The Mansion of the Ghost Cat - 1958 - Nobuo Nakagawa

Nobuo Nakagawa est considéré comme l’un des maîtres du cinéma horrifique japonais, plus connu par chez nous pour Jigoku, vu comme son chef d’œuvre, il réalise The Mansion Of The Ghost Cat deux années auparavant, en 1958, non sans avoir déjà une expérience de plusieurs films dans ce genre.
Inspiré du « Chat Noir » d’Edgar Allan Poe, le film retrace l’itinéraire d’une malédiction ayant frappée la femme d’un docteur pendant un séjour à la campagne dans une maison hantée. Sur un propos assez simple, Nakagawa va réussir à étendre cette histoire à la manière d’un tiroir, il mélange trois périodes temporelles via une structure narrative intéressante faite d’un double flash-back : le présent, le passé, le passé antérieure pour finalement revenir au présent.

L’autre monde
D’emblée Nakagawa nous plonge dans un univers fantomatique, étrange via l’utilisation d’un filtre bleuté, le monde des vivants se retrouve montré comme celui des morts, là où seuls les doutes existent. L’action s’ouvre sur un hôpital, l’obscurité domine les lieux à cause d’une panne d’électricité, la caméra se déplace doucement tel un esprit vengeur vers le bureau d’un docteur, semblant être la seule âme vivante de l’endroit. En ce temps sombre, le docteur inquiété par des bruits de pas se met à repenser à son passé, en effet il y a six années déjà, il a fait face à un événement étrange. Le passé conté, par cet homme apeuré par ces bruits étranges, est lui aussi terne, le filtre domine toujours, l’ambiance demeure inquiétante. De ce passé, on retient d’abord la mise en image efficace de Nakagawa qui brise littéralement les lignes droites de la vie par l’apparition soudaine d’un chat, obligeant les acteurs à se tourner vers les tourbillons, les vagues de la vie, de leur vie. Devant cet océan d’horreurs, ils n’ont qu’une solution, reculer pour mieux tomber plus tard, on n’oublie pas si facilement ses démons.

Le fantôme du passé
Pourtant le docteur a déjà ses problèmes du présent à résoudre, sa femme est atteinte par la tuberculose et d’une malédiction bien pire encore, cette dernière totalement ignorée cependant. De l’hôpital fantomatique on se retrouve désormais dans une maison abandonnée complètement recouverte par la Nature, qui semble être ici la seule à devoir faire face à sa réalité. Encore une fois Nakagawa se démarque parfaitement, loin de proposer une entrée dans l’Enfer banale à en mourir, il s’applique, d’abord ces pieds filmés montant les escaliers de l’humble place hantée, puis ensuite une caméra avançant doucement, toujours à la manière de l’hôpital, à la découverte des lieux au même rythme que ses nouveaux habitants. Cette caméra prend ses distances avec les hommes, elle reste cachée en retrait, capturant l’essentiel de l’ambiance de ce lieu sordide.
La végétation est partout, les corbeaux en ont fait leurs territoires et les morts attendent. Les morts ? Oui, plutôt une vieille femme à la chevelure blanche inquiétante, se promenant lentement pieds nus, même par temps de pluie. La maison abandonnée retrouvera vite son allure d’antan, si les corbeaux et la Nature laissent place à l’homme, les morts guettent, toujours.Nakagawa maîtrise l’approche de l’espace, qu’il soit matériel via la maison ou qu’il soit autre, comme l’esprit ou bien le temps. Il multiplie entre autre les apparitions énigmatiques, nous les voyons, la femme et l’infirmière aussi. Mais le docteur est trop rationnel, il semble effrayer l’esprit, comme si ce dernier ignorait volontairement l’homme de science, trouvant habituellement aux maux du corps leurs origines, tout est logique. Et cette fois ci ?

L’origine de la malédiction
D’une certaine façon, oui, il faudra aller à la rencontre d’un moine pour comprendre l’origine de ces apparitions qui cherchent sans cesse à étrangler la jeune femme malade. Le docteur laisse place aux récits du moine. C’est le retour en arrière, à une époque lointaine, celle où les hommes portaient encore des sabres, s’inquiétaient pour leur notoriété. Pour ce passé-là, la couleur reprend du service, c’est à cette époque que tout semble encore possible. Nakagawa profite pour l’heure des studios et de la beauté des décors, la diversité surprenante des couleurs. Ce temps là marque le début de la fin. Le récit de ce passé est monstrueux, il est fait de vengeance amenant la vengeance, comme un domino sans fin, la mort guette tous les hommes. Pour être plus précis, un homme important, très colérique, très sensible à son ego tue un jeune homme ayant eu l’insolence de lui dire ses quatre vérités en face lors d’une partie de Go. Accusé de tricherie, notre noble samouraï s’en prend à l’honnête homme, laissant sa mère aveugle en plein désespoir, au point de jeter une malédiction sur toute la famille du samouraï, ainsi que sa descendance. Le cercle vicieux s’est ouvert. De cette période, Nakagawa capture la folie ambiante, il fait preuve aussi de nombreux jeux de caméra comme son fameux plan avance-arrière laissant présager l’explosion d’une scène.
Plus haut, on parlait de sa maîtrise de l’espace matériel, c’est en effet dans cette partie que cela se ressent le plus. La maison devient un véritable terrain de jeu, cachant un mort dans un mur, d’autres sous la maison, jouant avec les ombres et lumières ou encore le déplacement archaïque des corps.

Le chat noir de l’Empire ?
À travers ce film, Nakagawa semble regarder l’état de la société japonaise ravagée par l’après-guerre et en proie aux doutes. Ce regard critique laisse planer le fantôme victime d’une folie qui n’était pas la sienne, contraint par obligation d’assumer la longue malédiction meurtrière. D’une époque où tout restait à faire, les gens se sont englués dans un honneur impulsif sans penser aux conséquences des actes donnant naissance à ce présent troublé, en recherche d’identité.
Mots-clés : Nobuo Nakagawa
Publié dans Cinéma Japonais

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