Election - 2005 - Johnnie To

Avec ce film, Johnnie To va appliquer au genre du film de triades une démarche déjà testée et éprouvée par certains grands réalisateurs tel que Kinji Fukasaku en ce qui concerne les yakuzas. Concrètement, il s’agit de briser littéralement l’idéal de ces mondes sous terrains placés en marge de la société dite normale. Ainsi, le réalisateur va jouer avec les symboles et images des triades tout en tenant compte du contexte de son époque, on y retrouve alors la corruption, les trafics divers, la lutte pour le pouvoir, en clair des individus soumis à l’impératif du business à tout prix, même au détriment des règles ancestrales du milieu. Ce regard ramène ces hommes arrogants à un niveau misérable, les piégeant dans le cercle vicieux d’une société en perpétuelle évolution qu’ils avaient osé penser pouvoir un jour dominer. Les valeurs changent, la tradition n’est plus.
Tous les deux ans, la triade Wo Sing organise une élection afin de désigner le nouveau président pour les quelques années à venir. Cette année, l’élection voit s’opposer Lok et Big D qui en dépit des résultats du vote vont sombrer dans une lutte pour le pouvoir, c’est au premier qui obtiendra un fameux sceptre que la place de président reviendra.

Johnnie To rentre directement dans son sujet, sans s’attarder, dès le générique nous sommes plongé dans l’atmosphère sectaire d’une triade via un dessin simple représentant l’organisation de départ de ce groupe tel que l’avaient pensé ses créateurs, plusieurs siècles auparavant. À ce schéma basique longuement zoomé par le réalisateur, il faut ajouter la présence sonore de prières ou de récitations, bien rythmées, du souhait d’un homme prenant part à la cérémonie traditionnelle qui consacre définitivement le président de la triade. À la première approche, il peut être difficile de bien cerner ce générique apparemment mystérieux et sans lien avec la suite du fil, la clé explicative sera livrée plus tard. Néanmoins, Johnnie Topose d’emblée l’une des bases principales du film, à savoir un dilemme permanent entre la tradition et la modernité ambiante. D’ailleurs à la cérémonie sur laquelle vient se coller l’image du schéma de la triade, succède la réalité, brute et sans concessions. En effet, continuant sur son introduction directe à ce monde, le réalisateur nous montre un envers du décor où les rires et la sérénité habituelle des caïds vivant dans une illusion sans faille, laissent leurs places à une lutte d’influence malhonnête au possible. Tout commence par l’intrusion de la police en plein milieu d’un repas de famille, des hommes assis autour d’une table parlent affaire et donnent leurs opinions sur des personnalités qu’ils connaissent. Que fait la police ? Ces hommes n’ont rien fait de mal, apparemment ils n’ont rien de spécial, mais voilà après avoir essayer de nier pendant quelques instants, ils cèdent, et ce que l’on pensait n’être qu’une réunion de famille se révèle être un meeting entre des hommes hauts placés au sein des triades. On enchaîne ensuite sur un homme donnant un peu d’argent histoire de faire jouer une voix en sa faveur pour l’élection à venir, un peu de corruption ne fait pas mal surtout si cela peut servir. Il ressort clairement la compétition entre les individus pour le pouvoir ainsi que les provocations entre eux, comme peut nous le prouver un de ces larbins qui prend au mot les propos d’un caïd et mange une cuillère. Le pauvre nage en pleine illusion, la dignité n’existe plus dans ce monde et nous n’allons faire que de constater cette triste réalité.

Première image monstrueuse des triades qui se montrent comme un enclos à bête où chacun essaye plus ou moins d’arriver à ses fins. De cela, il apparaît clairement les différences entre la tradition et la modernité. D’ailleurs à plusieurs reprises, on entend parler du comportement des hommes d’autrefois, de ce que les triades faisaient, comment les hommes agissaient. Ces paroles sont prononcées le plus souvent par des anciens qui ne peuvent que constater l’évolution des valeurs, chose vérifiée par la rapide et efficace introduction de To plaçant les hommes dans l’enfer du business. Dans la tradition, on parle de respect, de discrétion, d’honneur et de solidarité mais dans le contexte actuel, tout cela n’existe plus qu’en théorie. Aujourd’hui la modernité est venue compromettre ces idées, les hommes naviguent dans une société où tout n’est que communication, ils sont entourés par des images mensongères et des logos publicitaires, roulent en voiture, écoutent la radio et se parlent via les portables. Cette extrême communication facilite les échanges entre les hommes et rend apparent ce qui autrefois serait resté caché de tous. On ne peut plus rien cacher, désormais tout est visible, et cela ne s’arrête pas qu’à l’identité du nouveau président, anecdote confiée au passage par un ancien à Lok. Ainsi mêmes les sentiments qui animent les individus n’ont plus aucune honte à s’exprimer librement, ils n’ont plus besoin de trouver refuge derrière un quelconque code moral propre aux triades. D’ailleurs on retrouve le paradoxe logique d’une société baignant dans une hyper communication où les hommes ne se sont jamais aussi mal compris entre eux. Tout se perd, les valeurs et les échanges humains disparaissent pour mieux servir la cause de l’égoïsme profond de chacun.

Alors que la communication prend des allures virtuelles, le réalisateur va régulièrement s’intéresser et donner de l’importance à la communication écrite, au point de la replacer comme dernier moyen d’échange entre les hommes. Pour mettre en avant son idée, To utilise différentes manières, aussi bien un large plan d’une rue de Hong Kong que du lourd handicape d’un personnage. On découvre alors les nombreux écriteaux entassés les uns à côté des autres sur les vitrines des marchands ou encore les logos champignons de grandes société visibles au détour d’un plan. De même à la sortie d’un commissariat, il profite d’un plan éloigné pour capturer l’écriteau du bâtiment officiel. Et après avoir bien montré que l’écriture nous inonde encore de partout, il va utiliser ce moyen comme outils narratif concret. Par exemple, un homme est renversé et se trouve dans un grave état, il ne peut plus parler, il doit alors écrire pour espérer se faire comprendre de ses interlocuteurs. Au passage, son écriture bénéficiera d’un court gros plan. Et le malheureux apprendra une terrible nouvelle en lisant un journal. To insiste définitivement sur l’opposition entre la communication moderne et l’échange traditionnel, toujours aussi important et présent dans notre vie quoiqu’on puisse en croire.

Mais la communication n’est pas le seul point dévoilant le véritable visage des membres de cette triade. On sait que pour ces hommes il n’y a plus que les affaires personnelles comme la gloire et l’argent qui importent. Néanmoins To ne se limite pas au simple retournement d’une organisation ayant perdu toutes ses valeurs, repères. Il va ridiculiser littéralement ces hommes faisant d’eux des pauvres gamins gâtés à la poursuite d’un sceptre. La face infantile apparaît plus clairement chez Big D qui est incapable de se calmer et cède sans arrêt à des caprices débiles, il ne fait jamais preuve de sagesse, préférant se complaire dans l’expéditif, dans le tout maintenant et tout de suite. Cela n’empêche pas son adversaire de prendre part à la lutte pour le pouvoir et de le suivre dans une quête ridicule pour une babiole symbolique plus qu’autre chose. Entre ces deux camps, on assiste à des provocations et coups bas, comme si nous avions à faire à des enfants plus qu’à des adultes responsables. Ces hommes là sont réduits à se faire peur et à se menacer simplement pour obtenir un poste pourtant déjà attribué ! Comme lutte plus vaine on peut difficilement faire mieux, il est impossible d’envisager que la caprice d’un homme enfant puisse arriver à faire changer la volonté du sort tout puissant. Le pire dans cette histoire c’est la recherche du sceptre qui traduit bien l’impasse et la contradiction de ces hommes. En effet, ils ne suivent plus les valeurs traditionnelles et pourtant se soumettent à l’obligation de trouver un sceptre ridicule, comme si l’objet avait une véritable valeur arrivant à rendre plus fort son possesseur. Le seul prétexte venant justifier cette quête, c’est que depuis toujours le président de la triade possède l’objet et le transmet à son successeur. Alors c’est pour cela que des hommes dénués de valeurs se battent pour obtenir l’objet symbolisant parfaitement la tradition. Douce ironie d’un univers en déchéance. Il faut ajouter à ce ridicule des hommes se pliant tels des chiens à un maître infantile, acceptant volontiers ses ordres. Ces larbins de luxe exécutent les missions sans réfléchir, mais tout peut être remis en cause via un simple coup de téléphone. On peut penser par exemple à ce passage où un homme brutalise violemment grâce à un rondin de bois son adversaire afin qu’il lui donne un objet quand soudainement le téléphone des deux hommes sonnent avec au bout de la ligne leurs chefs, donnant un ordre inverse. Puis la brute s’excuse bêtement d’avoir tabasser son pauvre nouveau collègue, qui est sûrement ravi de s’être manger des coups de rondins de bois en pleine figure. Dans une idée d’absurdité similaire, on pourra penser au passage de la prison pendant lequel plusieurs personnalités importantes de la triade sont enfermées dans des grandes cellules froides, où la lumière des néons se reflète sur un carrelage bleu. C’est dans cette ambiance que les hommes vont essayer de faire évoluer la situation, espérant calmer les ardeurs entre les différents partis. L’endroit est assez bizarre et inattendu pour voir ces individus aborder des sujets aussi sensibles que ça. C’est derrière les barreaux d’une prison glaciale que se prennent les grandes décisions futures de la triade, belle manière de rendre concret l’implication policière dans ce milieu, qui fait semblant d’ignorer ces discours et se plait à jouer les médiateurs. Tout est affaire de ridicule. Les alliances se font et se défont dans l’absurdité la plus totale, soigneusement filmé par un To déjà expert en la matière, pour preuve on se souviendra du début de A Hero Never Dies où on voit des hommes de main aller se soulager la vessie en même temps que le patron. On pourra remarquer un clin d’œil sympathique avec l’acteur David Chiang incarnant le commissaire de police, qui sorti de ses affaires de héros nihiliste et sanglant devient un humble serviteur de la Justice. C’est une façon de rester dans la droite continuité du problème entre tradition et modernité en l’ancrant simplement dans la réalité, puisque Chiang reste quand même le symbole d’un l’âge d’or du cinéma Hong Kongais. Autre paradoxe, celui d’un glorieux passé devenu pratiquement anonyme pour les générations présentes.

Après la perte des valeurs et le ridicule ambiant, To va s’attacher à montrer l’influence de l’environnement sur ces hommes. Il y a un énorme contraste entre la ville, paysage normé majoritairement dominé par des teintes sombre allant même jusqu’à emprisonner les hommes, à moitié plongés dans l’obscurité. Et la nature, un paysage coloré et sauvage, laissant largement la lumière s’imposer. Dans la ville, les hommes se laissent ronger par la noirceur de leurs désirs intérieurs hypocrites, se cachant par la même occasion quand il s’agit de se comporter comme une bête. Tandis qu’en pleine nature, il n’y a plus de refuge possible, ils sont encore une fois à découvert, et le véritable visage de ces individus ne tarde pas à s’affirmer, ils deviennent de sombres bêtes sauvages tuant les autres sans le moindre remord et avec un degré de barbarisme surprenant à l’image de la scène finale. Néanmoins il existe une période en ville où l’essence de ces hommes peut de nouveau s’affirmer, c’est bien sûr la nuit. On peut penser par exemple à la scène de chasse de nuit qui se termine en pleine ville avec un des hommes chargé d’une mission qui se montre d’une violence incroyable envers ses opposants, d’ailleurs To n’hésite pas à le filmer clairement comme une bête primitive grâce à la peinture blanche qu’on lui a versé un peu plus tôt sur son visage, donnant un aspect tribal sans limite à cet individu. Quoiqu’il en soit, ces hommes évitent au maximum la lumière du jour, préférant errer dans une ambiance cachée. Mais ce n’est qu’une illusion, rien n’est mystère, de cette atmosphère il en résulte bien plus un sentiment de pessimisme et d’ironie entourant des hommes enfants qui continuent de penser naïvement qu’ils agissent dans un secret le plus totale.

On en arrive enfin à la réalisation de To. Il arrive à bien placer les hommes au milieu de son jeu de lumière reflétant toujours bien ses intentions et idées. On peut voir qu’il prend plaisir à filmer les acteurs, pris souvent en gros plan, contrastant avec le décor et la lumière de par un visage plongé dans l’obscurité. Il capture en fait des demis visages, à moitié dans l’ombre et dans la lumière, il reste des personnages énigmatiques dont on ne capte pas dans ces conditions les sentiments et expressions. Ils ont une apparence presque zombiesque tant le noir semble les dominer ne laissant de visible que quelques parcelles de peau. Dans la première partie du film, la caméra est très rarement fixe, elle garde toujours un léger mouvement horizontale. L’apogée de ce mouvement vient avec les plans filmés à l’intérieur d’une voiture passant momentanément près des personnages. Sans nuire au bon fonctionnement et compréhension de la scène, cette idée semble rendre vivant le fait que ces personnages sont largués par l’évolution de l’époque, filant à toute vitesse en les abandonnant sur le côté. Les individus sont dépassés et deviennent obsolètes sans s’en rendre compte, ce qui amplifie le côté ironique et vain de leurs actions.

Avec Election, nous abordons un regard riche et ironique sur le monde des triades, To prend plaisir à jouer avec les symboles d’individus arrogants au point de penser qu’ils dominent l’époque actuelle, aussi bien au niveau de la description d’un monde infantile animé par des désirs surréalistes et vains, que de sa réalisation efficace, haute en couleur parvenant à gérer l’ambiance selon les situations. Sans oublier la musique qui se confond totalement avec les images, posant sans problème une atmosphère variable. Le point qui pourra poser des soucis, c’est l’apparente complexité de l’histoire qui masque en vérité une lutte des plus simple. To remet en question avec ce film tout un monde figé dans l’illusion, c’est de la corruption, de la perte des valeurs, de la croyance infinie en la modernité comme finalité. Et cette description s’étend en fait à tout un monde, pas uniquement celui des triades, mais bien plus la société Hong Kongaise d’aujourd’hui. C’est la preuve du succès de cette transcendance opérée sur ce genre, arriver donc à porter un regard général en partant d’un microcosme ridicule mais pourtant présent au sein de la société.

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