Vigilante in the funky hat : 200 000Yen Arm - 1961 - Kinji Fukasaku

Avant de devenir un mercenaire impitoyable, produit de la folie des années 70, Sonny Chiba s’essaye pour ses premiers rôles à des personnages moins exubérants, qu’ils soient détectives ou yakuzas. En même temps, difficile d’atteindre le niveau du futur mercenaire dans ce domaine. Mais dès ses premières heures de gloire, il se montre déjà cool et décontracté, portant ici un chapeau délirant, profitant au mieux de sa vie de jeune homme. Dans ce début, il est découvert et accompagné par Kinji Fukasaku, un jeune réalisateur qui fait ses premières armes. C’est donc avec un certain plaisir qu’on profite avec ce film de la naissance, du moins des débuts, de deux symboles puissants en devenir du cinéma, japonais.
Un joueur de baseball disparaît, un chirurgien est retrouvé mort, deux enquêtes apparemment différentes qui vont révéler des liens inattendus. Autour de ces mystères, on trouve une jeune journaliste avide d’obtenir un scoop faisant la course contre deux jeunes détectives improvisés qui s’occupent d’une mission.

Un bras qui vaut de l’or !
L’après guerre japonais voit l’américanisation de la société, bien aidée par la présence pendant quelques années de troupes américaines. La culture change, le baseball devient un sport extrêmement populaire brassant la foule excitée par le jeu et les intérêts financiers des clubs et autres bookmakers. C’est cette face cachée du sport que nous allons plus ou moins découvrir à travers ce moyen métrage. En effet, tous les regards se portent sur un jeune joueur surdoué, mais modeste, véritable prodige du jeu. On estime d’ailleurs que son bras droit vaut environ 200 000 Yens ! Pour de nombreux dirigeants de clubs, ce jeune peut devenir un atout considérable pour la réussite de son équipe, et qui dit gloire, dit argent à gogo. C’est pourquoi tous se battent pour le faire signer. Le jeune homme garde la tête sur les épaules malgré sa soudaine renommée à travers tout le pays, il a souhaité devenir professionnel afin d’apporter un peu d’argent à sa famille endettée, quel noble dévouement ! Etant donné qu’il est à l’université, pour prendre ce genre de décisions importantes, son avenir est en jeu, il fait appel à son père. Mais, le pauvre n’est pas très intéressé par le sport et n’y comprend rien, il se fait donc légitiment berner par des hommes qui vont le manipuler sans scrupules, le guidant dans ses choix, l’aidant pendant les conférences de presse. La prise en main n’est pas animée par une volonté humaine et sincère et les affaires étant ce qu’elles sont, l’argent s’impose comme le nerf de la guerre.

La fureur de vivre
À côté de cette famille naïve et du fils prodige, il y a des personnages plus modestes comme nos deux détectives qui n’ont définitivement rien d’incroyable. L’un d’eux est en fait le fils d’un directeur d’agence de détectives qui va profiter de l’inattention du père pour prendre en charge un travail magnifiquement bien rémunéré. Évidemment, ce rôle est interprété par Sonny Chiba. On découvre avec lui et son acolyte, un autre visage de la jeunesse. Peu soumise aux règles familiales, elle cherche à s’affirmer et à montrer une forme d’indépendance prouvant qu’elle est capable d’assumer ses responsabilités. Chez ces deux jeunes gens, on ressent ce sentiment de liberté à tous les niveaux, aussi bien lors d’une balade en voiture que dans leurs initiatives. Il n’y a plus de limite pour exprimer la graine de folie enfermée dans chacun des individus. Alors il ne faudra pas être surpris de voir des infiltrations surprenantes, des bagarres où Chiba révèle ses quelques instants de rage et de total foutraque venant à bout des adversaires pourtant coriaces. Pour accomplir la tâche, cette jeunesse ne refuse devant rien. Les actes ne font que compléter l’allure délirante, un brin rebelle, du jeune Chiba, torse nu sous une chemise ouverte d’influence hawaiienne, la cigarette tenue d’une façon archaïque recrachant une épaisse fumée dans laquelle le jeune homme aime se perdre, pensant peut-être que cela renforce son charisme de rebelle né pour plaire. Sinon à quoi bon prouver sa force si ce n’est pas pour impressionner naïvement une belle demoiselle ?

La nouvelle mode
Et cette jeune femme vient compléter la facette de la jeunesse. En tant que journaliste sportive, elle incarne aux yeux de son père la déchéance des valeurs traditionnelles, en effet ce dernier souhaite lui imposer un bon mari, un homme qui dispose d’une situation sociale convenable et stable pour pouvoir permettre de fonder un foyer sans soucis. De même, il ne peut que regretter de voir sa fille habillée librement, délaissant l’habituel kimino traditionnel. C’est la fin de l’image d’une jeune femme soumise à sa famille et à ses impératifs de mère, n’aspirant à rien d’autres qu’à une liberté morale et sexuelle, de par le choix de son petit copain. Son travail est d’ailleurs une manière de renverser les idées reçues, ainsi une jeune femme est montrée capable de rivaliser avec les hommes sur un terrain masculin, le sport. Par extension, sa course poursuite pour obtenir en première le scoop, face à nos deux détectives qu’elle confond avec des journalistes rivaux, est une preuve de sa grande paranoïa et n’a rien d’anodine, ne faisant que confirmer cette volonté de s’affirmer en tant que jeune femme responsable et libre. Par le terme paranoïa, je désigne une société assez machiste qui ne voit la femme que comme humble maîtresse de maison, à l’image du père, et donc comme un barrage à l’élévation de cette jeune femme qui perçoit un mal permanent pas forcément toujours là. En tout cas, la course poursuite apportera son lot d’humour et rires avec l’incompréhension qu’il se dégage des deux sexes entre eux.

Graine de chaos
Derrière la caméra, Kinji Fukasaku montre une fluidité remarquable avec notamment des plans très rapides s’enchaînant très bien, il ne perd pas une seule seconde pour faire tourner son récit et conserve durant la durée de tout ce moyen métrage un sens du rythme aussi bien visuel qu’au niveau du montage, tout à fait surprenant. Son style n’est pas encore affiné comme on le verra déjà vers la fin des années 60, mais on y voit les traces apparaître doucement. Alors pour le moment pas de freeze frame, ni de caméra à l’épaule, c’est encore retenue sans pour autant sombrer dans un rythme mortellement figé. Par contre, c’est plus du côté du propos qu’il y a la graine apparente d’un regard critique sur cette société d’après-guerre, il est difficile de passer au travers de l’image d’un sport corrompu par les intérêts financiers et d’une jeunesse cherchant tant bien que mal ses repères dans cette société de transition. Néanmoins, tout n’est pas pessimiste, au contraire l’ambiance est joyeuse, la bande son jazzy apporte en plus un côté décontracté sympathique. Quelque part, ce film n’est que la première moitié de son travail, il ajoutera plus tard à ces rires et moments magnifiques une dose de nostalgie, en référence à un temps révolu où la jeunesse doit désormais faire face à des problèmes dramatiques. Galopons et faisons l’amour deviendra survivons en tuant.
Publié dans Cinéma Japonais

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