
Avec ce film, Seijun Suzuki semble vouloir faire un point sur sa carrière, déjà riche en œuvres. D’une certaine façon, il condense en un seul film le reste de son travail en essayant de le dépasser et d’affiner quelques idées. On retrouve donc une sorte de mixe avec ses anciennes histoires, composé de yakuzas, de passions impossibles, de fuites, d’un milieu ouvrier… À première vue donc pas de différences majeurs. Pourtant, le film se distingue clairement en dépassant le simple cadre d’un récit normé, il va jouer essentiellement sur les émotions des personnages comme véhicule de l’intrigue et de l’histoire, facilité par le milieu ouvrier. Ce n’est pas sans rappeler l’influence d’un John Ford, que ce soit ses westerns ou une œuvre atypique comme The Informer, et d’un Samuel Fuller dans la continuité. Esthétiquement, Suzuki va approfondir totalement son génie visuel en faisant, tardivement, abstraction des décors devenus reflets des sentiments des personnages.
Tetsu, un yakuza chargé de tuer un homme se voit réprimander par sa famille qui essaye de l’assassiner à son tour. Aidé par hasard par son frère de passage à défaire ses malfaiteurs, les deux hommes décident de s’enfuir en Mandchourie afin d’échapper à la justice, un meurtre est impardonnable. Une fois au port, ils n’arrivent pas à trouver un bateau pour embarquer. Retenu par le manque d’argent, ils vont se faire employer comme ouvrier. Le passé ne tarde pas à revenir pour défaire leur maigre présent.

Deux frères
Personnages principaux, les deux frères montrent une personnalité complètement opposée. Tetsu en tant que yakuza, surnommé le tigre blanc, est du genre impulsif et nerveux, un grand bagarreur. Peu lui importe sa vie et ses dangers, la seule chose importante est de pouvoir donner à son petit frère une vie décente, qu’il puisse parvenir à réaliser ses rêves et souhaits. Kenji étudie en effet l’art, il est beaucoup plus sensible et effacé que son aîné qu’il respecte et aime par-dessus tout, tuant même par obligation pour le secourir. L’opposition n’entraîne pas une haine et une jalousie, bien au contraire, il n’est qu’histoire d’affection et d’entre aide, Tetsu est totalement dévoué à la cause de son frère, il le considère comme un espoir auquel il dédie donc quelque part le sacrifice de sa propre personne. Cette relation est le point central du récit. D’ailleurs chercher à s’enfuir en Mandchourie, sorte de Far West idéalisé, c’est espérer pouvoir tout reconstruire pour l’un, et de continuer son œuvre pour l’autre.

Une sphère humaine unie
En se retrouvant coincé au port, bloquer devant la porte donnant l’ouverture à leurs rêves, la seule solution c’est de se faire discret et de gagner un peu d’argent pour prévoir la traversée. Pauvres, démunis, ils ne peuvent se tourner que vers le monde ouvrier. Néanmoins, il y a quelques difficultés à pénétrer dans cette sphère, il faut savoir montrer son potentiel humain. Cette communauté se révèle solidaire et de bonne humeur, c’est seulement dans ce monde que les hommes paraissent pouvoir exprimer des sentiments sincères les uns envers les autres. Tout commence par la bagarre entre Tetsu et son futur chef qui peut surprendre par sa violence soudaine alors que tout se termine dans une ambiance amicale. Et cette ambiance n’est pas prête de disparaître, il y a un véritable respect entre les ouvriers, on se croirait en pleine utopie. Chez eux, il n’y a pas le problème de l’exploitation et d’un regard critique vis-à-vis du patron, au contraire il y a une union parfaite où chacun connaît sa place et ses responsabilités. À défaut d’avoir tout de suite la Terre Promise, ils se retrouvent au sein d’une communautée rêvée. Nos deux frères ne peuvent que s’épanouir.

Humanité sans frontières
Tetsu reste conscient des risques, il sait que cette situation n’est que passagère. Il trouve rapidement une place grâce à son caractère mais aussi par sa maîtrise absolue du jeu de carte, qui donnera lieu à une scène amusante où il va plumer tout le monde. Mais l’homme n’est pas qu’un cliché du violent et de l’impulsif par nature, il sait nuancer ses sentiments et se montrer tout aussi humain et respectable que les autres ouvriers. D’ailleurs, dès le début du film il est sorti d’un cliché bâtard, la relation qu’il entretient avec son frère n’est pas celle d’une autorité toute puissante, prenant des décisions infaillibles, ce qui fait au final l’une des forces de ce personnage plus humain que yakuza. Accepté par les ouvriers, il ne se montre pas méprisant et arrogant, non il est au même niveau qu’eux sans avoir d’autres prétentions que de gagner de l’argent et de rester discret. Alors quand il gagne sa partie de carte, au lieu de partir avec le butin, il rend l’argent, conscient que sa supériorité au jeu est un atout inégal face à des joueurs du dimanche. En ce qui concerne Kenji, il continue plus que jamais de penser à son art, surtout qu’il vient de faire la rencontre avec une femme, Masayo, épouse de son patron.
Deux passions différentes
Comme toujours chez Suzuki, la femme réveille les passions chez les êtres. Elles sont ici au nombre de trois, dont une est très secondaire. Midori et Masayo sont sœurs, la première se fixe sur Tetsu, la seconde cloisonnée par sa position de femme du patron ne peut se laisser aller à ses sentiments pour Kenji. Être mariée l’a plongé dans un quotidien banal où son mari a pratiquement cessé de s’intéresser à elle, faisant passer son travail avant tout. En tant que femme, elle se sent sentimentalement délaissée presque inutile. C’est pourquoi l’intérêt de Kenji lui rappelle ce qu’elle est, une femme. Mais pour le jeune homme, la femme devient à la fois une mère retrouvée, celle qu’il n’a en fait jamais connu, et pur objet de désir dont la beauté l’envoûte au point de vouloir la retranscrire dans son art, en faire une statuette. En ce qui concerne Midori et Tetsu, c’est plus ou moins l’opposé sans la recherche paternel, du moins ce n’est pas autant explicite. La femme désire Tetsu alors qu’elle pourrait choisir de s’engager dans une relation avec un homme bien placé. C’est ce côté impulsif mais tendre qui semble la séduire. Néanmoins, Tetsu ne répond pas à cette demande, il nous rappelle l’image du yakuza trop obsédé par sa tâche pour sombrer dans les bras d’une femme, ici il suffit de remplacer le devoir de yakuza par les sentiments et l’instinct protecteur du frère.

Solidarité à toute épreuve
Le monde ouvrier se voit tout de même bousculer par des yakuzas ou des policiers. La justice cherche en effet à retrouver les traces des assassins, l’homme chargé de l’enquête porte à ce propos des chaussures rouges, à défaut d’avoir l’homme dont les mains sont tâchés de sang. La police reste relativement discrète, elle informera d’ailleurs le chef ouvrier qu’il y a deux meurtriers dans la nature, comme si cette information venait tester la solidarité de cette classe à part. Pour ce qui est des yakuzas, ils ont une place plus importante, déjà parce que Tetsu est lui-même un yakuza, cachant aux yeux de tous son torse de peur qu’on comprenne en voyant son tatouage ce qu’il est. Mais la crainte est définitivement inutile, les ouvriers ne trahissent pas. Du monde des yakuzas, Suzuki décrit des hommes déshumanisés, ils n’ont pas d’émotions propres et visent avant tout l’argent, c’est la principale motivation de ces hommes, il n’y a rien d’autres qui émanent d’eux. Son regard ironique se porte forcément sur Tetsu qui est la victime de ce monde hypocrite en décalage totale avec celui des ouvriers. N’oublions le titre, la vie d’un tatoué renvoie à l’existence de Tetsu, réduit ici au terme réducteur d’un tatoué alors qu’il se montre comme un homme apparemment libéré de ses contraintes de yakuzas. Tandis que l’argent et le pouvoir souhaitent s’imposer sur la nature, c’est la solidarité et la sincérité des hommes qui réussira à se fondre avec un environnement somptueux. Mais là où ces hommes construisent, les yakuzas ne font que détruire pour mieux posséder.

Sentimentalité brute
La nature est omniprésente dans ce film, il est surprenant de voir que Suzuki n’a pas hésité à filmer en décors naturels à une époque où encore beaucoup de cinéastes optaient pour tourner l’intégralité d’un film en studios. Cette nature domine les hommes, elle est la source de leur travaille, devient celle qui les purifie en les nettoyant mais aussi celle qui les fait rêver quand elle n’est pas utilisée comme une simple arme. Finalement cette nature incarne parfaitement l’image de la diversité pure dont le monde ouvrier tend à se rapprocher. Du côté des hommes, c’est leurs sentiments qui les amènent à agir, prendre part à l’action. Il n’y a presque jamais d’impératifs dus à un devoir, l’homme ouvrier est un personnage à l’état brut qui nage dans un bonheur permanent. L’intrigue du film évolue principalement grâce à ces sentiments, la volonté de protéger son frère, l’amour et la passion, la jalousie et la haine, la vengeance. Suzuki transcende la vie d’un tatoué et de ses habituelles obligations envers sa famille pour revenir à l’état de simple homme guidé par ses sentiments.

Mise en avant des sens & émotions
Et c’est dans sa phase finale que le film devient le reflet de ces sentiments. Le décor est utilisé comme le miroir extérieur des affres des personnages principaux. Une lumière rouge nous plonge dans le sang et dans la vengeance, puis le décor perd en réalisme devenant peu à peu un labyrinthe vide jusqu’à disparaître pour laisser place à l’action pure, un combat magnifiquement capturé par la caméra. Puis le décor refait surface quelques instants, visuellement nous sommes toujours dans le flou, noyé dans une lumière blanche puis bleutée. Finalement, c’est la nature exprimant sa tristesse qui vient clore ce passage. Tout n’est ici que sensibilité et concrétisation des sentiments, Suzuki met au service de cette idée son style visuel délirant tout en gardant la cohérence de son propos, rien n’est vain. À défaut de vivre un rêve, les personnes découvrent leurs émotions, loin d’une société hiérarchisée et étouffante. On comprend alors pourquoi l’image de la prison n’est que la frontière entre le rêve et le passé, une simple plage infinie.


















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