Le Trio Magnifique - 1966 - Chang Cheh

En 1966, Chang Cheh est âgé de 43 ans, il n’est pourtant qu’au tout début de sa carrière, il n’a pour le moment réaliser que 2 films, qui sont pour à l’heure actuelle toujours introuvables. On sait que Tiger Boy était un essai pour tester la réactivité du public Hong Kongais vis-à-vis du Wu Xia Pian moderne, test réussi qui permettra à King Hu de réaliser Come Drink With Me tandis que Chang Cheh continuera de modeler le genre en lui donnant quelques beaux chef d’œuvres. On sait aussi qu’il a été énormément influencé par le cinéma japonais et ses chambaras, The Magnificent Trio est d’ailleurs la version chinoise du très grand Les Trois Samouraïs Hors-la-loi, premier film d’Hideo Gosha.
Trois paysans décident de prendre en otage la fille d’un magistrat dans une grange pour faire savoir leur mécontentement, en effet ce dernier abuse totalement de son pouvoir. Un jeune sabreur vient à la rencontre des trois paysans pour comprendre ce qui se passe…
Le générique de début nous montre les trois sabreurs de l’histoire confrontés à une horde de gardes, le tout est filmé en ralenti dans un somptueux décor très coloré donnant un côté onirique à la scène. Chang Cheh soigne son générique, ce qui ne sera pas toujours le cas.
Pour les trois rôles principaux, on retrouve des jeunes recrues qui débutent, comme Chang Cheh. Wang Yu, déjà vu dans Tiger Boy ou encore The Temple of the Red Lotus, incarne Lu Fang un sabreur revenant tout juste d’une grande bataille, il est toujours habillé en blanc comme pour symboliser la pureté du personnage ainsi que son côté héroïque. Il est en effet très respectueux de l’honneur et de la sincérité, c’est pour cela qu’il prend parti pour les paysans, il comprend parfaitement leurs désarrois.
Lo Lieh devient Yan Zi-qing, un sabreur au service du magistrat, il est taciturne et sombre, il admire dès la première rencontre Lu Fang, il reconnaît la justesse de son combat. Lu Fang le renvoie aussi à sa propre image de sabreur sous employé par des misérables sans scrupules.

Cheng Lui est un combattant du nom de Huang Liang qui vagabonde en quête de nourriture, il est honnête et physiquement très costaud, il reconnaît lui aussi l’intérêt du combat que mène Lu Fang. C’est un personnage hanté par la mort d’un homme qu’il a tué par erreur, il essayera par tous les moyens d’obtenir le pardon de la veuve. Ces trois individus semblent provenir de différentes classes sociales, du fils de général (Lu Fang) au simple soldat (Huang Liang) en passant par le serviteur (Yan Zi-qing).
Grosso modo, Chang Cheh n’a pas changé grand-chose comparé à la version de Gosha, les deux films se ressemblent parfaitement, sauf pour le final qui est différent. C’est le principal problème du film de Chang Cheh, il est bien trop fidèle à l’œuvre de base, mais n’a pas vraiment la technique géniale du japonais. Visuellement, on retrouve les décors de la Shaw Brothers, toujours aussi beaux et des scènes de combats très bonnes pour cette époque. Le reste ne peut jamais rivaliser avec le film de Gosha. C’est terriblement dommage de retrouver une action similaire à ce point.
Les combats, l’un des rares aspects positifs du film, sont loin d’imiter ceux de Come Drink With Me, ils étaient rythmés d’une certaine façon à obtenir un résultat stable, sans débordement visuel et efficace. Cheng Pei Pei est bien évidemment beaucoup plus gracieuse qu’un Wang Yu lors de ses mouvements. Chang Cheh s’intéresse de près aux chambara, il retient quelques codes du genre, comme la violence sanglante ou encore l’affrontement d’un homme contre 100. Ces quelques notes lui permettent de réaliser des combats de fou furieux très dynamique. Ce n’est pas encore au point, il y a des problèmes de coups d’épée qui ne coupe rien, quelques retenues sur le sang… Mais l’idée est présente !

Le récit de Chang Cheh s’attache aussi bien aux personnages masculins qu’aux personnages féminins. On voit l’ambiguïté virile se dessiner avec ce trio d’hommes courageux qui n’hésitent pas à montrer leurs torses. Pour ne pas trop s’enfoncer dans le propos de l’homosexualité, Chang Cheh prend l’habitude d’insérer des femmes auprès des héros.
Chaque homme composant ce trio est accompagné d’une femme venant de la même classe sociale qu’eux. Il ne donne pas vraiment une place héroïque aux femmes, mais elles sont suffisamment présentes pour influencer l’histoire, plus tard elles ne seront que de pauvres amoureuses attendant au coin d’un feu que leurs maris reviennent.
L’action finale aurait pu être celle de Gosha, incroyablement pessimiste sur la nature humaine, dotée d’un très bon combat. Chang Cheh n’est pas encore arrivé à ce stade, il ne retient pas le propos pessimiste qui donnait une force grandiose au film de Gosha, il fait en fait une scène finale à la Chang Cheh, avec un combat violent et sanglant. On voit qu’il se cherche encore, ici ce final est assez frustrant tant il ne va pas au bout de son idée, ça reste assez moralisateur et franchement moyen sur la fin. Heureusement pour nous, l’avant dernier plan nous redonne le sourire.

Pour le plus ancien film de Chang Cheh disponible pour le moment, on découvre un réalisateur qui est en pleine recherche de son style, on voit apparaître certain de ces futurs thèmes de prédilection à l’image de la virilité assez poussée ou encore des combats jouissifs, mais The Magnificent Trio manque cruellement de personnalité, il est bien trop proche du film japonais Les Trois Samouraïs Hors-la-loi, sans avoir la beauté visuelle et le talent géniale de Gosha. Il se révèle donc assez moyen, les acteurs aidant vraiment bien le film à se tenir. Lo Lieh, Wang Yu et Cheng Lui sont bons, on retrouvera dans les futures réalisations de Chang Cheh des années 60 le duo composé de Wang Yu et de Cheng Lui.
The Magnificent Trio nous permet surtout de constater la marge de progression de Chang Cheh au cours de sa carrière. Ce film n’est pas une référence mais pourra satisfaire les curieux désirant connaître Chang Cheh avant ses plus grands succès.



