Tange Sazen, le pot d’un million de ryo – 1935 – Sadao Yamanaka

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Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

De Sadao Yamanaka il ne reste plus que trois films, les autres ont disparu ou été détruits et lui est mort à la guerre. Triste destin pour un réalisateur aussi doué ayant posé un regard assez critique et noir sur l’époque d’Edo, cette même époque glorifiée en ces années d’avant-guerre. Sans atteindre le ton profondément pessimiste de son dernier film, Humanity and paper balloons, cette version de Tange Sazen réussit néanmoins à décrire un temps difficile et instable, illuminé par la gentillesse et le caractère des quelques personnages, donnant lieu à des situations comiques et d’une façon générale à un regard ironique de la part de Sadao Yamanaka sur ce temps. Le personnage de Tange Sazen provient de l’imaginaire de l’écrivain Hayashi Fubo, c’est un borgne manchot qui connaîtra un succès tel qu’il sera adapté dans pas moins de 30 films, le film de Sadao Yamanaka est historiquement sa seconde adaptation.

Un seigneur eut l’idée de conserver l’argent inutilisé des dépenses militaires qu’il cacha sous terre. Pour retrouver cet argent, il peint un plan sur un pot orné d’une tête de singe. Ainsi naît le fameux pot qui valait 1 million de ryo. Ce pot se retrouve bien plus tard entre les mains du seigneur Yagyu qui l’offre sans connaître sa valeur à son pauvre frère. Ce dernier, jaloux et déçu d’un cadeau aussi minable le donne aux collecteurs d’ordures. Le pot reste à ses yeux qu’une vieillerie laide. Puis ces collecteurs le donnent à un petit enfant du voisinage, Yasu, pour qu’il puisse y mettre ses poissons rouges. Lorsque le seigneur apprend la valeur du pot, il fait immédiatement envoyé un homme le chercher chez son frère, qui comprend à son tour la valeur de l’objet. C’est ainsi que les riches partent à la recherche de cette fortune tout aussi inespérée qu’inattendue.

Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

Dans les bas-fonds d’Edo

Au début du film, tout est montré comme carré, stricte, bien propre, le château servant de demeure au seigneur impose par sa grandeur et sa rigueur architecturale. Tout est normal, la vie suit son cours. Et c’est un simple pot qui va venir remettre tout en cause, bousculant la froideur de la demeure dans son plus profond vice, la volonté de dominer et de s’enrichir inlassablement. Pour ces hommes d’un rang élevé il s’agit de l’occasion ou jamais de s’imposer sur le Japon, 1 million de ryo ce n’est pas rien. Du château on se retrouve très vite transporté dans des quartiers plus modestes d’Edo, là où la véritable action va se dérouler, chez des gens plus modestes. Sadao Yamanaka n’oublie pas l’importance de la hiérarchisation de la société, il sait en jouer et permettre à des personnages pauvres d’exister et d’avoir un rôle important dans la suite des événements.

Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

Le pot de la liberté

Le premier point qui ressort de la géniale description de cette société, c’est la jalousie entre les deux frères. L’un est un seigneur riche possédant ses terres, l’autre est le faux maître d’un petit dojo. Très vite, on délaisse le haut seigneur pour se concentrer sur la vie du frère déchu et de ses rencontres. Sadao Yamanaka dispose en plus d’un scénario complet permettant de bien aboutir les relations entre les uns et les autres, créant une véritable petite sphère impeccable où personne n’est vraiment laissé de côté. Ce frère est donc enfermé dans un quotidien morne qui ne l’intéresse pas, il est marié à une femme très protectrice le tenant pratiquement par la main. La jalousie, aussi bien présente au niveau de ce couple qu’entre les deux frères, laisse sa place à l’ambition. Le seigneur veut récupérer l’argent tout comme la femme du frère, c’est un moyen de s’affirmer sur le reste de la société. Le frère lui voit l’occasion rêvée de sortir de son foyer ennuyeux et d’aller s’amuser un peu, il a d’ailleurs remarqué une maison de jeu dans laquelle travaille une splendide jeune femme. Ni une, ni deux, l’homme fonce là-bas profitant de l’alibi de la recherche de ce fameux pot et d’une phrase qu’il répète régulièrement pour bien montrer la dureté de cette recherche.

Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

La femme, une dominante

La maison de jeu devient très rapidement l’endroit principal du film, puisqu’en plus de cet homme on retrouve l’autre face de l’univers de l’histoire, Tange Sazen et la patronne de cette maison qui vont recueillir le petit Yasu, venant tout juste de perdre son père, assassiné pour avoir jouer la comédie et pris la défense de cette fameuse maison de jeu. Comme quoi, tout se recoupe à un moment ou à un autre. Le personnage de Tange Sazen n’est jamais présenté comme le héros qu’on aurait pu imaginé, au contraire c’est un homme de caractère cachant sa sensibilité sous une forme de machisme. Il n’est pas particulièrement intelligent ou futé et vit au crochet de la patronne de la maison de jeu. Il est remarquable de noter la place de la femme dans cette société, qui loin d’être bête et soumise à l’homme, le domine et l’entretient au contraire. Et cela est vérifiable à tous niveaux de la société, puisque c’est aussi le cas pour le frère du seigneur.

Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

Le pot des responsabilités

Le pot est où dans toutes ces histoires ? Entre les mains d’un petit orphelin. L’ironie est à son maximum quand on sait qu’il est passé entre toutes les mains des différents protagonistes pour finalement servir un enfant pauvre qui l’utilise pour mettre ses poissons rouges. Le pot amène l’ironie et l’enfant la comédie. Pour Tange Sazen et la patronne c’est l’heure des contradictions entre paroles et actes, chacun souhaitant avoir le dernier mot et ne pas montrer sa sensibilité. La patronne clame donc qu’elle déteste les enfants pour ensuite l’adopter et lui offrir une éducation convenable. Tange Sazen, lui aussi pris au piège de ses émotions, se montre comme la face opposée de la patronne, la contredisant presque toujours. Cette situation en arrive à faire reléguer l’affaire du pot comme secondaire, même si à l’écran toujours présent, comme s’il était lui aussi un membre à part de cette nouvelle famille. Et de la même façon que personne ne doute de la valeur du pot, aucun des personnages ne voient ses rapports avec les autres évoluer, en particulier en ce qui concerne la patronne et Tange Sazen qui prennent les rôles de parents adoptifs sans jamais se l’avouer.

Tange Sazen and the Pot Worth a Million Ryo - 1935 - Sadao Yamanaka

Le pot de la réconciliation ?

Débouchant finalement sur une situation absurde, Sadao Yamanaka réussit à décrire avec humour et tendresse ces différents individus. Il ne reste pas seulement les émotions et les descriptions savoureuses de cet univers, il y a aussi quelques scènes relevant la connaissance martiale de Tange Sazen, qui tuera par exemple un homme et affrontera toute une école sans sourciller. Sans oublier la caméra de Yamanaka captant un décor toujours très détaille et riche en informations, ne délaissant pas les personnages dans un endroit vide, Sadao Yamanaka créée une véritable fresque complète, touchante enrobée d’un regard ironique symbolisé par ce modeste pot orné d’une tête de singe, faisant un pied de nez à tous.

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