Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

À défaut d’avoir créer le mythe Kiba qui s’avère n’être qu’une série morte née, Hideo Gosha se tourne vers un autre personnage véritablement légendaire, Tange Sazen. Le borgne manchot a connu de nombreuses adaptations au cinéma, dont la splendide version de Yamanaka en 1935 où l’homme vulgaire et simple apprenait � laisser parler ses sentiments pour un orphelin.

Tange Sazen : figure d’un rejeté

Pour sa relecture, Gosha ne peut s’empêcher de revisiter le personnage légendaire et de l’inclure directement dans sa thématique. Il faut dire qu’à la base Tange Sazen se rapproche beaucoup des individus déjà vus chez le réalisateur. D’abord c’est un handicapé, borgne et manchot, il est réduit à l’état de bête aux yeux de tous, il vit aux crochets d’une patronne d’une salle de jeux, passant tout son temps à boire et à crier quand il n’est pas obligé de faire régner l’ordre dans l’endroit. De ce fait, il n’est pas accepté par la société et doit se satisfaire des quartiers populaires en dépit de sa maîtrise surprenante du sabre. Rejeté et brisé physiquement, il a tout pour camper un héros type dans l’univers de Gosha. Ce dernier, sans pour autant nier toute la facette de Sazen, va en faire un heureux cynique désillusionné. En effet, l’homme est une victime du système féodal et de son hypocrisie, il est la preuve vivante des vices de cette structure infâme. À travers cette histoire, Gosha compte aussi s’intéresser aux individus entourant le monstre, ces voleurs, ces prostituées, ces petites gens qui sont si souvent ignorés lors des fresques sur cette époque. Mais surtout, via le cynique Tange Sazen, tout de blanc vêtu, il fait le portrait d’un homme sensible ne désirant rien de plus que d’aider les autres, il sera le premier à s’apercevoir de la bataille vaine mais sanglante qui passionne tout le monde, et cela pour une simple jarre. L’homme en fait son parti pris, plus que l’argent, le pot est une bonne justification pour rencontrer des gens, redevenir un homme.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Comme tous les 20 ans, le Shogun désigne un clan pour financer les réparations du château. Cette année, ce sera au tour des Yagyu de devoir s’acquitter de cet énorme problème qui peut causer la ruine du clan. Sous cette simple décision, se cache en fait les manigances d’un homme qui veut s’accaparer les terrains du clan en l’amenant tout droit à sa mort. Pour les Yagyu, il faut trouver une solution vite, les esprits se calment en apprenant l’existence d’un pot valant 1 million de ryo. Il ne reste plus qu’à le récupérer, sachant que des espions et des voleurs sont aussi intéressés. Finalement, aucun d’entre eux n’arrivera à la posséder, Tange Sazen se la garde, s’attirant les ennuis.

Un monstre

Chez Gosha, l’infirme est une figure récurrente mais c’est la première fois qu’il élève au rang de personnage principal un homme totalement détruit sur tous les points, perte de sa situation sociale, perte de ses amis, fin de sa croyance en la voie du samouraï, borgne et manchot. L’homme est un pur condensé de ce que l’individu peut perdre dans la société, il est par définition le renégat dans toute sa splendeur. Car si les personnages peuvent sombrer dans les bas-fonds et être ignorés de tous, on ne peut oublier la vision monstrueuse du Tange Sazen, c’est en cela que le handicape marque la différence avec la destruction morale, il est visible par tous. On pourrait presque dire qu’il devient un enfant du désenchantement tant son physique est ravagé.

Samouraï infirme

Malgré cela, il ne faudrait pas oublier un élément considérable dans cette description de l’homme renforcant la puissance symbolique qu’entraîne sa simple vision. S’il n’était qu’un paysan ou un pauvre quelconque, il serait susceptible d’attirer la pitié de tous ou à l’inverse le mépris, quoiqu’il en soit, il serait dans un coin à mendier ouvertement et à traîner dans la boue, sans dignité, la survie serait primordiale. Il s’avère que l’homme est un samouraï déchu, et que sa lame lui permet de se défendre encore très bien contre les dangers de la société, il conserve en lui son pouvoir décisionnel, le choix de son chemin et de sa liberté. Il dicte ses propres règles, devenant un chien errant. Être un samouraï importe beaucoup pour le réalisateur, il peut envisager alors de s’attaquer à la structure de cette société en dévoilant d’une part la désillusion de Sazen et d’autres part comment un honneur et un code peuvent enfermés les hommes dans une chasse ridicule, allant même jusqu’à leur faire nier leur humanité, ils deviennent des chiens sans s’en rendre compte.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Un système pourri

La tragédie de Sazen c’est celle d’un homme qui se voyait déjà construire une vie stable au sein d’un clan qu’il servait avec attention et respect, capable de se sacrifier pour le seul honneur de ses maîtres. Avec un tel dévouement on peut penser que le clan est honorable, sinon comment un homme pourrait simplement se reposer sur des idées. Et pourtant, il faut croire que les têtes du clan n’étaient pas de si bons éléments pour se voir infiltrer par des espions gouvernementaux, travaillant dans le but de mettre à jour les combines louches et suspectes d’hommes exploitant un code et des valeurs dans leurs propres intérêts. Dans tous les cas, il faut éliminer les espions sans avoir à se salir les mains, il faut sacrifier littéralement un homme, ce sera Sazen, bien entendu un homme ayant connaissance d’un tel secret ne peut espérer survivre, le chantage n’est pas le genre de la maison.

Un honneur à double face

Mais Gosha ne filme pas simplement la déchéance finale de l’homme, il y a ajoute un lien rendant la tâche encore plus difficile, là où ses valeurs sont directement remises en cause face à ses sentiments personnels, il doit alors savoir faire un choix. En effet, il lui demandé d’aller tuer le fiancé de son amie d’enfance. Néanmoins, il ne s’agit pas de faire du fiancé une victime puisqu’il est lui aussi déterminé à suivre ses valeurs et à en oublier l’amitié, d’ailleurs quel geste plus symbolique que de crever un œil pour ancrer dans la chair l’aveuglement de l’individu par ses fameuses valeurs respectables. Et on peut reste dans la même idée quand des envoyés du clan viennent pour achever le travail, lui trancher sèchement son bras tenant un sabre. Gosha rend explicite l’hypocrisie du système de par cette horreur, comme un juste retour de ce que les valeurs portent en elles. La voilà la désillusion de Sazen qui le pousse à l’errance et au cynisme.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Le pot de l’honneur !

Si l’homme ne fait plus parti de cette sphère, ce n’est pas pour autant que le monde s’est soudainement arrêté, l’hypocrisie reste en marche avec la décision, prise rapidement par un Shogun distant plus intéressé par les femmes que par la politique, de faire appel aux Yagyu pour financer un énorme travail. Dans cette situation bien calculée, où les hommes ne peuvent refuser sans se voir contraint de se suicider pour sauver un honneur quelconque, il apparaît ironique qu’une simple jarre deviennent le centre de l’histoire. Jamais on ne sera absolument certain que l’argent existe bel et bien, et d’ailleurs quand Sazen l’examinera il n’y trouvera rien de particulier, rien de plus qu’un vulgaire pot sans intérêt si ce n’est la rumeur qui l’entoure. À l’heure où les individus se prosternent devant l’honneur et la dignité comme les uniques raisons de vivre, ils cherchent désespérément un objet banal dont la valeur a été estimée par un vieux sage de 120 ans tremblant de partout, confiné dans une part d’ombre que la caméra n’osera pas pénétrer. On se croirait presque dans une cour de récréation tant le propos semble irréaliste et totalement tiré par les cheveux.

« Apportez moi le pot ! »

Gosha ne semble pas se gêner pour traduire cet état lors de l’arrivée du pot en bateau dans un endroit calme et paisible censé ne pas attirer l’attention des gens. Malheureusement les espions se sont bien informés et sont venus accueillir à leur façon le pot. Et dès que les hommes dégainent pour aller récupérer la jarre ou la défendre, l’action dépasse très nettement le seul cadre d’un combat, on rentre dans une partie de rugby où chacun essaye de s’approprier l’objet en courant aussi loin que possible pour échapper aux autres. L’enjeu est tellement colossal que le sang est obligé de couler. Alors quand le possesseur temporaire du pot est coincé, il n’hésite pas à trancher ses agresseurs et de même pour les autres qui pour stopper la course font facilement parler le sabre. Il est incroyable de voir à quel point un objet pareil peut rendre fou les hommes, car il n’y a pas d’autre mot pour décrire les actes insensés commis durant la scène. Pour une jarre, tuer n’est pas un problème. Juste avant d’atterrir dans les mains de Sazen, Gosha achève l’ironie du passage en plaçant l’objet entre les mains d’un petit garçon échappant aux adultes armés, il vient narguer les hommes sur leur propre terrain, lui l’enfant portant la jarre.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

L’objet du pouvoir

Avec la jarre, Sazen s’attire la sympathie d’une femme et d’un voleur, qui ensemble espèrent sérieusement s’approprier l’objet. L’homme s’assemble avec des individus qui sont comme lui, vivant de rien, ils n’ont pas un statut particulier, ce sont ce que l’on peut appeler des petites gens. La relation du trio ne peut qu’évoluer au fur et à mesure que le couple apprend à connaître Sazen. Mais même dans cette optique, on pourra remarquer que le rapport global est assez distant, il faudra vraiment attendre la toute fin pour constater définitivement à quel point les individus apprécient sincèrement le borgne manchot. Car pour le reste du film, il demeure un doute en particulier du côté de la femme. Il reste difficile de la cerner tant elle semble habituée à duper les hommes pour en retirer de l’argent. D’une certaine façon, Gosha laisse planer une hésitation sur la réalité des sentiments entre les individus, comme si à tout moment on pouvait sentir que la femme, plus que voleur, allait trahir ouvertement Sazen sur une impulsion personnelle et non pas un concours de circonstance. Ce sentiment ne peut qu’être amplifier par l’opposition que dessine le réalisateur entre ces deux seules femmes du film.

L’union des oubliés

À côté de cette semi prostituée, il y a l’innocence même incarnée par l’amie d’enfance de Sazen. Cette dernière est timide et amoureuse, elle a une voix fragile et des sentiments véridiques, ce n’est pas une menteuse ni une voleuse. En clair, exactement l’inverse de la semi prostituée qui ne respecte aucune valeur et n’est pas animée par un sens moral particulier. En tout cas, il faut rajouter la présence d’un petit orphelin vivant dans la rue comme il peut, il se contente de survivre seul au monde. Et au milieu de ces personnages, on retrouve Tange Sazen qui s’il met en avance la carapace d’un cynique sans cœur, va leur apprendre à réveiller leur humanité et laisser parler leurs véritables sentiments. C’est ainsi que d’un voleur on découvre un homme respectable et honnête, d’une prostituée une mère et une amante sincère et enfin d’un petit orphelin seul, l’image d’un exemple à suivre, soit Sazen le père.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Fierté du chien errant

Néanmoins, l’homme reste considéré par tous comme une ordure, un chien errant. Gosha va s’appliquer à mettre en place une opposition très juste entre Sazen, le rônin humaniste � tête de monstre, et les sous-fifres servant l’homme à la base du plan machiavélique du film. Evidemment, à l’image du chien errant s’oppose celle du chien domestiqué qui est représenté par ces samouraïs dompté par un honneur et un code alors qu’ils agissent en total désaccord avec ces règles, que ce soit volontaire ou non. Dans cette idée, les hommes n’ont aucune conscience, ils sont livrés à la seule volonté divine d’un maître corrompu et impitoyable, ces samouraïs tuent pour satisfaire un désir ou éliminer une preuve pouvant être perturbante pour l’avenir du maître. Il y a un combat magnifique qui va résumer à la perfection cette différence. Sazen vient de tromper un homme en lui vendant � prix d’or une jarre banale, réaction prévisible, il se retrouve avec un chien aux fesses, venue pour lui faire la peau. Alors que les hommes se font face et s’attaquent, le chien qui pensait avoir trouvé la faille du manchot, se fait purement et simplement tuer. Gosha va filmer l’agonie du chien qui à défaut d’avoir percer la chair de son adversaire, lui a transpercé la poche contenant l’argent. L’homme agonise au rythme des pièces tombantes comme pour mieux symboliser la finalité de son existence, une perpétuelle soumission au seul dieu de l’argent, le reflet d’une vie vaine. Le chien errant continue son chemin, heureux de savoir exprimer sa personnalité et d’être capable de choisir sa voie.

Samouraï Sans Honneur - 1966 - Hideo Gosha

Sous les apparences

Hideo Gosha parvient � s’approprier temporairement le mythe de Tange Sazen et d’en faire ni plus ni moins qu’un homme détruit désirant plus que tout retrouver sa part d’humanité, délaver par ses anciennes valeurs, massacrer par la société. Le cynisme de l’individu trouve son écho dans les actes ridicules d’une structure instable qui pour un peu d’honneur est prête à vendre son humanité. Néanmoins, une nouvelle fois le réalisateur ne se fourvoie pas dans du manichéisme, car même parmi les samouraïs il parvient à décrire des hommes commençant à comprendre l’écrasant poids de leurs valeurs au détriment de leur humanité, en somme des individus reprenant confiance en eux-mêmes. Le réalisateur nous livre en tout cas l’un de ses films les plus optimistes, le cynisme et la désillusion s’effacent quelque peu, redonnant aux hommes l’espoir de la raison et de la libération des sentiments. Difficile de penser qu’un borgne manchot qualifié de monstre pourrait véhiculer autant d’humanité et d’amour au fond de sa détresse jusqu’à en effrayer des hauts dignitaires. La force des hommes se trouve dans leur cœur avant d’être au bout d’une lame.

***Bande Annonce

***Teaser

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Posted on 28 November 2006
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In Cinéma Japonais
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