Du jeune et regretté Sadao Yamanaka, mort au combat en 1938, on ne trouve plus que 3 films dont sa version du personnage Tange Sazen reprise plus tard par Hideo Gosha et Priest Of Darkness. Quoiqu’il en soit, son dernier film reste cet immense Humanity and Paper Balloons. Situant l’histoire au 18ème siècle, sous l’ère Edo, il s’intéresse aux destins d’un coiffeur et d’un rônin venant tout les deux d’un quartier pauvre. Ces deux hommes vont être soumis à la triste réalité de leur époque.

Un samouraï s’est pendu !
De cette époque, glorieux temps des samouraïs tant vanté dans d’innombrables films et récits, Sadao Yamanaka propose un tout autre regard, bien plus noir et pessimiste, l’honneur et la dignité laissent place à la solitude et à la fin des espérances. Il détruit littéralement les icônes de ce temps, et cela dès l’ouverture de son film avec le suicide d’un samouraï, oublions les rites, le sabre de bois est moins utile qu’une corde. Comment un homme de ce genre peut-il en arriver à se pendre ? On se remet à penser pendant quelques secondes à ces valeurs grandioses que seul cette époque semble avoir porter. La réalité est moins belle, et si Sadao Yamanaka ne donne aucunes explications c’est pour mieux nous laisser comprendre par nous même l’origine d’un tel acte, à la manière d’un cercle vicieux, l’histoire se répétera.

Une tragédie sans conséquence
Et quel est l’impact de cette mort si soudaine sur les habitants du quartier ? Rien, l’indifférence, la curiosité, l’incompréhension de l’acte d’un homme de valeurs. Personne ne semble chercher les raisons, ni même se souvenir de l’homme. À peine mort et déjà oublié, le samouraï est une mascarade de l’esbroufe populaire. C’est dans la suite des événements que le regard du jeune réalisateur se montre le plus dur. La veillée du soir se transforme en fête populaire, avec alcool et nourriture. Les habitants en profitent pour manger à leur faim, se saouler un bon coup mais surtout festoyer. Certains tentent vainement de se donner bonne conscience en parlant d’histoires d’esprits, mais le soir venu ce sont les premiers à profiter pleinement de la fête. Et quand vient le propriétaire, plumé à son insu par devoir envers le mort, ses paroles de respect pour le défunt disparaissent très rapidement au profit d’une critique sur un poisson coupé trop fin…

Chacun à sa place
C’est après cette présentation parfaite des basses classes de la société que Sadao Yamanaka va se plancher du côté d’un rônin, spectateur amusé de cette fête, vivant aussi dans ce quartier. Pour lui, les journées signifient partir à la recherche d’un haut samouraï pour lui remettre la lettre de son père, autrefois grand ami de ce même samouraï. Pendant ce temps, sa femme fabrique des ballons de papiers afin de ramener un peu d’argent. De ces deux personnages se dégagent l’attente d’une vie meilleure promise par cette lettre. Cette femme, peu bavarde, n’a que sa patience, elle s’en remet à son mari. C’est peut-être tout le poids que porte sur lui le mari qui fini par lui faire oublier la réalité. À chaque rencontre avec le samouraï, il n’obtient que l’indifférence, le mépris et l’hypocrisie. L’autre personnage sur lequel le réalisateur se concentre particulièrement est un coiffeur essayant d’ouvrir des salles de jeux afin de gagner mieux sa vie. Dans une société socialement découpée, il ne faut pas oublier que le territoire est aussi soumis à ce genre d’impératifs. Sur les terres d’un clan de yakuza, on ne rigole pas impunément.

Portrait d’une société féodale
La force de Sadao Yamanaka réside dans la facilité avec laquelle il décrit si bien cette société, chaque personnage a sa place, son caractère, ses émotions et problèmes. Cette description riche ne pose jamais un problème de rythme à son film, au contraire elle ne fait qu’apporter des éléments à l’ensemble. Il y a par exemple l’aveugle cherchant sa pipe, volée par un habitant sans scrupule, ou encore ce marchand ambulant chantant inlassablement ses quelques slogans selon les produits qu’il a en stock. Toutes ces petites choses rendent la peinture de cette époque vivant. À ce propos, les plans du jeune réalisateur peuvent régulièrement rappeler des estampes tant ils fourmillent d’éléments et de détails annexes, chaque chose a sa place dans ses cadres. Il reste vraiment surprenant de voir l’aisance du réalisateur dans cette description magnifique surtout quand l’on sait qu’un exercice pareil peut rapidement tourner au cauchemar. Lui, n’a pas ce problème, il découpe facilement ses scènes gardant la fluidité d’un bon récit.

La solitude d’un rônin
S’il arrive parfaitement à rendre compte de ce que chaque personnage de l’histoire cherche, il réussit aussi à capturer la perte d’espoir de ses personnages principaux, comme si soudainement tout s’effondrait. L’image du visage du rônin sous la pluie battante, fixée longuement par Yamanaka, est l’un des tournants du film. Il en ressort un véritable écroulement, une fin parfaitement mise en image, pendant que l’on contemple ce pauvre homme, il n’y a plus rien qui compte. Le temps est figé. Ces grands instants de solitudes seront plus ou moins les mêmes pour plusieurs personnages comme sa femme.
L’humanité
En plus de faire ressortir les sentiments de ses hommes, Sadao Yamanaka laisse souvent parole aux objets du décor, parfois bien plus explicites qu’un discours. La jeune femme promise au samouraï de haut rang est aux yeux du réalisateur une poupée entre les mains d’enjeux financiers qui la dépasse complètement. Ou encore notre rônin, réduit à la lettre, à un bout de papier sans valeur face aux constructions imposantes de son époque. Néanmoins, Yamanaka arrive à conserver une distance vis-à-vis de ses personnages, il nuance facilement son regard porté sur les hommes. Ainsi, le rônin n’est pas glorifié, non pas pour son statut, mais en tant qu’homme. Il nous apparaît sous différentes faces, parfois amusé, sympathique mais aussi quelque fois pathétique. Il n’y a pas de parti pris bateau, il n’y a pas dans ce monde des bons et des méchants, mais des hommes au sein d’une société impitoyable. Yamanaka exècre le manichéisme sans rien perdre dans la puissance de sa description.

Derrière les mythes
Ce regard noir et fataliste préfigure de 20 années le courant des chambaras nihilistes. Il se dégage de ce chef d’œuvre le sentiment d’une société loin des glorieux mythes, où les hommes les plus modestes survivent dans l’indifférence la plus totale des autres, qu’ils soient riches ou non, il n’y là pas de solidarité. Chacun souhaite satisfaire ses propres intérêts en justifiant cette quête illusoire par des idées hypocrites comme la volonté de paraître, ou des valeurs qui dans cette réalité n’existent plus. Peut-être que ce film n’est que l’allégorie de l’époque de Yamanaka, un pauvre homme parmis tant d’autres dont les films sont ces fameux ballons de papier.
















