Dans ses premiers films de yakuzas, Kinji Fukasaku plaçait l’action dans le contexte d’un Japon économiquement prospère des furieuses années 60 ou 70. Il avait entre autre dessiner le fossé énorme séparant la tradition de la modernité dans ce milieu, soit un hypothétique code d’honneur confronté aux hommes d’affaires et à leurs règles, l’argent et pouvoir à tout prix. Il en dégageait une vive critique sur sa société, corrompue et hypocrite jusqu’à la moelle, où les hommes se retrouvaient livrés à eux-mêmes, dans la seule obligation de survivre. À ce propos déjà noir et pessimiste, il avait rajouté le personnage de chien enragé, l’image même d’un individu retourné à son instinct primitif n’acceptant pas de se soumettre ni à cette tradition, ni à cette soi-disant modernité, castratrice dans les deux, l’homme né du chaos expérimente sa liberté, d’où le terme de chien enragé.

Avec ce Combat sans code d’honneur, Fukasaku fait le bilan de ces différentes idées et s’engage à en faire une chronologie, nous donnant la possibilité de constater de nous même l’évolution des valeurs via les choix des hommes, plus déterminés à assurer leurs survies qu’à respecter un certain honneur moral. Sur une période de dix ans, débutant dans le désastre bordélique de l’après-guerre, Fukasaku filme des hommes lâches et hypocrites, ridiculisant sans complaisance ce pour quoi ils osaient vivre, un idéal devenu source de profit. Rare sont les hommes à s’échapper de cette descente infernale, qui de yakuza à chien enragé se révèlent capables de garder honnêtement en tête cet idéal et ses règles.

Dans l’immédiat après-guerre, des hommes se réunissent pour former un clan, servant le chef Yamamori. Très vite une fois que la machine est lancée, ils vont découvrir les guerres et conflits avec les autres clans sans oublier leurs intérêts personnels. Parmi ces hommes, on rencontre Hirono, un idéaliste déterminé donnant sa vie pour son clan, prêt à faire quelques séjours en prison pour le bien de sa famille. Il devient le spectateur d’une mentalité en pleine mutation, où d’un clan uni et prospère on passe à une véritable lutte entre les hommes, s’entretuant pour mieux atteindre une parcelle de pouvoir.
Le chaos d’après-guerre
Comme à son habitude, Fukasaku nous plonge directement dans son sujet, loin d’être un début juste un poil énervé, il filme le chaos de cet après-guerre dans un endroit symbolique qui quelques mois plus tôt était la cible d’une bombe atomique. D’ailleurs le générique du film est constitué de nombreuses images d’archives sur les bombardements, les villes détruites, où encore le nuage atomique sur lequel vient se poser le titre du film. Constat réaliste d’un code ayant fraîchement explosé. Et ce chaos ? On savait plus ou moins que cette période d’après-guerre était très difficile et bordélique, Fukasaku l’a lui-même vécu mais ne l’avait pas encore filmé. Il était impossible de savoir précisément à quoi s’attendre tant le réalisateur concrétise le chaos jusqu’à sa mise en scène totalement instable, digne de ses plus grandes fins de film.
La caméra virevolte de partout, elle nous immerge dans une foule dense et bruyante, les rues de fortunes sont bourrées de personnes essayant de trouver un peu de nourriture, se battant clairement pour survivre dans cet immense bordel. Les gens se collent entre eux, avançant difficilement au milieu de la foule, le mouvement est archaïque et humain à l’inverse des habituels cortèges de grosses berlines alignées parfaitement les unes derrière les autres d’une façon clinique et froide, la voiture prend le pas sur l’homme reflétant bien le côté déshumanisé des individus futurs qui se complaisent dans un luxe stable et aux impératifs de cette vie. D’un bordel vivant animé par un esprit humain de survie, nous passerons à la droiture froide d’une société domptée par l’esprit monétaire. Fukasaku inverse son schéma habituel, nous allons du chaos vers une certaine tranquillité, tragique, mais quand même plus calme.

Au milieu des ruines
Dans ce chaos, nous faisons connaissance avec les hommes du film, ceux qui sont appelés à devenir des yakuzas ou chefs de clans, pour le moment noyés dans la foule et les cris. Afin de mieux les faire ressortir, un titre vient nous donner une petite information quant à leurs identités et la futur place qu’ils occuperont, mais il faut dire que même avec cette aide, on peut avoir du mal à comprendre quelque chose, la caméra nerveuse essayant de suivre ces hommes qui courent dans tous les sens. Evidemment, dans ce chaos il y a une force militaire à respecter, les américains sont sur place et semblent plutôt occupés à violenter et violer une femme qu’à chercher à garder l’ordre de l’endroit. On aura tout de même l’occasion d’assister à une petite course poursuite entre ces MP et nos yakuzas en devenir, donnant presque l’impression qu’on est devant une partie infantile du chat et la souris. Pour nos hommes, il y a l’espoir de devenir quelqu’un, tout le monde se laisse entraîner dans une sorte de quête de la reconnaissance bercée par les valeurs traditionnelles, honneur et respect doivent se mériter.
Plus qu’un jeu, une manière de survivre
Alors quand un de ses camarades a été blessé par une brute d’un clan adversaire, il faut savoir se venger. C’est comme ça que Hirono va se distinguer des autres, effrayés par l’idée de devoir assumer des responsabilités, ce qui renforce bien le sentiment qu’une majorité de ces hommes prennent ces luttes comme un jeu marrant faisant passer le temps et permettant de fraterniser avec d’autres personnes. Hirono se dégage rapidement d’une vision amusante, il prend tout cela très au sérieux, et se montre des plus déterminé, tuant un homme de sang froid devant une foule horrifiée. Cet homme a en fait bien intégré dans sa tête les règles d’un monde auquel il va appartenir par la suite, en tant qu’homme il n’y a donc rien de plus important que l’honneur et le respect des traditions, à ceux seules ces valeurs forment la conscience et l’honnêteté de l’esprit, le démarquant d’une bande de chiens affamés. Et d’une certaine façon, en suivant consciencieusement ces valeurs, Hirono est immunisé de l’évolution tragique du reste du monde. En effet, l’homme passera plusieurs années en prison, loin des changements extérieurs, il ne peut que réfléchir sur ses actes et leurs importances.

Loin de la rue
La prison est un symbole récurrent chez Fukasaku, elle vient toujours briser une époque pour bien marquer l’évolution qui s’est opérée pendant que l’homme s’est retrouvé enfermé, devenant paradoxalement le seul à assumer ses actes. D’ailleurs l’endroit n’est pas qu’une cage, il donne bien sûr le temps à l’individu de remettre en question ses valeurs mais c’est aussi une façon de rencontrer des hommes et de s’en faire des amis, voire des frères de sang. C’est ce qui va se passer pour Hirono, lui permettant pour son premier séjour, de sortir plus tôt grâce à l’aide apportée à son frère de sang qui a pu s’échapper et ainsi payer la caution. Au passage, on commence déjà à voir la montée de l’importance de l’argent au sein de cette société qui relâche des criminels en liberté contre une caution, sans se soucier d’avoir fait son travail ou non, les temps sont difficiles et les prisons se remplissent. Mais personne ne s’en inquiète. Quoiqu’il en soit, la prison est une étape dans le récit et pour l’homme. Il devient un yakuza et rentre au service du chef Yamamori, aux côtés de ses camarades de galère avec lesquels il traînait dans le chaos d’antan. La situation a en effet changé, nous sommes dans un environnement calme et plus serein où les hommes peuvent enfin construire quelque chose.

Yakuza, rêve d’une autre époque
Avec la création du clan, nous rentrons plus directement dans le dilemme du film et les luttes à venir. Pour Fukasaku, c’est le moment de ridiculiser les hommes à la manière d’un absurde suzukien dominé par un ton sérieux mais en fait très décalé. Le clan Yamamori est profondément pitoyable, on aura rarement vu une organisation dirigée par un faible pleurnichard et manipulateur au maximum sans que les hommes s’aperçoivent de quoi ils sont victimes ! La scission avec la tradition commence à apparaître clairement, désormais les chefs utilisent le code d’honneur comme d’un chantage pour faire plier les décisions en leurs faveurs. Certains hommes croient fermement à ce code et l’appliquent sans discuter, par exemple si l’on fait une erreur, il faut se couper une phalange et l’apporter comme gage de pardon à l’homme que l’on a pu offensé. Mais encore une fois, à quoi bon se soumettre à un rite pareil ? Surtout quand l’acte s’avère vain et inutile, l’offensé lui-même reconnaîtra qu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin, une simple rencontre aurait été suffisante ! En ce qui concerne le chef Yamamori, il devient avec les années un homme d’affaire redoutable mais un piètre chef au point d’aller pleurer et lancer des promesses en l’air pour obtenir gain de cause comme lorsqu’il s’agit d’aller tuer un homme dérangeant. Pour Hirono, c’est un nouveau retour à la case prison. Entre temps, le monde des yakuzas perd définitivement son attachement aux traditions.

L’honneur des tentacules
Le clan Yamamori profitera de la guerre de Corée pour se constituer une petite fortune et se tournera ensuite vers de nouveaux marchés, comme celui de la drogue qui est en pleine explosion. Une fois de plus, pas de morale dans cette survie. La transition est bien faite, les hommes de main deviennent aussi des hommes d’affaires, plus ennemis que jamais. Mais derrière le mur de la prison, Hirono n’a pas connaissance de ces faits, ce n’est qu’au moment de sortir qu’il comprendra enfin la réalité. Les contradictions du chef apparaissent, l’homme n’est qu’une petite ordure, mais Hirono reste respectueux du patron. C’est la même chose pour les hommes de main, il peut constater qu’il n’y a plus que l’appât du gain qui les anime, l’esprit n’est plus. On voit bien le contraste qu’il y a entre Hirono et le reste des hommes, il est resté un idéaliste au service d’une tradition qu’il ne cesse de respecter, la faisant passer avant ses propres ressentiments personnels, c’est un homme intègre et honnête qui ne cultive aucune ambiguïté dans un monde pourri.

Ambiance aseptisée
Du côté de la réalisation, on pourra remarquer le manque de couleur, la photo est plutôt terne, comme pour bien symboliser la déchéance de l’époque. On ne retrouve pas les lumières folles des logos de la rue ou les jeux de lumières bien visibles, il semble que le réalisateur souhaite vraiment conserver un côté réaliste sans faire dans l’effusion de couleurs, il capture une ambiance brute. Comme déjà mentionné plus haut, il tourne son film de façon à aller du chaos vers la propreté ambiante final où les hommes cachent l’hypocrisie derrière le masque de la tradition. La caméra était folle et incontrôlable au début, elle est calme et maîtrisée au final comme nous le prouve un travelling extrêmement propre venant forcément contrasté avec les mouvements archaïques du début.

Hommage aux héros
Ça n’empêche pas pour autant la chute final d’être d’une puissance surprenante, là où l’honneur vient briser l’hypocrisie en rendant à sa façon hommage à un semblable tombé sous les balles hypocrites de son chef. Ajoutons à cela, la musique particulière de Toshiaki Tsushima du film qui donne magnifiquement le ton à cette histoire, les notes viennent plonger les hommes dans le fatalisme de leurs rôles, d’ailleurs on l’entendra chaque fois qu’il y aura un mort, bénéficiant d’un freeze frame et de l’information de la date de mort, son nom et son clan. La trompette furieuse enflamme le choc de la violence. Fukasaku a l’art de s’entourer de compositeurs efficaces et sait placer parfaitement les morceaux de manière à en faire ressortir avec efficacité le ton qui s’en dégage pour mieux l’accoupler avec ses images, et son message. Pour une fois, Fukasaku parvient à savourer l’ironie de son propos sans avoir recourt au nihilisme noir habituel, l’acte final de Hirono demeure mythique et chargé d’une valeur métaphorique tout aussi puissante qu’une mort violente et fracassante d’un de ses personnages principaux. En tuant l’hypocrisie, le chien enragé s’affirme auprès de tous, il est le seul qui sort moralement grandi du film, loin des bassesses des autres, il est arrivé à survivre en restant fidèle à ses principes.


















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