Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Kihachi Okamoto, rescapé de la seconde guerre mondiale alors que sa génération est considérée comme étant été la plus touchée par la mort, est surtout connu en Occident pour Le Sabre du Mal, l’histoire d’un rônin possédé par sa lame et le cynisme de son époque. Le passé du cinéaste se ressent dans l’approche de son travail, rarement optimiste, il démontre sa volonté de bousculer fortement les idées reçus ou le politiquement correct, il s’inscrit donc parmis les têtes du courant des chambaras noirs. Mort en février 2005 dans la discrétion la plus totale, nous n’avons pour le moment toujours accès qu’à une infime partie de son travail, 4-5 films pour pratiquement une quarantaine de réalisations.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

L’histoire se déroule pendant la fameuse restauration Meiji, mettant ainsi fin à 300 ans de domination du Shogunat Tokugawa. L’armée impériale se dirige sur Edo et essaye de rallier les différents villages présents sur son chemin à sa cause. Au sein de cette armée, plus précisément au niveau des troupes Sekiho, arborant fièrement une coiffe rouge, le discours du général fait rêver bon nombre de simples soldats en faisant plein de promesses comme une diminution des taxes ou encore permettre à ces simples soldats de pouvoir porter l’insigne impérial. Un homme se distingue des autres en affichant clairement sa joie et sa forte croyance à un avenir meilleur. Quelques temps plus tard, l’armée va croiser le village natal de cet homme, Gonzo de son prénom. Pour lui c’est l’occasion rêver d’incarner le maillon unificateur de cette noble cause. Il arrive à convaincre son commandant de le laisser se rendre sur place mais aussi de pouvoir porter la fameuse coiffe, il a trois jours pour mener à bien sa mission.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Un héro populaire ?

Afin de ne pas nous abandonner dans cette histoire au contexte un peu compliqué, le film s’ouvre sur une remise en place du récit. La restauration Meiji est montrée comme la suite d’une impulsion populaire qui se repend à travers tout le pays, partout les gens chantent et dansent dans la rue leurs envie de voir la société changer (voir l’extrait en fin d’article). Le pays semble être à l’aube d’une ère du renouveau, la population est heureuse. Une fois passée cette petite introduction, nous faisons connaissance avec Gonzo, le parfait représentant de la joie qui anime le pays. L’homme est vulgaire, très loin de la tenue de ses supérieurs, il bégaye un peu et semble impulsif, Toshiro Mifune arrive à nous surprendre en incarnant ce rôle d’un homme plutôt comique et simple, jamais véritablement sérieux. L’homme est donc envoyé en mission dans son village natal qu’il n’avait pas revu depuis dix années, tout le monde le pensait mort. Du village, nous ne voyons rien de ce que l’introduction laissait entendre. Au contraire, les autorités locales abusent la population, elles oppressent littéralement les gens.

L’optimisme du Lion Rouge

D’une part les banquiers refusent de venir en aide aux nécessiteux, et d’oublier les considérables dettes, il n’y pas une once de pitié, tout est rigueur et soumission. Sans argent, la population ne peut pas régler les impôts demandés par le petit chef de la région, qui à défaut de prendre son dû, prend en otage quelques habitants. C’est dans cette situation dramatique que le Lion Rouge, Gonzo, arrive dans le village. D’entrée, son optimiste le porte et l’amène à régler certains problèmes, il est fier de pouvoir montrer aux habitants sa soi-disant réussite, il se vante d’être devenu un commandant alors qu’il n’est qu’un soldat en mission. Mais de son véritable statut, peu importe, ce qui compte c’est l’optimisme qu’il va transmettre aux habitants. Pour cela, il ne s’agit pas de se satisfaire de quelques paroles, paradoxe parfait pour l’homme dont la joie provient de promesses. Gonzo agit concrètement, il va voir le banquier et imposer sa vision des choses, il récupère les dettes de tous les habitants et sauve au passage un pauvre homme endetté qui allait devoir se couper deux doigts. Ainsi, les prostitués peuvent enfin sortir de leurs cages et retrouver une vie de femme normale stable et calme. La suite concerne directement l’homme en charge de la région, il faut s’en débarrasser. Mais bien que ce dernier soit un lâche et évite de peu sa mort en se cachant dans une pièce, il ne pas se laisser faire facilement et compte tenter avec l’aide de mercenaires, une reprise en main du village. Kihachi Okamoto réussit sans problème à faire passer Gonzo du statut de petit paysan vulgaire à celui de héros du peuple, lui redonnant confiance en lui-même et en un avenir bien meilleur.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Le cynisme d’un samouraï

Symboliquement, la seule véritable opposition qu’il va rencontrer n’est pas tant au niveau de ceux qui veulent le détruire absolument, mais bien du samouraï du chef local. Cet homme est dans la lignée du personnage du samouraï de cette époque, il ne croit plus en rien et joue avec les valeurs de l’ancien régime. Quelque part il se rapproche énormément du personnage incarné par Tatsuya Nakadai dans Kill !, du même Okamoto. Il n’est pas profondément méchant, il est juste sans illusions et croyances, un brin pessimiste et cynique. Cet homme comprend dès le début l’enjeux de l’histoire et sait pertinemment que rien ne va changer, il confie d’ailleurs lors de sa première rencontre avec Gonzo, ce dernier vantant les mérites d’une époque renouvelée, que la seule chose qui va changer va être le motif floral de l’emblème du dirigeant.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto - Toshiro Mifune aux toilettes

Détournement de symboles : un paysan s’improvise samouraï !

Et dans une époque de transition, instable, Okamoto n’hésite pas à mettre en scène la fin de quelques clichés persistants. Il sait jouer avec subtilité de l’absurdité des clichés, des valeurs et des symboles. Tout d’abord, on ne peut s’empêcher de rester surpris par la coiffe rouge fièrement portée par Gonzo pendant presque tout le film. Le personnage pense gagner en respect avec une telle coiffe en oubliant volontiers le côté ridicule et désuet de l’objet. Il se borne à penser que l’habit et l’apparence sont les points les plus importants de sa société. Toujours chez Gonzo, il y a le fameux insigne impérial qui n’est rien d’autre qu’un bout de tissu banal et sans importance, porté d’ailleurs par un habitant du village ! Mais comme c’est l’insigne impérial offert lors d’une cérémonie militaire, Gonzo ne réagit pas vraiment, sa surprise est très vite effacée. Quoiqu’il en soit, son insigne n’est qu’une énième supercherie d’une hiérarchie méprisant les plus faibles. À côté de l’apparence, il y a le comportement du soi-disant commandant. Il se révèle incapable d’arriver à tenir une coupe de saké chaud, il se brûle à tous les coups et fait tomber son saké par terre. Il lui arrive tout de même de pouvoir ingurgiter l’énorme dose de saké habituelle aux samouraïs, mais étant donné que le saké demeure de l’alcool, en boire un peu trop peut provoquer des vertiges, vous faire tituber. Grand dilemme quand on doit se battre en duel que d’être physiquement dans un état pitoyable.

Il est clair qu’Okamoto brise le mythe du samouraï enchaînant bouteilles sur bouteilles de saké sans jamais montrer une quelconque forme de fatigue. Après le saké, il y a le sabre. D’abord avoir la prétention d’être sérieux quand on n’arrive pas à ranger son sabre, même avec un peu d’aide, vous fait passer pour un gentil guignol. Ne pas arriver à ranger son sabre est une chose, mais lutter pendant plusieurs minutes pour le ranger finit d’achever l’homme dans son ridicule, évidemment Gonzo se montre imperturbable. Le sabre doit aussi servir et en général lorsqu’un samouraï compte utiliser son arme, il humidifie le manche et quelque fois recrache de l’eau dessus. On voit souvent Toshiro Mifune dans plusieurs films, prendre une gorgé d’eau et la recracher sur son manche, il y a toujours dans ce geste une forme de beauté, de respect. Chez Kihachi Okamoto, le geste en devient dégueulasse, pour l’occasion Toshiro Mifune crache directement toute son eau sur la caméra. Entre temps, le samouraï n’hésitera pas à passer par la case toilettes, histoire de partager avec le public un moment de relâchement (voir l’extrait en fin d’article). Il ne faut pas attendre autre chose de la part de Gonzo, paysan révolutionnaire, boitant temporairement à cause d’une chute à cheval…

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

L’arnaque Meiji ?

Cette restauration Meiji se dévoile comme un énorme piège, d’ailleurs si Okamoto place son action dans un environnement rappelant sans complexe le western italien avec des paysages désert et quelques fôrets magnifiquement colorées et cadrées, ce n’est pas par hasard. Ce Japon en transition est clairement une zone livrée à la loi du plus fort et l’utilisation des armes à feu écrasant les sabres ne fait que confirmer cet état barbare dénué de tous repères. Mais là où le film va surprendre c’est par son côté ironique et les situations cocasses et amusantes qui vont jusqu’à la dernière partie du récit conserver le film dans une atmosphère relâchée, plutôt optimiste.

Gonzo est l’un des premiers ressorts comiques du film, d’ailleurs la prestation outrancière de Toshiro Mifune est somptueuse. Mais c’est aussi grâce à l’ambiguïté de plusieurs autres personnages que l’humour reste présent, comme le chef de la région tantôt pathétique riant lorsque tout le monde l’imagine reconverti en bœuf travaillant dans les champs mais cachant tant bien que mal son jeu et ses volontés. De même, la différence existant entre la population et les autorités est flagrante, non pas que de l’argent, mais de l’ambiance. Tandis que la population fête et crie sa joie d’apprendre qu’une nouvelle ère arrive, le tout dans une ambiance colorée et heureuse, les autorités sont plongés dans une ambiance noire et sèche, il n’y a pas de joie, il n’y a plus rien, les homme sont tous vêtus de noir et sortent à peine de l’obscurité de la pièce.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Une Restauration satirique

La dernière partie du film est en tout cas très loin d’être optimiste, le temps des désillusions est venu, les gens continuent de chanter et de danser alors que l’espoir est mort. Les combats et trahisons n’ont pas été abandonné par les promesses, au contraire Okamoto n’hésite pas encore une fois à souligner la violence qui règne, la caméra se prendra par exemple une belle gerbe de sang en pleine figure et capturera la mort sanglante de bon nombre de pauvres hommes. Le final est incroyable, de la vindicte populaire désespérée, Okamoto nous montre enfin tout l’enjeu de sa satire, comme s’il nous avait quelque part pris au piège en nous offrant un peu d’humour et beaucoup de rires. Au final, il ne reste que des larmes que le temps n’aura pas effacer, du moins pour Kihachi Okamoto.

Akage - Red Lion - 1969 - Kihachi Okamoto

Akage est un regard sans concessions sur une période instable très souvent glorifié, Okamoto ne cède pas à la facilité en détruisant au fur et à mesure les quelques symboles de l’ancien régime tout en pointant la perversité des autorités à venir. Il imagine alors la possibilité d’une sorte de mini-révolution menée par un homme du peuple qui offrira à ses semblables trois jours de paix et de liberté après trois siècles d’oppression. Mais plus que jamais, c’est bien le désespoir que filme continuellement Okamoto, la force d’un peuple qui semble se sous-estimer.

***Extraits

Le chant du peuple

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Où est le héro ? Aux chiottes !

[Vidéo]


La Restauration Meiji vue par le petit peuple

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Publié le 19 juillet 2006
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Publié dans Cinéma Japonais
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