
Fukasaku se trouve dans la directe continuité du regard Suzukien en s’attaquant ici à l’univers des yakuzas, sans concessions ni complaisance. Il se place dans un cadre contemporain, soit l’après-guerre pour montrer l’évolution surprenante de la société japonaise, dont l’importance croissante des yakuzas dans sa structure. On avait déjà pu constater que le réalisateur n’éprouvait pas d’émotions flatteuses vis-à-vis de la période des années 60 qu’il dépeint comme un enfer corrompu à tous les niveaux, défait de ses valeurs laissant les individus errer comme ils le peuvent. Il s’était focalisé en particulier sur la jeunesse qui n’a pas de repères précis et d’avenir tout tracé bien la stabilité économique de l’époque.
Cette fois-ci, il aborde donc les yakuzas qui au contraire de cette jeunesse se révèlent être totalement incrustés dans les bases de la société. Point là d’éloges, il nous dresse une rapide explication de l’évolution des yakuzas depuis la guerre. En clair, un clan est parvenu à profiter de la guerre et à s’implanter dans des secteurs industriels permettant d’accroître sa réputation et son capital et ainsi de s’étendre. Rien ne résiste à ce clan qui de l’Ouest est remonté jusqu’à Yokohama. Il ne faut pas trop compter sur le code d’honneur de ce monde pour espérer justifier cette expansion colossale, l’argent sert à s’offrir aussi bien les services des politiciens que ceux des policiers tandis que les hommes de main servent de chair à canon en cas de conflit. Jamais les hautes sphères, à partir de ce niveau, ne seront inquiétées ou remises en question. À l’Est, les yakuzas s’unissent pour essayer de contrer la force du clan. C’est pourquoi le pays entier devient le terrain de jeu de ces groupes puissants qui ont réussi à infiltrer tous les niveaux de la société. Belle description, n’est-ce pas ?

À sa sortie de prison, le yakuza Tsukamoto est tout de suite mis face à la réalité des guerres de clans, il n’a pas le temps de souffler qu’il se retrouve directement promu chef de son clan en raison d’une attaque mortelle ayant visé le chef. Les dernières volontés de l’homme sont de faire prospérer le clan, et aussi de se retirer de l’alliance passée avec Danno, le fameux clan puissant de l’Ouest. En effet, il s’agit d’un piège pour mieux contrôler Yokohama. Le nouveau chef va devoir apprendre à gérer cette situation, entre traîtrise et manipulation, il doit appliquer coûte que coûte les volontés de son défunt chef.

L’ancienne école
En plein dans cette époque pourrie jusqu’à la moelle par la corruption et l’opportunisme, seul Tsukamoto se montre digne des valeurs d’antan, honneur, loyauté et respect pour les hommes de son clan et ses adversaires. L’homme n’est pas du genre à se laisser amadouer par une liasse de billets sans âme, après 8 ans de prison, il continue de suivre les règles sans pour autant tomber dans une illusion. Il est bien conscient du fatalisme qui plane au-dessus de chaque yakuza, ce genre d’homme ne peut espérer prendre en main son destin ou décider de ses actes, il doit se soumettre à l’importance du clan avant tout. Avant sa vie, il y a bien l’honneur et le respect qui ont fait la force de ce milieu. Il n’y a donc pas de hasard à le voir devenir en toute confiance le chef du clan pour lequel il vit depuis toujours. Malheureusement, les temps ont bien changé et rares sont les hommes vivant encore selon ces règles, même au sein de son clan il n’y a pas foule en la matière, on pourra juste noter Kazama qui est sur la même longueur d’ondes que lui, mais qui ira se sacrifier pour le clan pour assouvir une vengeance. Alors sa mort ne doit pas rester vain.
Un idéal fragile
C’est le principal combat que va mener Tsukamoto, comme si tout au long du film il essayait de trouver une utilité à l’application des règles, pourquoi mourir pour des causes aussi vaines alors que l’on peut vivre heureux auprès de sa famille. En fait pour être plus précis, Tsukamoto est le prototype même de l’homme animé par un esprit chevaleresque qui voit sa réalité s’effriter sous ses pieds et sous l’évolution constante de son milieu qui a depuis très longtemps rejeté officieusement ce genre d’esprit, véritable barrage à l’expansion du pouvoir des clans. Alors que Suzuki poussait cette mentalité à l’absurde, Fukasaku l’utilise d’une façon inverse afin de mieux mettre en valeur la déchéance d’un monde qui entraîne tous les hommes avec lui, même ceux qui ose braver cet état. Il en résulte le constat pessimiste d’une société essayant d’enfermer les hommes dans un même moule où l’idée d’honneur n’a plus lieu d’être, les individus préfèrent le pouvoir à leurs consciences morales. L’homme n’est plus qu’un porc au service d’une bande de loups affamés.

Éloge du grotesque
Face à lui, il y a le clan Danno, largement décrit plus haut. Puissante entreprise dominant une partie du pays, ce clan nous fait comprendre à quel point les yakuzas ont réussi à infiltrer la société mais surtout à se faire accepter par le reste de la population. En dehors des relations entretenues avec des politiciens pour services rendus, ces hommes n’ont pas honte de s’afficher ouvertement dans la rue. Le monde sous terrain décrit par Suzuki n’existe plus du tout, maintenant il faut être prêt à voir un cortège de 50 Mercedes noires se rendant à l’enterrement d’un chef sans être inquiété nullement par les forces de l’ordre. On a juste une cinquantaine de grosses berlines allemandes bien luxueuses qui circulent à la chaîne en plein dans les rues de la ville, ça parait normal et commun. Personne n’est surpris ! Quand Tsukamoto aperçoit ce long cortège, il reste poli vu la cérémonie, mais on peut comprendre qu’il n’en pense pas moins, c’est tout simplement ridicule et hors de propos que de rameuter tout son clan lors d’un enterrement histoire de d’affirmer un peu plus sa puissance. On est pas censé venir pour s’exposer mais pour se recueillir et penser au défunt, preuve de la mentalité outrancière de ce clan tout aussi puissant que minable.

Une maladie contagieuse : l’honneur
D’ailleurs, les complots vont commencer à se mettre en place pour espérer contrôler la ville de Yokohama, le clan Danno va faire appel à des voyous de secondes zones pour remuer la ville, mettre un gros bordel. Ce clan porte le nom de Hokuryu Kai, il est composé concrètement de porcs saccageant sans vergogne ce qu’ils ont sous la main. Néanmoins, si en apparence ce clan ressemble à une porcherie, il se montre finalement comme plus honorable que l’entreprise Danno, nous avons là des hommes qui respectent leur chef au point d’être prêt à se sacrifier pour lui. En ce qui le concerne, le chef n’a rien d’une ordure sans valeurs, il se fait en fait contaminé par l’esprit chevaleresque de Tsukamoto lors d’un affrontement mental somptueux où le chef bourru frappe son hôte qui se relève sans réagir violemment, expliquant qu’il est venu récupérer un de ses hommes, rien de plus. Il faut vraiment voir la tête que tire Tomisaburo Wakayama en voyant un comportement pareil, il ne peut être qu’énerver qu’on lui tienne tête, lui qui d’habitude voit ses volontés appliquées l’instant d’après. Petit à petit, autour de l’entreprise Danno, certains hommes se laissent contaminés par le code d’antan comprenant que l’attitude noble des yakuzas les sort d’une image d’ordure, faisant d’eux des sortes d’hommes accomplis, mais de toute façon fatalement déshumanisés.

La tradition vide de sens
En effet, un yakuza demeure un yakuza quoiqu’il fasse, il ne tient qu’à lui de suivre le chemin le plus rigoureux et honorable. On pourra remarquer les nombreux passages relevant l’hypocrisie des clans comme lors des réconciliations ou des filiations, grandes cérémonies traditionnelles acceptées par des hommes se moquant complètement de ces traditions. Ils boivent le saké entre eux par simple formalité, mais l’esprit n’y est pas, il ne se dégage absolument rien de ces scènes pourtant impressionnantes de par leurs déroulements peu communs. La tradition n’est qu’une façade servant les intérêts de chacun, tout en sachant qu’au fond elle est destinée à disparaître. Dans la même idée de contradiction et d’hypocrisie, on pourra aussi soulever l’habillement des chefs lors de ce genre de cérémonie, le plus souvent ils portent un costume traditionnel, entourés par des gardes du corps en costards cravate. La classe du mensonge est intemporelle.

Dommages collateraux
La violence des guerres de clan, les pièges et manipulations engendrent des victimes. Les premières sont les femmes des yakuzas. On peut penser à la femme de Tsukamoto qui a préféré se suicider plutôt que de vivre seule, ou encore à la sœur de Kazama qui se retrouve exactement dans ce statut de femme isolée et seule. Pour elle, tout va s’arranger plus ou moins vite, elle tombe amoureuse de Tsukamoto et se laisse séduire par les rêves d’hommes émis par son nouveau compagnon, avant de comprendre malheureusement la destinée tragique d’un yakuza, le clan et l’honneur passe avant ses propres intérêts. Mais cette relation ressort tout de même de ce contexte pourri, les sentiments se laissent exprimer, les individus se pausent et profitent un temps de leur vie, de l’amour et des rêves par exemple. Ces instants peuvent faire penser à des sortes d’interludes brisant la violence ambiante par la douceur des rapports. L’histoire va tout de même inclure deux personnages désormais presque en dehors de la sphère des yakuza, il s’agit de Ooba, un manchot blasé vivant dans une petite cabane avec sa femme, incroyablement amoureuse et attentionnée. Ce couple se retrouve une fois de plus victime des yakuzas, l’amour ne peut se développer dans un contexte pareil, ce sentiment parait être comprimé par des valeurs modernes sans gênes parmis lesquelles la pitié ne figure pas.

Le dynamisme du chaos
L’une des plus grosses surprises du film, c’est bien le travail effectué par un Kinji Fukasaku qui se révèle de plus en plus, avec une mise en scène tout en nuance, dynamique et douce pour ensuite venir côtoyer le sang des morts. On pourra remarquer qu’il a tendance à réutiliser un motif déjà présent dans Black Rose Mansion, il place un personnage au premier et l’autre au second, chacun est d’un côté de l’écran, sans lien physique, le réalisateur joue de la focale pour passer d’un individu à l’autre. C’est simple mais remarquable. Alors on pourra aussi retrouver une colorisation incroyable parfois à peine visible à l’écran, juste un petit détail complétant la composition du cadre. Par exemple au détour d’un plan, nous suivons une discussion tout en apercevant discrètement un changement de couleurs régulier. À côté de ces détails, il n’hésite pas non plus à affirmer les couleurs et l’ambiance fin des années 60. En tout cas, l’un des points fort c’est ses cadres et son découpage sec et précis. Il prend un plaisir à profiter des éléments du décor et à les intercaler entre les personnages, donnant une impression de cadre rempli, compact. Il y a par exemple une lampe violette autour de laquelle il construit pratiquement sa mise en scène ou encore un jardin zen en fond qui vient séparer les deux personnages. Le clou de son travail, c’est la scène finale où il explose littéralement le cadre en s’offrant des images penchés à gogo voire même placées verticalement, le tout caméra à l’épaule.

Un souvenir
On est loin d’un rendu visuel complaisant, Fukasaku livre un regard réaliste sec qu’il arrive à rythmer correctement par un montage rapide, jouant de ses différents plans pour resserrer ou élargir le cadre, l’image d’après. Sa mise en scène dessert bien le dilemme du personnage principal calme et confronté à la vulgarité et déviance du milieu des yakuzas, avec ces gros plans traduisant quelque part l’oppression dont il peut être victime lors d’une rencontre avec un chef puissant et dans le même temps sa recherche de détails précis dans le décor ou sur le visage de ses adversaires. Fukasaku provoque cet homme, il l’expérimente et veut capturer sa réaction vis-à-vis d’une époque qu’il apprend doucement à connaître, le plus souvent à ses dépends. Le yakuza n’est ni un homme, ni un monstre, il est le fruit bâtard d’un temps instable sans valeurs, abandonnant les individus dans une lutte du plus fort, incroyablement vaine est la vie de l’homme osant encore défendre une tradition morte. Comme lobotomisés les hommes découvrent et appliquent ces valeurs tardivement comme s’il y avait encore la possibilité d’inverser la réalité. L’honneur cède sa place au ridicule du pouvoir, seule ambition promue par cette société, la réussite s’avère être un fin en soit. Qu’importe les valeureux chevaliers, dans leurs morts ils emportent définitivement leurs valeurs, laissant au monde quelques photos souvenirs comme preuve de leurs existences. Les femmes, elles, pleurent une vie sabotée.
















