tout le monde s’attend à un truc incroyable alors qu’en fait, c’est juste Nemuri Kyoshiro qui effectue un cercle attendant patiemment que l’adversaire se précipite sur lui. L’attention de ce dernier est déplacée sur la rotation du sabre, il ne reste plus qu’à Nemuri Kyoshiro de savoir profiter d’une erreur pour tuer ! C’est imparable, c’est une illusion !
L’identité de Nemuri Kyoshiro est trouble. L’homme ne ressemble en rien à l’image du rônin (samouraï sans maître) de base, au contraire, son faciès est totalement différent, il a les cheveux roux et un visage très fin, on dirait presque un androgyne ! C’est un métisse, fruit d’une union entre deux cultures, japonaise et portugaise. Mais attention, il n’y a rien de bénéfique là-dedans, la rencontre de ces deux cultures ne s’est pas faite autour d’un dîner aux chandelles. Des portugais et des japonais ? Comment c’est possible ? L’époque de Nemuri Kyoshiro est celle de la présence des missionnaires chrétiens portugais au Japon. Puisque l’univers est noir et pessimiste, alors autant faire ressortir l’hypocrisie à tous les niveaux, ces missionnaires n’y échappent pas, pourquoi ne pas s’intéresser sur les abus qu’ils ont pu commettre ? Même la parole de Dieu est pervertie dans ce bordel ! Et Nemuri Kyoshiro est directement le fils de cette perversion, enfant d’une union illégitime entre un missionnaire excité et une japonaise victime d’une Messe Noire ! Ce personnage est à la base un renégat, un déchet, très loin d’une éventuelle perfection japonaise. Ce mec est l’erreur même de cette société, un cauchemar effrayant qui exécute froidement la médiocrité ambiante. Derrière l’horreur, il y a chez cet homme la volonté de comprendre ses origines, de savoir d’où lui vient cette différence apocalyptique et d’espérer ne pas être véritablement un homme sans passé. C’est un besoin important pour le jeune bâtard qui est censé lui fournir une réponse précise sur sa place dans la société.
Dans ses conditions, comment peut-on envisager que Nemuri Kyoshiro soit un gentil homme venant au secours des faibles ? C’est juste impossible, ce mec est une saloperie de première, il s’intéresse avant tout à lui, les autres il s’en fout complètement. Il est dénué d’humanité et de croyances, comment oserait-il se faire duper par le rôle de Justicier ? C’est oublier que les scénaristes en ont décidé autrement ! Toute la valeur nihiliste du personnage est très rapidement zappé et Nemuri Kyoshiro devient concrètement un mythe bâtard. Il l’était déjà de par ses origines troubles, il le reste grâce à la difficulté des scénaristes à pouvoir garder une continuité éditoriale cohérente. Désormais, il faudra faire avec un Nemuri Kyoshiro qui se retrouve avec le cul entre deux chaises et dont le voile mystérieux qui plane sur son passé est résolu en seulement deux épisodes ! Alors il faut bien parvenir à combler le reste… au détriment du potentiel du personnage. Ce côté bâtard se ressent au travers des différents épisodes où chaque réalisateur va essayer de jouer avec le mythe et son impuissance. Nemuri Kyoshiro ira même jusqu’à emprunter le rôle du Yojimbo (Toshiro Mifune sous la direction de Akira Kurosawa) dans le cinquième épisode ! Ce jeu représente l’intérêt principal de la série, car nous assistons réellement à l’échec d’un personnage qui pourtant se doit de continuer son aventure ! C’est un exercice passionnant à suivre, à chaque épisode je me suis demandé quelle orientation allait donner le réalisateur à ce personnage. Autre exemple, dans l’épisode 8, il y a la tentative de recréer solidement le mythe, on a Nemuri Kyoshiro sur un pont qui se fait attaquer par des ennemis en pleine nuit, sous la lumière d’un croissant de lune. Bon, il lui reste plus qu’à sortir sa fameuse technique pour être totalement en phase avec l’ambiance ! Le voilà enfin Nemuri Kyoshiro, l’iconisation est presque parfaite ! Le mythe apparait clairement sous nos yeux dans sa plus belle position, et ce croissant de lune c’est la juste touche d’humour qui montre l’impossibilité du Mythe à pouvoir pleinement exister. Le croissant c’est l’unique part du potentiel de Nemuri Kyoshiro qui est exploité dans cette série, alors à quand la totale pleine lune ?

Le grand cynique bâtard s’arrête brutalement après 12 épisodes, l’acteur qui l’incarnait, Raizo Ichikawa, meurt en 1969. Il y a bien un ultime essai pour continuer la série avec un autre acteur, mais la figure de Raizo Ichikawa est définitivement rattachée au personnage, difficile de changer aussi soudainement l’apparence du mythe. Nemuri Kyoshiro perd son visage, ce personnage est comme hanté par la mauvaise fortune qui l’empêche d’aspirer à un peu de tranquillité. Le bâtard jouit d’un destin funeste, son cauchemar est sans fin, la lune a disparu.
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