Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

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Après avoir fait doucement le lien entre yakuza et militaire, scellant une critique acerbe de la société japonaise et plus particulièrement des hommes. Seijun Suzuki revient sur le thème des yakuzas en y apportant une touche nihiliste, débarrassé du fil des sentiments guidant l’action, il filme la désillusion d’un jeune japonais livré à lui-même dans une société américanisé.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

Délaissant la passion habituelle qui anime plusieurs de ses personnages, il se concentre sur la quête du jeune homme arrogant en pleine expérience du code des yakuzas et du vagabondage. En parallèle à ce regard critique, Seijun Suzuki semble définitivement lancé sur la voie de l’abstraction des décors, il n’hésite plus à envisager et concrétiser son univers comme un reflet épuré du caractère de ses personnages.

Tetsu, surnommé le Phénix, s’est retiré avec son patron du monde des yakuzas. Reconvertis dans les affaires immobilières, ils ne tardent pas à attirer l’intérêt de gangs voisins prêts à tout pour s’accaparer un immeuble. Se faisant piégé, Tetsu décide de lui-même de partir loin de Tokyo afin de calmer la situation. Sur sa route, il aura le temps de réfléchir à ses choix.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

Un Phénix docile

Prenant ses anciens récits de yakuza à contre-pied, Suzuki fait clairement ressortir l’absurdité de ce milieu via le personnage principal, Tetsu. Considéré comme un dur à cuire, immortel et imbattable, il était le bras droit de son chef. On savait qu’on pouvait le mettre trois fois par terre en sachant que sa réponse se ferait sentir dès le coup suivant, une réponse rapide et mortelle à coup de balles. Mais les temps changent, le chef dissous le clan et Tetsu se retrouve à devoir encaisser les coups sans répondre, il doit apprendre à se laisser faire le mort au détour d’un quai. Désormais sans clan, il reste tout de même proche de son patron, lui montrant une fidélité surprenante presque naïve. Il se laisse avoir par une relation tendre avec son patron, devenant pour l’heure un père adoptif. Ah le monde des yakuzas reconverti dans un amour filial, on ose presque y croire tout en connaissant le dur passif de Suzuki à l’égard de ce genre d’individu. Alors Tetsu vient en aide aux affaires de son vieux patron, le jeune homme reste persuadé de l’avenir de sa place, il rêve par moment en contemplant un arbre géant égalant en taille la célèbre tour de Tokyo. Il imagine déjà sa petite vie auprès de sa copine, chanteuse dans un bar abstrait, et de son capital financier colossal. Il y a l’illusion de la jeunesse japonaise là-dedans. En attendant de pouvoir réaliser ses souhaits, il agit sur les ordres de son patron afin de l’accompagner dans des situations qui peuvent s’avérer délicate.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

Absurde Yakuza

Même si les temps changent, il y a des réputations qui perdurent, c’est le cas pour Tetsu. Il demeure un tueur implacable et froid, toujours efficace mais surtout encore craint par les gangs rivaux. Il est l’homme qui dérange par excellence, celui que tout le monde aimerait bien voir disparaître. Le principal problème, c’est qu’un phénix renaît toujours de ses cendres. Il faut dire que cette image de tueur est des plus cool et délirante. Chez Suzuki, on trouvait régulièrement des personnages plus ou moins proches, avec un yakuza chantonnant fièrement une petite musique agréable ou plus basique, l’homme atout du clan, qui réussit chacune de ses missions. Tetsu c’est un petit mixte de ces types en y ajoutant le côté relâché et l’arrogance propre à la jeunesse immortelle. Il se fait entendre et craindre rien que par son sifflement, s’amuse avec les distances et le décor comme un gamin en se lançant des défis personnels qui pourraient être mortels ! Il faut oser lancer son flingue en l’air et aller le rattraper alors qu’il y a des hommes prêts à vous tuer un peu partout dans la pièce ! Avec ce personnage sortant des rangs et formalités des yakuzas, Suzuki est en plein sur le chemin de La Marque du Tueur, on peut vraiment voir apparaître la lutte vaine entre les clans qui sera plus tard celle du tueur cherchant à devenir le numéro 1. C’est l’aboutissement de l’absurdité en devenir.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

Un idéal au cimetière

Le personnage de Tetsu prend son envol dès qu’il peut sortir de l’atmosphère de Tokyo, il devient un électron libre expérimentant le monde, tout de même secondé par quelques personnes de confiance. Ainsi il fait entre autre la connaissance d’un ancien yakuza, Kenji, comme lui retiré de ce monde sauf que ce dernier a totalement rejeté les règles des yakuzas. Il pose sur cet univers un regard froid et pessimiste, et prédit exactement ce que Tetsu va devoir endurer. L’homme est plus âgé que notre jeune tueur, il est aussi plus expérimenté et moins rêveur mais cette réalité est difficile à accepter. Quoiqu’il en soit, il veille un peu sur Tetsu qu’il considère peut-être comme un jeune frère perdu s’étant accrocher à la mauvaise branche, celle là même que Kenji a cru solide pendant plusieurs années. De Kenji et de Umetani, le propriétaire d’un bar explosif, il s’en dégage des personnalités humaines et sincères qui savent remettre en cause la finalité des obligations de yakuza. Nul doute que Tetsu prend lui aussi conscience de cette réalité après avoir fréquenté ces deux hommes. Plus que jamais, on assiste à la fin du rêve yakuza pour plusieurs protagonistes à commencer par Tetsu qui décide d’opter pour la vie nihiliste de vagabond, tout comme le tueur chargé de l’exécuter qui comprend l’inutilité de son contrat et du cercle vicieux dans lequel il est, dans un dernier sursaut d’honneur il se plombe la cervelle.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

L’influence Occidentale

Suzuki délaisse le film en costumes pour venir s’imprégner de son époque, les années 60. On retrouve une nouvelle fois un regard critique envers la société japonaise, on sent la forte influence des quelques uns de ses précédents films comme La Barrière de la Chair et ou Histoire d’une prostituée. La société est noyée dans une américanisation suprême majoritairement visible chez les jeunes. Les jeunes femmes parlent quelques mots d’anglais pour avoir l’air dans la tendance, elles se sèchent les cheveux avec des produits américains, elles s’habillent comme les reines d’Hollywood. Le rêve c’est d’être une parfaite femme américaine. Les hommes n’y échappent pas non plus, à l’image du patron du bar Western qui se coiffe à l’aide d’un produit américain, tout comme Tetsu qui est étonné de constater qu’il n’est pas le seul à utiliser cet appareil. Le summum de cette nouvelle culture est contenu dans le passage du bar Western, véritable melting-pot des toutes les nationalités, on y retrouve aussi bien des américains, des français, des japonais, des italiens… Bizarrement, l’osmose ne semble pas être aussi parfaite qu’on pourrait le croire puisque très vite une bagarre dégénère et Suzuki d’habitude maître dans la déconstruction des décors laisse sa place aux ivrognes qui vont détruire dans l’humble tradition des westerns, le bar. C’est un spectacle pour le moins surprenant chargé d’un lourd symbolisme clair, la destruction d’une culture au profit d’un bordel généralisé. Les murs entourant la société s’effondrent, engloutissant avec eux les répères et valeurs de ce monde.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

Des décors, reflets des personnages

Finalement il y a la mise en scène remarquable d’inventivité, à commencer par le bar où chante la copine de Tetsu. C’est une pièce complètement dépouillée dans laquelle il ne reste que l’essentiel, aux tables et chaises on retrouve des escaliers sortis de nulle part. Nous ne sommes pas dans un bar kitch au possible, plein de paillette et de lumière éblouissante, au contraire, Suzuki renverse cette idée et illumine le bar selon l’humeur du moment, cela va du jaune au noir en passant par le blanc pur, couleur de l’héroïsme nihiliste. Pourtant à côté de ce bar, il y a bien un établissement kitch où une certaine jeunesse vient danser sur de la pop japonaise, mais il est aux mains d’un gang, ce qui lui enlève toute possibilité d’espérer atteindre la postérité de par une quelconque folie visuelle. À défaut d’être loufoque, cet établissement révèle quelques passages dans les tuyauteries colorées du sous-sol, situées juste au-dessous de la piste de danse. C’est tordu sans réussir à rivaliser avec la beauté abstraite de l’autre bar. En restant dans la folie visuelle, il serait dommage d’oublier de mentionner une scène de massacre où le fond passe du rouge au blanc le temps d’une balle, celle tirée évidemment par Tetsu le Phénix.

Le Vagabond de Tokyo - 1966 - Seijun Suzuki

L’idéal naïf tient bon

Avec ce film Seijun Suzuki nage dans l’ironie, créant un jeune tueur arrogant et nihiliste au possible auquel il ne peut pratiquement rien arriver même quand il brave la mort et les balles. Le monde hypocrite des yakuzas se voit bousculer par un vagabond gardant confiance en son idéal, à l’image de ce chien errant du début de film. Bien sûr, Suzuki ne se borne pas seulement aux yakuzas, le reste de la société et particulièrement la jeunesse est visée par cette soumission souriante à une culture étrangère, de même il tourne en dérision les morts, comme ce pauvre couple tué dans une position commune à une tradition japonaise, celle des double suicide. Suzuki fait s’affronter l’absurde de cette société avec les valeurs actuelles des années 60. Ainsi, toujours moqueur, le jeune homme s’enfonce dans la nuit, chantant sa ballade du vagabond, aucun avenir et déjà peu de présent, errer devient l’unique solution de vie, comble d’une époque paisible, sans maux.

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Posted on 14 September 2006
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In Cinéma Japonais
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