Jigoku - 1960 - Nobuo Nakagawa

Nobuo Nakagawa est un habitué des films de fantômes à ambiance étrange, aussi bien visuelle qu’auditive. Sur ce film, il se lance dans un défi complètement fou, à savoir retranscrire l’horreur de l’Enfer. Dès les premières minutes, nous sommes plongés dans un générique surréaliste, une voix-off résume l’existence, un cercueil fait place aux flammes éternelles de l’Enfer, puis un homme tombe dedans. Cette entrée en la matière est une suite d’images tous plus variées et folles les unes que les autres, nous jetant dans un univers glauque et plongé dans le noir, un renfermement massif qui nous dépouille de nos repères, ceux de notre vie passée. Nous ne connaissons jusqu’alors aucun des personnages du film, un peu à la manière d’un juge ou d’un spectateur extérieur, nous avons tout juste pu entrapercevoir un homme en pleine souffrance criant de toutes ses forces, qui est-il ? Comment a-t-il fini dans cet endroit ? Pourquoi ?
Derrière le bonheur
Sur ces possibles interrogations, nous retournons dans un monde connu, celui de notre vie. L’Enfer est désormais derrière nous, les personnages peuvent continuer, tranquillement, leur existence. C’est ainsi que l’on rencontre Shiru (Shigeru Amachi) parlant à un énigmatique Tamara en plein cours universitaire donné par l’homme qui doit devenir le beau-père du jeune Shiru. Car pour lui, la vie est un cadeau, c’est du moins ce qu’il pensait encore la veille en allant rendre visite aux parents de sa douce, pour parler du mariage. Les parents sont accueillants et sympathiques, contents de savoir que leur fille a trouvé un gentil garçon qui lui apportera tout le bonheur du monde nécessaire. Allez savoir pourquoi, cet instant de bonheur ne doit pas durer plus longtemps, Nakagawa s’engage à plonger Shiru dans un cauchemar sans sortie, sans fin. Tamara apparaît, comme par magie, d’où sort ce gus ? Un cauchemar est un cauchemar, il n’y a là rien de logique, ce qui compte est le résultat.

L’appel de la culpabilité
Ce qui aurait dû être l’un des plus merveilleux moments d’un homme se retrouve réduit à une scène misérable dans laquelle chaque personnage se retrouve gêné par la présence de l’intru démoniaque. Cet individu prend sous son aile Shiru, l’emmenant faire une balade en voiture, lui déconseillant certaines choses, mais qu’importe Shiru semble aimer pouvoir prendre ses propres décisions, « tournons là ! », dit-il à son conducteur malfaisant. Quelques minutes plus tard, sa vie a définitivement tourné quand l’auto renverse un yakuza, le tuant sans scrupule. Dans cet acte, il n’y a pas une once de plaisir comme on peut le voir dans l’intro de Compulsion, il y a simplement une impossibilité d’échapper à son destin et ça, Tamara le sait pertinemment.

L’antichambre de la mort
Nakagawa ne fait pas les choses à moitié, il vient en à peine quelques minutes, de détruire une scène sentimentale et de faire un mort. L’Enfer s’impose comme une finalité fatale, comment ce pauvre étudiant peut désormais échapper à son sort, il est condamné malgré lui, tout est joué d’avance. Chaque personnage est un mort en devenir, perdant subitement tout contrôle sur son existence. Rarement on aura vu un personnage principal ne pas comprendre ce qu’il lui arrive. Nakagawa ne s’attache pas à ces individus, ni au monde des vivants qui ressemble de par les teintes verdâtres et rouges plus à un cauchemar qu’à un monde plein de vie et d’espérances. Les vivants sont dans l’antichambre de leur destin, le cauchemar de la vie. Il n’y a pas de distinctions faites entre les individus, dans Jigoku chaque personnage est fautif, corrompu, dépravé, pourri jusqu’à la moelle, même Shiru qui en apparence semble sain et amical a joué avec les vices et a sombré. Autre exemple, celui du père qui couche avec sa maîtresse dans une chambre voisine de celle de sa femme, en pleine agonie. Nakagawa ne fait aucune concession dans cette représentation, il n’oublie personne, le cauchemar devra faire face à la réalité, l’Enfer.
C’est sur un carnage fou, et un peu longuet à se terminer, que l’on arrive enfin à la phase complètement folle.

Le déluge de l’enfer
C’est à mon avis, à partir de la représentation des Enfers que le film tire tout son potentiel. Nakagawa se lâche et nous rappelle nos premières émotions du film, l’ouverture. Ici les hommes vont purger leurs peines pour l’éternité, il n’y avait déjà pas d’échappatoire à la descente, il n’y en aura plus ici bas. Nous sommes de nouveau plongé dans un univers incohérent dans lequel le noir domine. Seuls les individus et quelques autres éléments sont éclairés d’une lumière colorée qui varie selon les cas, l’ambiance générale des lieux peut paraître oppressante, dans tous les cas déstabilisante. Durant la première partie du film les gens étaient étouffés par leurs vices de l’intérieur, au niveau de la conscience, ils sont ici enfermés dans le noir qui domine tout, les écrasant sur eux-mêmes. Les décors sont abstraits et lugubres, nous pouvons passé d’une rivière symbolique à un champ de clou. C’est dans cet Enfer que les hommes prennent conscience de ce qu’ils n’ont jamais voulu savoir, l’un découvre la vérité sur sa famille, l’autre doit s’avouer l’erreur de sa vie… Et certains subissent inlassablement les tortures infligées par des juges dont Nakagawa s’amuse à étirer l’image faisant ressortir toute l’horreur qui émane d’eux. Parmis les grands punis, il y a entre autre l’écorché vif, ou encore celui qui est découpé en morceau, des effets assez gores et surprenants pour l’époque bien qu’ayant un peu vieilli.
C’est ainsi que les hommes errent pour l’éternité dans la souffrance d’avoir compris trop tard ce qu’ils étaient vraiment, aucun n’échappe à cette logique. Nakagawa prend d’ailleurs plaisir à ridiculiser les hommes, en allant même jusqu’à trouver la cause du vice au niveau de l’inconscient.

L’horreur
Jigoku est une œuvre surprenante qui dans sa seconde partie prend toute son ampleur, le défilé d’image est incroyable, chaque séquence peut nous tourmenter tant visuellement Nakagawa s’évertue à nous déconcerter avec un environnement incertain, sombre, fou. Néanmoins, son film pose quelques problèmes de lenteurs à certains moments, il a tendance à vouloir étirer des passages pas forcément dignes d’intérêt. Alors à la question « pourquoi ? » posée au début de l’article, on peut penser que Nakagawa répond simplement et modestement « On appelle ça l’Enfer ».
Mots-clés : Nobuo Nakagawa
Publié dans Cinéma Japonais
1 Réaction sur “Jigoku - 1960 - Nobuo Nakagawa”
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Rom a dit:
20 août 2007 à 16:51Un film poisseux, infernal, un très grand Nakagawa. L’image : un bébé qui dérive sur un fleuve de sang en enfer.



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