Kamikaze Club - 1968 - Kinji Fukasaku

Les années 60 sont pour de nombreux pays un temps économiquement confiant et paisible pour les populations. La vie est d’une façon générale plutôt agréable et sans soucis majeurs. La jeunesse profite de cette époque, elle savoure sa vie, il y a un sentiment de liberté qui règne dans l’air. Le cinéma Français se porte lui aussi bien et exploite à juste titre cette grande liberté, on voit des jeunes rouler en voiture sur les trottoirs, danser joyeusement dans des bars mornes, discuter tout en marchant sur une chaussée déserte. Le temps est vraiment décontracté, la caméra aussi. Au Japon c’est pratiquement la même chose, il y a ce vagabond de Tokyo qui sifflote en déambulant dans des décors abstraits, bravant les obstacles ou encore du côté des tueurs une lutte infernale pour devenir le numéro un. Puis il y a Kinji Fukasaku qui vient apporter un regard sombre à cette folle liberté, reflet d’un temps apparemment calme, avec des jeunes tellement libres et la tête pleine de rêves d’une réussite sociale, que le chantage s’impose comme seule solution de survie.

Une bande de quatre jeunes prennent conscience de l’intérêt de faire dans le chantage, de l’argent rapide sans se salir les mains. Après plusieurs chantages effectués à tous les niveaux de la société, ils s’essayent au monde politique.
La raison des faibles
Un petit carton d’ouverture nous prévient, afin de rassurer nos esprits, que l’histoire du film n’est pas basée sur des faits réels espérant peut être amoindrir la vive critique portée sur l’ensemble de la société japonaise. Tout en sachant que c’est de la fiction, nous pouvons continuer paisiblement notre chemin en ces folles images des années 60, ambiance semi psychédélique en totale roue libre, nous découvrons les personnages principaux de l’aventure, une bande de jeune gus heureux et solidaires, parfumé par une bonne odeur d’amitié et de joie de vivre. L’histoire se concentre sur Muraki, un jeune homme rêveur, il s’impose comme narrateur et nous présente ces trois autres camarades. Il nous raconte ses dernières années pour mieux nous expliquer comment l’idée de devenir maître chanteur est née. Muraki était un fainéant vivant au crochet de sa copine qui a finalement décidé de le jeter à la porte, se retrouvant démuni et forcé à trouver un emploi pour vivre. Avec une grande chance, il se retrouve à nettoyer les toilettes, bien dégueulasses, avant de devenir serveur.
Evidemment, ses expériences sont bien retranscrites, l’horreur des toilettes est aussi bien visuelle qu’odorante à en juger par le torchon couvrant son pauvre nez victime de la merde des autres. Pour ce qui est de sa phase serveur, c’est tout aussi intenable, il travaille le regard fatigué au milieu de gens faisant la fête, profitant des amis. Triste contrainte que d’être un larbin entouré de rois. Mais voilà, un beau jour tout va changer par le plus grand des hasards, lors d’une pause qui s’offre sans le moindre scrupule, il entend les propriétaires du bar, des yakuzas, conclure une affaire louche avec un revendeur d’alcool. Ce n’est pas très grave après tout, un petit billet dans la poche et on est censé tout oublier. Ah non, pas cette fois, Muraki fait l’erreur de les énerver. Un bon traitement à coup de pieds et de poids puis tout semble définitivement régler, l’arrogance du jeune homme a été raillé. Sauf qu’avec ses camarades, ils vont se lancer dans le chantage à commencer par ce petit revendeur d’alcool. L’idée est tellement rentable que pour eux c’est le début d’une nouvelle vie.

Une impasse rentable
La jeunesse révèle sa joie, se payant des ferraris pour faire des courses sur la plage, puis courir, rire, tout va bien ! C’est les meilleurs moments de leurs vies à tous. C’est de ces quelques scènes que l’on ressent l’influence nouvelle vague française, à cela Fukasaku adresse un clin d’œil à un confrère qui n’est autre que Seijun Suzuki en réutilisant la fameuse ballade sifflée du Vagabond de Tokyo. Mais très vite, le chantage passe du jeu à une obligation de survie, devenant plus ou moins la seule solution de sortie. Bizarre pour un pays en pleine explosion économique que de voir une jeunesse délaissée sombrer dans le chantage pour espérer vivre.
La réalité de la réussite
Chacun des chantages met en avant une partie de la société. On croisera par exemples des yakuzas, montrés comme la première cible de la bande, signifiant indirectement leur petitesse, mais aussi des présidents de grandes entreprises filmés en train de tromper impunément leurs femmes. Il y a des revendeurs de drogues mais surtout des politiciens corrompus. Quel beau portrait d’une société paisible ! L’ironie veut que ce soit une bande de jeunes renégats qui malmènent tous ces éléments, rien ne lui résiste ou presque. Il faut vraiment voir certains chefs se faire piéger comme des bleus et venir pleurer pitié alors que cinq minutes auparavant ils jouaient la carte de la pleine assurance devant leurs employés. En même temps, la bande n’est pas douce et prend plaisir à ridiculiser ces institutions faisant croire par moment qu’ils comptent tuer l’individu. La mort est la seule chose qui peut mettre à nue les chefs.

Le noyau de la corruption
Dans sa seconde partie, le film sort de sa bonne humeur franchement rigolarde pour devenir plus sérieuse, dure conséquence d’une situation de plus en plus dangereuse et risquée. Le monde politique, précédé bizarrement par le monde des gangsters, ne se laisse pas bousculer si facilement par une bande de voyous. C’est à partir de ce moment-là que les jeunes expriment la colère qui les anime depuis toujours. Il est difficile d’oublier la mort d’un des jeunes qui dans ses derniers instants, complètement ensanglanté, prend une position de garde et lance difficile une gauche puis une droite avant de s’écrouler. Cette jeunesse là est née pour se débattre d’une société hypocrite qui ose lui tendre chaque jour un rêve de réussite qui n’est qu’illusion, la réalité est incomparable. On peut comprendre l’ironique tournure que prend la célèbre ballade du vagabond de Tokyo, autrefois symbole de liberté, d’immortalité voire presque de la bravoure, maintenant devenue humble illusion, simple souvenir d’un temps révolu. Pour ces individus il est d’ailleurs impossible de s’exprimer autrement que par les menaces directes adressées aux intéressés puisque même la presse appartient à des politiques. Dans cette haute sphère, il est dangereux d’oser provoquer certains individus et de penser les défaire simplement par le chantage quand ils détiennent un pouvoir suprême leur permettant d’agir comme ils veulent.

Le sens de la révolte
Le propos ne serait rien sans le génie de Fukasaku qu’on sent révolté. Sa mise en scène est brillante d’ingéniosité, sa caméra vient briser les cadres fixes d’antan pour oser provoquer la réalité via caméra à l’épaule, zoom. La structure narrative de la première partie est un délice, pleine de flash-back explicatifs sans être trop démonstratifs, d’arrêts sur image ou d’une succession d’images fixes sans oublier les souvenirs en noir et blanc regagnant doucement leurs couleurs. Tout cela permet parfaitement d’appuyer la dureté de son propos et l’illusion qui règne au-dessus des personnages. Dans la seconde partie, ces effets sont moins présents, l’ambiance est définitivement plus sombre, chez Muraki on peut percevoir comme de l’amertume, il n’arrête pas de repenser à ces moments joyeux ou plus graves comme si cela pouvait lui donner un peu de force et de courage pour continuer cet espèce de combat du chantage. On notera néanmoins une petite baisse de rythme vers le milieu du film, une fois que la routine du chantage se sera bien mise en place, peu de temps avant de rebondir. Simple problème d’ajustement de l’action.
Le titre du film anglais (Blackmail is my life!) s’avère finalement plus nuancé ne visant pas vraiment les jeunes mais bien plus les pouvoirs et institutions de la société forçant les individus à croire en un mensonge et à essayer de perdurer le plus longtemps possible. Les magouilles financières sont légions dans cette société au détriment d’une population et plus particulièrement de la jeunesse perdue, jamais prise en compte par le reste de la société qui l’a regarde agoniser comme un spectacle ambulant dans une ambiance sèche et banale.
***Bande Annonce
Infos
- Blackmail is my life! (Kyokatsu koso Waga Jinsei, 恐喝こそわが人生).
- Avec Hiroki Matsukata, Tomomi Sato, Tetsuro Tamba… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z2 STF (Wild Side)


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