Miyamoto Musashi I : Zen & Sword - 1961 - Tomu Uchida

Après Mizoguchi, Inagaki, c’est au tour de Tomu Uchida de donner naissance à sa version du très célèbre samouraï Miyamoto Musashi. Sa version s’étend sur 6 films dont le dernier réalisé en 1970, l’année de la mort du réalisateur. Disposant de plus temps, Uchida n’hésite pas à en profiter pour détailler au maximum son récit, oubliant volontiers les nombreuses ellipses et raccourcis de la version de Inagaki. Et au niveau du résultat, cela se ressent fortement par des personnages plus aboutis et plus présents ainsi que des changements d’attitudes ou des événements qui trouvent une réponse à nos possibles interrogations. De même la réalisation de Tomu Uchida se distingue très nettement du travail de Inagaki, très loin de se satisfaire de beaux paysages et d’une bonne morale, l’ambiance parait ici plus sombre, plus en proie aux doutes. Et pour cela, Uchida n’est pas le seul responsable, en effet Akira Ifukube livre une bande originale de toute beauté avec des pointes de brutalité remarquables mais aussi des passages plus doux. On reconnaît bien là la patte du père de la bande son de Godzilla, premier du nom, ni plus ni moins.

La fin d’une époque
De cette année 1600, on retient avant tout la grande bataille de Sekigahara ayant déterminé la politique du pays pour les 300 années suivantes. Loin de glorifier les héros et les batailles, Uchida ouvre son film sur des morts, ceux de cette fameuse bataille, et entre ses morts on retrouve un jeune homme, Takezo, se débattant pour chercher son camarade blessé, Matahachi. Les hommes sont donc morts, reposants dans leurs grandes idées vaines mélanger à de la gadoue. Il n’y a là aucune tendresse ou pitié, pas une seule illumination d’espoir, non il n’y a que des morts, de la boue, l’honneur de la victoire s’en est allé depuis longtemps déjà. De ce champ de morts, résonne soudainement une petite clochette. Ah le voilà l’espoir ! Manque de chance, si les valeureux hommes vivent de guerre et de sang, il y a d’autres personnes qui vivent de leurs restes, armures, argent, tout ce qui peut être revendu. Après tout personne n’interroge les morts. C’est de cet enfer et de cette désillusion que naît Takezo.

Né trop tard pour être un héro
Ce jeune homme, issu d’une lignée de combattants, arrive trop tard pour recevoir l’honneur de la guerre. L’ironie du sort veut d’ailleurs qu’il ressorte intact de son seul combat, comme s’il était rejeté par ce qu’il désirait le plus. Pour lui, tout comme pour le pays, ce sera la dernière bataille, LA bataille. Il ressort de cet événement complètement déçu, il comprend qu’il vient de manquer la chance de sa vie. Calme et détruit, le jeune homme doute.
L’ambition d’un survivant
La vision de ce personnage se démarque complètement de celle proposée par Hiroshi Inagaki, seule sur laquelle je peux personnellement me fier pour le moment. En effet, de sa bouche on entend jamais parler de devenir un grand samouraï, son rêve ici est de combattre et de dominer. De même, il est clairement plus toucher par le doute à l’image de ce passage où il rêvasse la tête dans les nuages ou encore quand il est dans la grange. Une fois son rêve détruit il se demande tout simplement ce qu’il lui reste à faire. Mais surtout, Takezo n’est pas animé par un but personnel intérieur, il est dominé par son sort de dernier fils d’une famille de grands guerriers. Autrement dit, il ne contrôle pas sa volonté et au mieux il comprend le dilemme de son existence à une époque pareille. À côté de cela, Uchida fait gagner à ce personnage en humanité en rajoutant une pauvre sœur, seule famille restante. On arrive assez vite à comprendre l’intérêt de Takezo, qui outre le fait d’être le personnage principal, est avant tout un jeune homme tout en nuance, ni complètement mauvais, ni complètement bon. Il y a une ambivalence chez ce personnage qui lui permet d’exploser les clichés de bon héros ou de mythes.

Une autre approche
L’histoire de ce premier épisode ressemble fortement au premier de la trilogie réalisé par Hiroshi Inagaki, à quelques exceptions faites, qui font toute la différence, le récit reste le même. Des pilleuses de cadavres de samouraïs, Tomu Uchida les passe très rapidement allant finalement à l’essentiel, montrer le côté vampiresque de ces femmes semblant possédées. D’ailleurs elles arrivent à mettre la main sur Matahachi, dès son arrivée, Oko la mère, vient le soigner et lui suce littéralement le sang. La désinfection à l’alcool laisse place à un de ces rires démoniaques à vous faire peur. D’une façon générale, la place de l’amour est reléguée à quelque chose d’assez secondaire. En effet dans cet épisode, Takezo n’est pas désirée par toutes les femmes, seulement Otsu, les autres le détestent profondément.

Un sage prêtre nommé Takuan
Enfin la plus grande surprise est la plus grande considération apportée à la clé même du mythe Musashi. Le prêtre Takuan participe largement plus à cette aventure et prouve la force et l’intérêt de sa sagesse. Doté d’un humour provocateur, il permet dans de nombreux cas de soulager l’ambiance et de nous faire rire, non pas qu’il soit particulièrement drôle, mais parce qu’il arrive parfaitement à montrer son caractère détonnant face à des officiels ou à des paysans un peu revanchard. Uchida apporte réellement à ce personnage une existence fondamentale dans le récit, dont les conséquences trouvent désormais une explication logique. En la personne de Takuan, Takezo trouve finalement un père lui permettant de rompre avec ses ancêtres et se reconsidérer, en d’autres termes, de reprendre sa vie en main et non plus se laisser aller à ses instincts primitifs.

Une mère possessive
Le prêtre n’est pas le seul personnage à être renforcé, la mère de Matahachi devient plus haineuse que jamais envers Takezo, l’accusant de tous les maux du monde, en faisant son bouc émissaire. Et pourquoi ? Parce que la femme n’a plus d’emprise sur son fils, elle se retrouve face à sa propre réalité dégoûtante, celle d’une vieille femme aigrie dont le seul prestige est d’avoir des ancêtres célèbres.

Musashi selon Tomu Uchida
En dehors de ce formidable travail de description, de détails, ce film se révèle comme un joyau visuellement magnifique. Tomu Uchida réinterprète à sa manière de splendides scènes comme celle de l’arbre ou de la rencontre dans la forêt. Pendant cette dernière, il arrive à mettre en place une ambiance presque onirique, complètement magique et surréaliste, rythmé par la voix des personnes, dont spécialement celle du prêtre Takuan, ainsi que par quelques travellings ou cet espèce de zoom soudain simulant l’explosion de la réalité en pleine face de Takezo. Ce qui se dégage de ce film c’est un regard moins complaisant, moins idéaliste sur l’homme, n’hésitant pas à assumer sa facette obscure. Tomu Uchida va en fait de surprise en surprise, autant au niveau de sa vision du récit que de sa mise en scène de toute beauté, capable de jouer avec les contrastes lumineux et de mettre en place les troubles de l’esprit de Takezo.

La face obscure d’un mythe
Premier épisode d’une longue saga, le film laisse rêveur et nous promet aisément un spectacle de qualité en bonne et due forme avec ce Miyamoto Musashi plus humain que jamais sous les traits du génial Kinnosuke Nakamura et sa tête bestiale tendant à la fin de l’épisode vers celle d’un démon enragé. Que reste-t-il du mythe à ce moment là ? La propreté habituelle laisse sa place à la part d’ombre de l’esprit.
***Bandes Annonces


