Satan’s Sword III - 1961 - Kazuo Mori

Kazuo Mori reprend les reines pour conclure la trilogie, entamée par Kenji Misumi. De son compère, Mori se distingue principalement du traitement de la caméra, qui ici apprend à se mouvoir et à profiter des décors en studio. Ces mouvements brisent l’allure figée et rigoureuse de Misumi, trop souvent réduit à composer des cadres propres rappelant les estampes. Mori délaissera tout de même dans la seconde partie du film cette exploitation de l’espace et d’une utilisation vivante des magnifiques décors d’intérieurs, pour revenir à une mise plus calme, plus posée, d’une histoire arrivant à son terme fataliste.
Ryunosuke Tsukue, aveuglé par une explosion, est aidé par Toyo qui l’emmène dans un lieu sur. La jeune femme rentrera dans une maison close et finira par se suicider en laissant une dernière volonté, le rétablissement de la vue de son amour. En apprenant la nouvelle de sa mort, Ryunosuke repart en voyage, le sort l’enverra aux environs du col du Bouddha.

Rétrospective du rônin
Le personnage du rônin maléfique, en dépit des mots, se montre comme un homme nuancé qui s’est montré capable de dépasser une vision manichéenne. Passant par de nombreux stades, ce rônin n’arrivera jamais à affronter et à défaire sa fatalité. On le découvre dans le premier épisode comme un homme cruel et impitoyable qui s’enfonce progressivement dans une remise en question de lui et de son utilisation du sabre, dans le second film il semble comprendre la réalité de son essence, ses erreurs de jugements sur la voie du sabre et fait ressortir difficilement ses émotions, son amour pour sa défunte femme et son fils. De ce dernier volet, l’homme est un condensé de tout ce qu’il vient de vivre, devenant aussi bien pathétique que possédé de nouveau par sa lame, c’est un cercle vicieux sans fin duquel il ne peut absolument pas en sortir, même en étant arriver à comprendre cette réalité.

Ad vitam eternam
Le côté tragique de la trilogie apparaît désormais plus clairement avec entre autre une nouvelle femme, portrait parfait de sa défunte femme et de son ancien amour. C’est une répétition interminable du symbole d’un amour raté et détruit par le rônin. Quoiqu’il fasse, il trouvera à jamais sur son chemin le fantôme de son erreur, lui aussi voué à une mort certaine. De même en ce qui concerne l’esprit malsain du rônin, il y a toujours l’impossibilité d’arriver à dépasser la volonté de rédemption ou d’acceptation, comme si une barrière invisible enfermant l’homme dans sa déchéance sans qu’il ne puisse rien faire. D’ailleurs, pour un homme d’épée, les combats vont se faire très rares, tout est misé sur son caractère et ses doutes autour desquels on retrouve les victimes de ses actes.
Le sabre
Ce qui importe c’est la fascination qu’exerce le sabre sur cet esprit, même après une longue recherche laissant penser qu’il n’est plus l’esclave ou un banal maître mais un homme retrouvé. Quant un seigneur va lui offrir une lame, il ne va pouvoir s’empêcher de savourer sa finesse, de ressentir vivre l’arme. Au-delà du désir flagrant, il considère l’arme comme ses yeux, parti intégrante de son organisme et son esprit, quoiqu’il fasse, il est lié jusqu’à sa mort au sabre. Cruelle désillusion et acharnement du sort pour ce rônin, revenant ici dans les lieux de ses premières erreurs. Il y avait un côté ironique dans le fait qu’une fois aveuglé il était enfin capable de voir sa réalité. En étant ramené involontairement à l’environnement de départ, il est confronté directement à ses démons qui hantent son esprit, des images cauchemardesques bousculant toute sa quête, jusqu’au dénouement final ou même la nature s’élève contre l’homme qui autrefois su s’imposer par le sabre.

Radoucissement d’ambiance
Comme cercle tragique, on se rend compte que Misumi avait déjà expliqué pratiquement l’essentiel de cette trilogie avec son générique, plaçant l’importance de la nature et de ses humeurs sur une société stricte, qui symbolise au passage l’inexistence d’un schéma manichéen dans ce monde, bien que certains hommes à l’image du frère revanchard s’y soumettent aisément jusqu’à comprendre une réalité des évènements. C’est en ces quelques minutes, visuellement banales, que l’œuvre s’explique sous nos yeux. Il y manque surtout l’aspect tragique du récit, mais l’essentiel est bien présent et Mori aura du mal à atteindre ce niveau d’efficacité. Déjà il se sépare volontairement de quelques personnages, il les abandonne une fois que l’action est passée, on sent l’envie d’aller au but. Puis, il y a un côté trivial bon enfant qui règne dans l’atmosphère d’une bonne partie du film. Le travail de Mori se fait ressentir lorsqu’il prend à son avantage l’espace des studios permettant des mouvements de caméra intéressants, ou encore quand il joue avec les cauchemars. Par contre, certaines apparitions de l’esprit peuvent gâcher l’ampleur des scènes, en particulier le final, heureusement d’ailleurs que la scène revient à quelque chose de plus sobre.

Le sabre du mal
Ryunosuke Tsukue finit d’incarner le rônin tragique perdu pour l’éternité dans une tourmente spirituel, un homme désigné par le sort pour être la victime d’une époque arrogante incapable de reconnaître ses enfants et la conséquence de ses actes. Le rônin se meurt dans sa position silencieuse plus vaine que jamais, impossible de lutter contre sa nature, la nature. C’est sur les regards ébahis de ses confrères que l’homme incompris s’éloigne.


