Assassinat - 1964 - Masahiro Shinoda
1964. Kurosawa a ouvert le bal en 1961 des chambaras que l’on pourrait qualifier de noir avec son fameux Yojimbo, rônin interprété par Toshiro Mifune, dans lequel ce dernier arrive dans une petite ville divisée en deux clans, aussi lâches et fourbes l’un que l’autre. La figure du samourai est débarrassée de son auréole de mythe pour retourner à un niveau simplement humain. Peu de temps après, Kobayashi se lance avec Hara-Kiri, il pose son action dans les années 1630, début du shogunat Tokugawa, soit le début de l’époque funeste des samourais. Sa vision démontre un système corrompu, lâche et manipulateur que doit affronter un rônin à l’esprit plus que moderne, ici incarné par le huitième samourai Tatsuya Nakadai.

Remise en cause d’une folie historique
1964 donc, verra la naissance d’une vision tout aussi nihiliste et sans concessions de cette glorieuse époque avec le film de Masahiro Shinoda. Comme de nombreux japonais ayant vécu l’avant-guerre, il a lui aussi connu le culte de l’Empereur élevé à l’humble rang de Dieu, tout comme sa patrie : le Japon. C’est une fois la guerre achevée qu’il découvre subitement la réalité, l’Empereur n’est rien de moins qu’un homme et le Japon qu’un autre pays de la planète. Dans une démarche plus ou moins similaire à celle d’un Kobayashi, il place son action au début de la fin du shogunat, environs 7 années après l’arrivée des américains au Japon (1853), plus précisément en 1860, après l’assassinat d’un haut fonctionnaire du shogunat (Épisode traité dans le film Samuraï de Kihachi Okamoto, 1965). Il y a dans l’air un sentiment de guerre civile, la fin d’une glorieuse époque. Pour mieux comprendre la situation, des cartons explicatifs ouvre le film, Masahiro Shinoda semble d’entrée passionné par son sujet en le replaçant dans sa réalité, une façon d’apporter sa réflexion, sa vision d’une époque dont il est plus ou moins l’enfant.

Kiyokawa Hachiro, incarné par Tetsuro Tamba, est un rônin-chasseur de prime gracié en vue d’être utilisé. Son crime ? Avoir tué un policier. Qu’importe la situation est grave, il faut former des troupes pour soutenir le régime. Cet homme apparaît pour la première fois agenouillé, marque de soumission, devant son bienfaiteur, on ne distingue que la forme de son corps perdu dans l’obscurité, comme écrasé par une volonté toute puissante.

Ambiguïté d’une époque
Loin d’en faire son héros, Masahiro Shinoda utilise ce rônin comme une figure ambiguë, imprévisible et incernable. À aucun moment du film, le réalisateur ne cherchera à dépasser ce stade, il ne désire pas enfanter ou régénérer un autre mythe du samouraï. De cet homme on ne connaîtra finalement pas grand-chose, c’est un homme habile maniant impeccablement son art, armé d’un sabre magnifique forgé spécialement pour les grands hommes, ce qu’il pense ou ressent ? On ne le sait pas, ou presque, un homme reste un homme, faillible à l’amour d’une femme. En effet, l’une des puissances de l’œuvre réside dans son schéma narratif complexe. S’il ne décide pas de faire de ce rônin sauvage son héros, c’est simplement parce qu’on n’est jamais réellement face à face avec lui. Le plus souvent, nous suivons des anecdotes, des souvenirs qui se mélangent à son propos. Cet homme semble exister pendant pratiquement la totalité du film que par l’intermédiaire de récits de personnes l’ayant rencontré.

Au-delà de l’honneur
Le film peut se voir comme une longue enquête menée par un homme déchu, un professeur dans une école qui s’est fait battre par Kiyokawa Hachiro devant tout ses élèves. Mais n’allez pas croire qu’il s’agit seulement d’une affaire d’honneur, ces soi disantes nobles valeurs n’ont plus lieu d’exister dans une époque en pleine tourmente, la réalité remonte à la surface. Le professeur se voit dépasser par sa haine, son enquête tourne à l’obsession, de la volonté de gagner un duel, il découle tout bêtement l’acte d’assassiner. On l’aura compris, cette époque ne comporte plus rien de valeureux, d’honorable, il n’y plus qu’une lutte pour le pouvoir.

La violence de l’époque
Le regard porté par Masahiro Shinoda est cru et sans concession, il n’hésite pas à utiliser quelques freeze frame pour appuyer pendant quelques secondes la violence et l’horreur d’un acte. Comme exemple, on peut mentionner la tête tranchée, en un clin d’œil, figée pendant son vol, la hargne d’un homme embrochant deux hommes d’un coup de sabre, ou enfin la joie exultante d’une bande de samouraï fêtant et criant une victoire comme si tout était réglé et terminé.
Une figure imaginaire ?
Vu la complexité de la narration, on peut en arriver à penser que notre rônin n’est qu’un rêve, le fantasme d’une époque en pleine agonie. Tout de noir vêtu, portant pratiquement en permanence un chapeau masquant sa tête, Masahiro Shinoda confirme sa volonté de s’attacher à sa figure, classieuse et démoniaque à la fois, le rônin semble être un esprit déambulant le labyrinthe de l’Histoire. Il est aussi bien capable de trancher la tête d’un homme et de s’enfuir en courant que de tuer une horde d’hommes sans le moindre regret, et once de pitié.

La réalité de l’honneur
Le plus incroyable c’est sans doute qu’à aucun moment il n’est magnifié, Masahiro Shinoda arrive de par la structure narrative à conserver une distance exemplaire sur son personnage, pendant les quelques combats il se sent même obliger d’éloigner la caméra de l’action, il filme à distance l’horreur. De même lorsque notre rônin doit exécuter des hommes, la caméra se tourne vers la figure des spectateurs imperturbables devant tant de violence. Par ce moyen il nous pointe du doigt dans la glorification d’actes barbares, le samouraï est définitivement un loup se cachant derrière des valeurs pour agir.
D’ailleurs quoi de plus étonnant dans un contexte pareil que de voir une foule de rônins s’agenouillés lorsqu’un écrit de l’Empereur est délivré tandis que Kiyokawa Hachiro, tellement stressé, n’arrive pas à lâcher son sabre au point qu’un homme doit lui retirer doigt par doigt sa main. Et pour quoi, nous montre Masahiro Shinoda ? Pour du blabla. Le film fourmille de détails lourds en sens qui demande plusieurs visionnages, c’est clairement ce qui fait de son film une œuvre complexe et génial.

La logique d’un mythe
Esthétiquement, le film est splendide, le noir et blanc est magnifiquement contrasté et le choix de mise en scène de Masahiro Shinoda est impeccable, à l’image des quelques combats de nuits, ou encore du massacre perpétré dans une maison de thé avec ces murs teintés de traces rouges sublimes. Nombreuses sont les idées visuellement jouissives qui parcourent le film, pratiquement chaque séquence est un délice pour les yeux tant tout est soigné, et parfaitement réglé.
Avec Assassinat, Masahiro Shinoda s’essaye à un film historiquement complexe sans négliger la part de divertissement à la manière d’un Hideo Gosha. Si la structure est ingénieuse et très intéressante, il ne faut pas oublier qu’elle nous bouscule, on peut très rapidement se perdre dans ce dédale de récits historiques, de fantasmes et de réalités. Le parti pris final proche de la perfection résonne comme un choc, nous achevant et nous laissant à nos méditations.
An de grâce 1964, Assassinat, Masahiro Shinoda, le léger brouillard se dissipe.
Publié dans Cinéma Japonais


(5 votes, note moyenne: 4.6 sur 6)
En cours...
