Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

35 ans avant Harakiri…

En ces années 20 au Japon, s’il y a bien un mythe qui reprend de l’importance, c’est celui du samouraï. À lui seul, il représente la mentalité d’hommes droits et respectables, se dévouant à un maître jusqu’à la mort. Le samouraï fait la fierté du pays, il est le digne représentant d’une grande époque féodale où les hommes connaissent l’honneur et la détermination. Le samouraï est un être puissant et fort qui impose le respect, son esprit se confond avec son sabre, son art est noble. Les images sont censées aussi rendre grâce à cet être, mais à peine commencer, cette éloge absurde emprunt de nostalgie, fatigue. Avec ce film, le réalisateur Buntaro Futagawa ose l’affirmer, il transforme le mythe du Samouraï, il le détruit. De l’être pur, il ne reste qu’un renégat.

Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

Un idéaliste renégat

Sous les traits de l’acteur Bantsuma se trouve un jeune samouraï de condition modeste qui va connaître un triste destin. L’homme semble pourtant bien intégré dans sa société, il s’entend avec son maître, s’amuse avec ses camarades et courtise même la fille de son maître. Mais cette belle apparence va se voir soudainement briser par une violente dispute causée par une différence d’opinions trop radicale. En effet, le jeune samouraï, du haut de sa jeunesse, expose ses rêves et ses nobles idées. Il y a chez lui, comme tous les jeunes gens, une volonté de faire changer les valeurs de sa société, d’apporter peut-être plus d’humanité dans une époque qui se satisfait des rapports froids entre les classes. Face à lui, il y a l’intransigeance d’un modèle parfaitement rôdé qui n’admet pas la critique, la remise en question, et malgré son honnête discours, le jeune samouraï est chassé de la belle résidence. La véritable mentalité des hommes commencent à apparaître dès cet instant, dès ce moment où porté par un peu trop de saké, le jeune homme se prend à rêver à voix haute. Pour lui, il n’y a pas de circonstances atténuantes, ni même la lueur d’un pardon, le renvoi est claire et définitif.

Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

Un honneur au rabais

De cet épisode, le jeune samouraï prend conscience de la fermeté de son système, si jusqu’alors il avait pu la voir comme spectateur, il a aujourd’hui pris la place d’acteur et peut considérer le choc. En étant rejeté, l’homme perd de son prestige et doit s’en remettre à l’errance, difficile période qui rend sa désillusion visible physiquement. Il n’a plus d’argent et se dégrade pour enfin ressembler à une sorte de mendiant. D’un visage fin et d’un teint parfait, il n’a plus que l’allure d’un monstre négligé. D’ailleurs en marchant dans les rues, il doit accuser le mépris des passants qui s’efforcent de le regarder et de l’éviter sans subtilité, ils affirment clairement ce mépris qui les hante. Le jeune samouraï est là à tenter de trouver un chemin, subissant un état pitoyable sans chercher à se plaindre et les gens s’en moquent ouvertement. Leur fierté, ils s’en foutent, l’important pour eux c’est de parvenir à le ridiculiser, à le rabaisser encore un peu plus dans sa petitesse d’errant. D’ailleurs, il y a cet aubergiste qui le prend pour un mendiant et lui propose de l’argent afin de régler un petit différent concernant un client qui a jeté sans s’inquiéter son bol de riz sur le passant qu’est le jeune homme. De l’argent pour un samouraï ? L’aubergiste ne tient même pas compte de la dignité du jeune homme qui est venu discuter et non se battre. C’est donc tout ce que vaut la fameuse fierté du pays ? Un peu d’argent. Une nouvelle fois, c’est l’hypocrisie qui domine

Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

La solitude d’un rejeté

Cet état de déchéance physique ne sera finalement que passager, il trouvera de l’aide pour mieux en saisir la limite, qu’importe ce qu’il tente, le jeune homme se retrouve dans la désillusion permanente. À côté de la répétition de l’échec, ce qui va revenir aussi, c’est l’impossibilité du jeune samouraï à pouvoir être maître de son destin. Il doit à chaque fois subir une situation et en devenir ni plus ni moins que la victime, on est bien loin de l’image d’un samouraï victorieux et arrogant. Le jeune homme n’arrive tout simplement pas à s’imposer et doit se confronter à une société qui l’exclu et qui en plus lui rejette la faute. Comment peut-il espérer se sortir d’une telle prison ? Il est prisonnier d’une mentalité puante d’hypocrisie qui se veut toute puissante, écrasant volontiers la jeunesse désireuse d’un peu de liberté. Il n’est pas maître de sa vie et ne parvient pas non plus à trouver de véritables liens avec les autres, il semble condamné dans une solitude forcée par son époque.

Orochi - 1925 - Buntaro Futagawa

Le mythe du samouraï

Quand il essaye de courtiser une jolie jeune femme, cette dernière ne s’intéresse pas à l’homme qu’il peut être, mais à l’apparence et au statut. Ainsi, le jeune samouraï renégat par obligation, représente un monstre, un être ingrat et indésirable tout bonnement incapable de s’intégrer dans une société. Il est une honte. Par conséquent aucune femme ne peut souhaiter gâcher sa vie avec une personne pareille. Le Samouraï ne fait pas rêver, il est un incompris. Parfait opposé de ce que le mythe original pouvait être. Avant on célébrait l’homme d’esprit, aujourd’hui dans ce film on s’acharne sur lui, on l’enfonce ou bien on l’ignore purement et simplement. La société est prise dans son propre piège d’hypocrisie, elle renie un Mythe qu’elle encense. Le samouraï brandissant son sabre est à la fois son cauchemar et son fantasme. À ce sujet, il faut remarquer les prestations surprenantes de Bantsuma qui s’efforce d’incarner ce rôle jusqu’à l’action, preuve de son implication dans le sujet.

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La raison des faibles

Avec la destruction de l’image du samouraï, le film mêle le problème de cette jeunesse qui se voit soudainement anéantir par un glissement sec de régime. Elle n’a plus d’autres solutions que de suivre un chemin tout tracé, jugé par les institutions comme bon. Dans cette optique, elle peut encore moins penser à critiquer ce système sans en risquer une lourde peine. C’est l’impasse totale, quoique ces jeunes gens tentent, ils ne peuvent qu’être perdant. Si la morale du film peut paraître noire, elle veut surtout déjouer les apparences dans lesquels peuvent se complaire les gens et redonner espoir à ces désillusionnés. Dire aux jeunes que l’étiquette que la société leur colle sur le front n’est pas forcément la réalité. Le samouraï de l’histoire doit sans cesse subir les regards ou les discours des autres, c’est toujours les autres qui pensent pour lui sans essayer de le connaître ou de le comprendre. Il n’est pas écouté et fini par devenir littéralement fou de rage, en oubliant justement la suprématie du système. En même temps, cette morale pose le doute sur les intentions véritables des individus, elle apprend à ne plus faire aveuglement confiance au premier venu. C’est une sorte de fin de l’innocence.

***Extrait

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Publié le 31 décembre 2006
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Publié dans Cinéma Japonais
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