Police contre Syndicat du crime - 1975 - Kinji Fukasaku

Kinji Fukasaku n’avait jusqu’alors jamais véritablement apporté trop d’importance à la police, comparé au milieu des yakuzas. Elle restait une institution vague qui intervenait de temps à autre pour remettre un semblant d’ordre ou plus simplement pour percevoir ses pots de vins. Avec ce film, le réalisateur va exploiter cet univers en lui apportant autant de crédit qu’au monde des yakuzas.

Hommes de lois
Et dans cette description du quotidien de la justice, il demeure sans concessions, sans oublier la réalité de ces hommes. Ainsi, il n’essaye pas de brosser une image parfaite voire même magnifiée de la police, il va nous montrer un monde beaucoup plus proche des gangsters que l’on pourrait penser. D’ailleurs, il n’y a pas dans son film une vision manichéenne de la société, avec d’un côté les gentils incarnés par la police et de l’autre les méchants, soit les yakuzas. Fukasaku dévoile la corruption qui règne à cette époque, et cela à tout niveau. À partir d’une justice devenue pure milice locale, il nous montre les liens unissant les yakuzas avec l’ensemble de la société, il ne sera donc pas surprenant de croiser des hommes politiques coquiner avec des chefs, ou encore constater que de grandes entreprises comptent parmi leurs actionnaires principaux des hommes aux origines plus que douteuses. Au milieu de tout cela, Fukasaku filme surtout une amitié impossible entre un policier corrompu et un yakuza ambitieux, deux hommes liés par un code et des lois différentes.

Alors que la ville est sujette à la corruption généralisée, vivant au rythme des confrontations entre les deux clans locaux, le maire décide de lancer une vaste campagne visant à remettre tout en ordre. C’est comme cela qu’un jour débarque le Lieutenant Kaida dans les bureaux de la police, affirmant devant tous, ses volontés. Il sait très bien que parmi ses hommes, certains ont des rapports très proches avec les yakuzas, il est prêt à les démasquer. Dans son action, il va rencontrer un obstacle de taille, en la personne de Kuno qui comprend parfaitement l’hypocrisie d’une telle campagne, préférant agir selon sa façon, même si elle ne correspond pas à l’idéal de la justice.
On a tué la femme de Colombo
Pour ce film, Fukasaku reste accompagné d’une équipe qu’il connaît et avec laquelle il travaille depuis le début des années 70, entre autres grâce à la saga des Yakuza Papers. Il devient alors étonnant, voire presque ironique, de trouver certains acteurs incarnant des policiers, le genre de rôle complètement à l’opposé des images qui leur collent à la peau. On est bien plus habitué à voir un Bunta Sugawara en yakuza paumé et blasé qu’en flic, même si au final le rôle demeure très proche, preuve de la similitude des deux mondes. L’idée générale est en tout cas bien là, les interprètes de gangsters s’essayent à l’univers de la justice ou encore de la politique. Comme quoi, rien qu’avec son équipe, le réalisateur parvient d’emblée à bousculer les règles habituelles du genre.
Après les acteurs, l’homme s’attaque aux images reçues, en particulier concernant la police. Une nouvelle fois on peut dire qu’on était plutôt habitué à voir des flics apparaître dans un bel uniforme, bien propre pour imposer le respect et la droiture de la fonction auprès de la population. Il n’y avait que les inspecteurs haut placés à pouvoir porter une tenue de civil pendant leur service, ces mêmes hommes qui donnent des ordres tout en se pliant à ceux reçus de la part des yakuzas ou directement de la hiérarchie, elle aussi soumise à ce genre d’impératif. Dès l’ouverture du film, le réalisateur change la donne, il vient briser cette droiture de l’apparence en s’intéressant à un flic peu banal comme point central de son histoire.

La justice d’après-guerre
Ce flic, c’est Kuno, un homme autoritaire qui n’hésite pas à gueuler et à effrayer les autres pour se faire entendre. L’homme porte des lunettes teintées, un chapeau et un imperméable cachant un costume coloré, fait normal pour ces furieuses 70. En tant que représentant de la justice, il n’applique pas pour autant un mode de conduite honorable, à l’image de ce que l’on pourrait lire dans un manuel bateau d’apprentissage. Pour lui, il n’y a qu’une seule vérité, c’est l’expérience du terrain. Il faut aussi dire que l’homme ne sort pas fraîchement de l’université, être flic n’a rien d’une vocation mais plus d’une opportunité de survie, ni plus ni moins. C’est en regardant son passé que l’on apprend à mieux comprendre sa démarche. Après la guerre, il avait constaté que la police profitait de son pouvoir pour s’approprier des réserves de nourritures qu’elle volait sans doute à des petits voyous qui en ces temps difficiles ne faisaient rien d’autre que d’essayer de survivre. Dès ce chaos, on peut remarquer que la justice n’est qu’une illusion qui n’a comme mérite que de pouvoir abuser de ses privilèges sur le reste de la population, en plus du port d’arme il y a ces petites manigances. Kuno comprend donc que c’est sa seule chance de traverser la période, il y gagne une réputation et un rang qui le distinguent des crapules, lui permettant de se réfugier dans une sphère qui légalement peut tout se permettre, ou presque.

Le même chaos pour tous
Quand certains ont préféré se tourner vers les yakuzas, contrôlant à ce moment-là le marché noir, d’autres ont opté pour l’uniforme de la justice afin de ne pas vivre dans la peur de l’instabilité. La police est une famille reconnue par tous, c’est l’avantage principal. Mais à la base, il faut se souvenir que les hommes viennent d’une même galère, survivre avant tout. C’est clairement cette expérience qui fait prendre conscience à Kuno qu’il n’y a pas tant de différences entre les hommes et que la justice s’impose comme une barrière, sorte de mascarade censée punir les hors-la-loi, reste à définir où ils se trouvent. Pour Fukasaku, il n’y a pas de hasard à donner ce rôle à Bunta Sugawara, les deux hommes ont vécu de la même façon la violence d’après-guerre, ils partagent en commun cette expérience unique avec des ressentis presque identiques. Ce qui apporte une touche de réalisme, à la fois dans la description de cette société, mais aussi au niveau d’un jeu d’acteur en parfaite roue libre, en phase avec l’époque. D’ailleurs, l’acteur démontre bien la violence de son personnage durant ses excès de colère où encore lorsqu’il monte le ton. Le plus surprenant reste tout de même ses manières d’interroger les détenus. On est très loin d’un interrogatoire aseptisé dans une salle propre et bien éclairée, avec grande vitre en fond. Ici, la pièce est petite et moyennement bien éclairée, une porte massive la sépare du reste.

Seul compte le résultat
Pour les policiers, interroger un suspect ne signifie pas lui caresser le poil et lui faire les yeux doux, il est absolument nécessaire de tirer toutes les informations que l’homme connaît. Le suspect peut essayer de les impressionner ou de hausser le ton, rien n’y fait devant des hommes d’expériences qui savent qu’à l’endurance, ils finiront par obtenir ce qu’ils veulent. Mais la patience n’est pas suffisante, il faut aussi savoir maltraiter le suspect, l’humilier et lui faire sentir qu’il n’y a pas d’échappatoire, qu’il doit impérativement livrer ses informations. Pour les suspects les plus faibles, il suffit de montrer une pointe de méchanceté pour les faire craquer, dans le film on verra par exemple un jeune yakuza inconscient qui se pissera dessus avant de pleurer toutes les larmes de son corps.
Mais pour les grandes gueules, l’affaire est différente. Il faut provoquer, imposer sa force, humilier, épuiser puis récompenser. Dans ce processus, il n’y a pas de limite, nous verrons un homme se faire déshabiller et maltraiter comme s’il n’était qu’un morceau de viande, on le voit trébucher un peu partout et tenter de se cacher sous une table qui la seconde d’après voltige à travers la petite pièce. Cette description de la police ne laisse pas de place à la tranquillité et à la sérénité, les hommes doivent s’abaisser au même niveau que les voyous pour espérer se faire entendre. C’est ainsi que Fukasaku plonge l’univers policier dans le même quotidien que celui des yakuzas.

Acte de repentance ?
On pourrait tout de même tolérer ces actes s’ils servaient un minimum la justice ou la loi. Mais il n’en est rien, Kuno est davantage intéressé par le sort de son ami yakuza Hirotani que par le reste. Encore une fois, il y a une explication très simple à ce choix. Une nuit, ce yakuza est venu chez lui les mains en sang, il venait de commettre un crime, et alors que Kuno allait le dénoncer, comme le voudrait son statut, il a été touché par l’innocence de l’homme. Plus qu’une amitié, on peut penser que Kuno considère le yakuza comme un gamin égaré, peut-être même qu’il se retrouve en lui. Ce n’est donc pas tout à fait une relation amicale normale, du moins pour le policier, puisque l’on peut comprendre qu’il se veut être le guide de Hirotani, l’amener tout droit vers ses rêves. Il ne peut qu’oublier l’acte perpétré par l’homme sur un chef yakuza pourri jusqu’à l’os, après tout il faut mieux sauver l’innocence et l’aider que de l’accuser pour n’avoir en fait qu’aider la société à se débarrasser d’un déchet ambulant. Et même si les deux hommes appartiennent à deux mondes qui les opposent, Kuno n’en tient pas compte et préfère suivre ses sentiments au détriment d’un code quelconque. C’est donc pour cela qu’il s’emploi à sauver la face de son protégé en obtenant des informations par l’intermédiaire de son poste. Car il ne faut pas non plus oublier que la ville est divisée en deux clans qui s’affrontement d’une façon ou d’une autre. Le principal problème c’est qu’en face de Hirotani, nous avons le clan Kawade, une fraîche entreprise parfaitement légale.

Les nouveaux yakuzas, dangereux golden boys
Le chef, un homme d’affaire, sait bien placer son argent et calmer les ardeurs de ses hommes. Il parvient forcément à se lier avec un conseiller municipal qui sert indirectement de contact avec le maire en personne. Avec ce clan, ce que l’on découvre dépasse largement la seule bulle des yakuzas, on fait face à une véritable corruption institutionnalisée où les intérêts financiers réussissent à mettre d’accord des hommes venant de mondes différents. C’est l’exact opposé de Kuno et de Hirotani dont la relation repose avant tout sur les sentiments humains et un respect mutuel profond. L’argent n’est pour eux qu’une affaire secondaire, c’est un simple moyen pour étendre sa réputation, et en aucun cas une finalité ou une manière d’acheter les hommes. Il y a une autre considération qui pourrait nous faire penser aux vieilles traditions. Néanmoins, Hirotani se laisse tenter par l’idée de provoquer et de détruire les plans de Kawade. Mais l’homme est trop maladroit et n’a définitivement rien d’un bon commerçant, il a beau essayer, ce n’est pas un essai concluant. C’est tout de même l’occasion pour Fukasaku de mettre en scène l’hypocrisie d’un grand patron, un homme animé par la corruption qui pour s’enrichir est prêt à faire appel à l’aide des yakuzas avec lesquels il se met d’accord pour détournent via une fausse société, un paquet d’argent. Tout n’est qu’affaire, c’est la loi du plus fort qui est vigueur, même pour des politiciens ex-yakuzas.

Amitié hors-la-loi
Avec ce film, Fukasaku transcende le simple dilemme entre la tradition et la modernité en venant s’intéresser de près à une relation qui dans cette optique est totalement impensable. Car dans l’ordre des choses, un policier ne peut sympathiser avec un yakuza, tandis qu’un yakuza peut le corrompre. C’est lors du rappel des règles, avec l’arrivée du jeune et idéaliste Lieutenant Kaida, que l’histoire peut enfin être bousculé pour mieux s’interroger sur les sentiments et considérations des hommes vis-à-vis d’un code ou d’un milieu. Le réalisateur relègue l’état de sa société en second plan sans pour autant perdre de sa force critique en pointant ni plus ni moins que l’illusion de ces derniers hommes essayant de lutter contre l’esprit vorace et sans nuance qui apparaît.
D’ailleurs, avec la finalité de Kaida le réalisateur explique l’ironie de la situation en montrant comme même un esprit honnête arrive à se laisser acheter, sans rien dire. Fukasaku filme plus que jamais des hommes, produit d’une génération noire, qui souhaitent s’échapper d’un comportement animal. C’est là qu’on peut comprendre que le chaos d’après-guerre n’a fait que d’évoluer, mais les apparences rassurent tout le monde. Ainsi d’une veste rose bonbon, le yakuza passe à la sobriété d’un homme d’affaire lorsque son chef revient, tandis que le flic obsolète range son imperméable pour remettre l’uniforme. Tout est en ordre, la corruption est rétablie.
***Bande Annonce
Infos
- Cops vs Thugs (Kenkei tai soshiki boryoku, 県警対組織暴力)
- Avec Bunta Sugawara, Hiroki Matsukata, Nobuo Kaneko… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z1 STA (Eureka)
Publié dans Cinéma Japonais


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