Red Peony, la timide effeuilleuse

Red Peony, la timide effeuilleuse

Dans Kill Bill, Tarantino imagine un univers en forme de mashups cinématographiques, c’est-à-dire constitué de nombreuses références explicites assemblées les unes dans les autres. C’est de cette manière qu’on se retrouve en face d’un maître de Kung Fu (le fameux Pai Mei et sa longue barbe) après avoir rencontré un cow-boy solitaire un peu looser. Chaque personnage porte sur lui la trace d’un genre bien défini. Dans le premier volume du film, la Mariée doit se rendre au Japon pour éliminer l’une de ses ennemies, ici incarnée par Lucy Liu. Cette nana est une tueuse professionnelle qui s’est imposée dans le monde de la mafia japonaise et elle est du genre très irritable. Femme yakuza, elle se doit donc d’affronter la Mariée (l’héroïne) dans un de ces magnifiques duels enneigés, sabre contre sabre, pas de pitié. Pour l’occasion, elle est habillée à la traditionnelle avec son kimono blanc et sa coiffe impeccable. Alors c’est quoi la référence ?

En fait Lucy Liu représente une idole de l’exploitation japonaise des 70’s (Meiko Kaji) dans l’un de ses rôles les plus connus, celui de Lady Snowblood. Dans ce film, il est histoire d’une enfant qui doit venger le funeste destin de ses parents causé par une bande de psychopathes ambitieux, elle hérite dès sa naissance le devoir de vengeance et ne va vivre qu’avec cette idée. C’est une machine à tuer camouflée sous les traits d’une jolie jeune femme, chez elle, il n’y a pas la moindre trace d’humanité, elle doit tuer. C’est grosso-modo ce que reprend Tarantino dans son film. Mais quelques années avant Lady Snowblood, il existait déjà un personnage féminin affirmée et sachant bien se débrouiller seule dans un monde d’hommes. Ce personnage, c’est Red Peony dite la Pivoine Rouge en français, héroïne d’une série de 8 films dont le nom fait référence à une fleur tâchée par le sang. Ça s’annonce plutôt violent alors ? Façon vengeance bien sanglante avec une femme ridiculisée qui va reprendre les reines en castrant ses bourreaux masculins ? Euh… Non. Pour se donner une petite idée, Red Peony c’est un peu tout l’inverse de Lady Snowblood, sa vengeance est rapidement expédiée (fin de l’épisode 1), elle essaye toujours d’éviter d’avoir à recourir à la violence, c’est une grande diplomate qui privilégie le dialogue à l’action mais surtout c’est une femme d’honneur qui suit le code des yakuzas là où Lady Snowblood s’en fout, l’important étant pour elle d’achever ses cibles par ses mains.

Red Peony, la timide effeuilleuse

Le code des yakuzas, c’est quoi ? C’est l’ensemble des règles qui déterminent le comportement d’un yakuza pour qu’il soit noble et valeureux tel un preux chevalier. Le yakuza va devoir se dévouer totalement à son clan et à son chef, sa personne n’existe plus, il vit exclusivement pour le groupe. Il doit alors montrer respect et fidélité mais aussi savoir être courageux et ne pas fuir devant l’action, devant la mort. C’est son honneur qui est en jeu. Red Peony, c’est exactement un condensé de tout ça, et c’est pour son comportement exemplaire qu’elle est reconnue dans ce milieu. Cette femme ne fera jamais rien pour son propre compte, au contraire, elle vient toujours aider les clans valeureux à lutter contre les clans misérables. Car évidemment, le code c’est une énorme contrainte pour certains yakuzas, c’est un véritable boulet qui emmerde la vie. Si des hommes sont devenus yakuzas, c’est pas pour devenir moine, mais plus pour devenir riches et pouvoir se payer les belles femmes. Dans l’univers de Red Peony, ces hommes sont des incompris, ce sont forcément des méchants qui trahissent le code et font obligatoirement chier le clan des gentils. C’est l’idéal dans toute sa splendeur qui domine tout !

Un yakuza moine ? Red Peony est une nonne alors ? Presque ! C’est une sainte qui vient faire la morale un peu partout, « oui vous savez on est des gentils et on respecte un code mais vous… DIEU VOUS PUNIRA bande de satanistes ! ». Pire ! Elle s’énerve très rarement ! C’est genre la voix de la raison qui vous parle ! Red Peony c’est l’image type de la vierge effarouchée complètement frustrée qui s’est bourrée le mou contre ceux qui OSENT. En plus, elle a pas de chance parce que les rares hommes qui lui plaisent sont tous de magnifiques chevaliers nobles et purs qui n’oseront pas briser le voile de la virginité. Pourtant à l’écran, on voit les affinités se faire, mais rien de plus, peut-être que le beau chevalier yakuza se dit un truc du genre « J’vais m’l’faire cette neuneue ! Non ! Non ! LE CODE ! LE CODE ! PUTAIN LE CODE ! ». Il faut attendre le sixième épisode pour qu’enfin Red Peony soit dépucelée à travers une somptueuse scène de massacre se déroulant dans une tour, côte à côte avec son prince charmant. Le dépucelage est ingénieux, rien de frontal qui pourrait bousculer l’image de la Vierge, juste un jeu de symboles jouissifs ! On a le symbole phallique (la tour), le partenaire modeste (le prince) et le massacre avec le sang qui gicle (dépucelage en pleine action).

Red Peony, la timide effeuilleuse

Red Peony, reine de la bonne morale portant avec fierté son balai coincé dans le cul, est aussi un personnage qui semble éviter avec aisance toutes les horreurs que pourraient subir une femme. La seule atrocité qui s’est déroulée dans sa vie, c’est le meurtre de son père (un chef de clan) par un fuyard anonyme, sinon, rien du tout, la pureté absolue. Sa vengeance c’est l’histoire d’un épisode dont il ressort toute la grandeur du personnage et jamais la haine ou un quelconque sentiment négatif. Donc concrètement, il lui arrive jamais rien à Red Peony, elle fait plus office d’intermédiaire entre les différents partis, la bonne mère qui véhicule sa bonne morale. Par comparaison, Lady Snowblood ne connaît que la haine, elle est impitoyable, sa vengeance est le but de sa vie, oui mais après ? C’est là où se situe tout le drame ! L’après n’a jamais été pensé. Limite pour Red Peony, le meurtre de son père c’est une aubaine, elle se retrouve au premier plan d’un clan avec des responsabilités et décide de voyager pour acquérir la maturité nécessaire et donc devenir un exemple pour les autres. Rien de difficile, juste voyager et respecter un code ! Et au milieu rien pour perturber cette vision idyllique du monde des yakuzas. Il y a des gentils et des méchants, c’est aussi simple que ça ! Être une conformiste totalement impersonnelle et fière de l’être ! Pas d’ambiguïté, pas d’horreur ! Putain, mais c’est le genre de personnage qui devrait se faire violer ou au moins violenter, sans forcément aller jusqu’à ces extrêmes, au moins vivre vraiment une expérience. Là, Red Peony elle voyage à coup de LSD et anti-dépresseurs, tout est beau, y a pas de problème, où sont les méchants ? Allez hop ! Elle n’expérimente qu’un moule conforme sans le questionner ou le remettre en cause. En quoi le chevalier est mieux qu’un renégat ? Est-ce que le code a des limites morales ? Rien qu’en regardant les deux premiers épisodes, je me suis demandé si les chevaliers n’étaient pas homosexuels, tellement obnubilés par le chef qu’ils ont fini par l’aimer et par le désirer !

Red Peony est peut-être un peu emmerdante de temps en temps, mais c’est une belle femme ! Et le seul homme a s’intéresser à elle, je veux dire sexuellement parlant, c’est un gros porc débile. La série baigne dans un romantisme propret et se montre incapable (volontairement) d’érafler l’image idéalisée du yakuza noble, viril et modeste. De la même façon qu’elle se complait dans un manichéisme lourdaud avec comme personnage central une femme possédant la morale et les bonnes décisions. Red Peony c’est bien la frustration même, un personnage qui ne peut avoir que raison, qu’on se doit d’écouter et de suivre, qui sait forcément comment résoudre n’importe quel problème. L’erreur ? On ne discute pas Red Peony, il n’y a pas d’erreur possible dans la perfection. Juste de la frustration ! AH, AH !

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Publié le 27 décembre 2006
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Publié dans Dossiers
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